Dead Drops

On connaissait le bookcrossing, ou l’action de « libérer » un livre dans un lieu public pour qu’il soit lu par celui qui le trouvera, eh bien depuis octobre 2010, soit presque un an maintenant, une autre tendance se dessine, qui semble prendre de l’ampleur petit à petit, un autre réseau de « partage anonyme », le projet « Dead Drops ».

Il s’agit d’un partage de fichiers (sonores, visuels etc.) offline et anonyme. Dans un espace public, on repère un endroit discret, petit trou dans un mur par exemple, on a une clé usb au contenu indéfini sur soi, un peu de ciment, de la peinture pour les plus minutieux et hop, on fait partie du réseau. Ce projet a été initié par l’artiste allemand Aram Bartholl, qui l’explique ainsi sur le site du projet :

« Dead Drops est un réseau anonyme d’échange de fichiers hors ligne, de pair à pair et dans l’espace public. Il consiste en l’utilisation de clés USB, appelées “Dead Drop”, insérées et scellées dans des murs d’enceinte ou d’immeubles et accessibles à tous. Tout le monde est invité à déposer ou récupérer des fichiers d’un Dead Drop. Branchez votre portable à un mur, à une maison, à un poteau, et partagez vos données et fichiers favoris. Chaque Dead Drop est installé vide de tout contenu à l’exception d’un fichier en texte simple de description du projet (readme.txt). “Dead Drops” est ouvert à participation. Si vous souhaitez installer un Dead Drop dans votre ville ou votre région, suivez les instructions d’installation, puis soumettez-nous son emplacement en incluant des photographies.

Je suis un artiste multimédia basé à Berlin et j’ai initié le projet “Dead Drops” pendant ma résidence au EYEBEAM de New York en octobre 2010. »

Aram Bartholl connecté à une Dead Drop

Moins pratique que le bookcrossing, il faut l’admettre, c’est un projet qui se prévoit un minimum à l’avance. Pas vraiment pratique, autant pour l’installation que pour la récupération des données, ça n’est pas non plus un vrai moyen – même si le lien existe –  de contourner hadopi et les lois anti-téléchargements : ces clés usb sont certes coupées d’internet, mais répertoriées et géolocalisées sur le site du projet ! Plutôt qu’un un véritable moyen de partager des données librement, on peut voir Dead Drops comme une action symbolique voire presque militante pour ceux qui veulent, mais surtout artistique pour Aram Bartholl.

Aram bartholl, c’est un artiste média, comme il se décrit lui-même, qui a fait des études d’architecture, qui vit à Berlin, qui organise des expositions éclair dans des cybercafés – speed shows – , qui a passé une très grande partie de son temps derrière son ordinateur à jouer et surfer sur internet, et qui finalement se pose tout un tas de questions sur ce monde virtuel :

« Internet est une très belle invention grâce à laquelle on peut tout faire, mais malgré tout, elle reste intangible. J’ai alors ressenti le besoin de prendre ce que pouvait m’apporter Internet et de le faire passer dans le monde physique et tangible. Nous passons plusieurs heures dans une journée à regarder nos écrans. À un moment donné, je me suis demandé où était passée ma vie réelle, si le monde digital avait changé ma façon d’aller à la boulangerie du quartier. »( voir l’interview complète ici)

MAP - public installation 2006-10

WoW - workshop, public intervention 2006-9

Alors depuis, il injecte les codes visuels des mondes virtuels dans le réel. Dans le workshop « WoW », les protagonistes se promènent dans la rue avec au-dessus de leur tête des informations les concernant et relatives au MMORPG si connu (« Massively Multiplayer Online Role Playing Games »). On bascule Internet IRL (In Real Life soit Dans la Vie Réelle, par opposition à la « vie virtuelle » en ligne, sur Internet). Déverser le numérique dans le réel, c’est un moyen pour l’artiste de questionner ces pratiques de communication, ces habitudes nouvelles qui n’existaient pas il y a quelques années. On ne colle plus une affiche dans le village pour dire qu’il y a réunion demain soir, on envoie des mails, on le dit sur facebook, on tweete, on envoie un texto… Le message virtuel devient l’instigateur d’une action réelle et c’est naturel pour tout le monde. C’est la connexion entre ce message virtuel et sa conséquence dans notre réalité qui intéresse Aram Bartholl. D’où le projet « Dead Drops ».

A l’origine le Dead Drops, « boîte aux lettres morte », était utilisé par des services secrets. Ironie, c’est maintenant un réseau public. Seule différence, les outils utilisés. Désormais l’électronique remplace aisément la boîte aux lettres, même sans connexion internet. Et c’est justement cette absence de connexion qui fait toute la force du projet. Pas de connexion entre les protagonistes autre que la communication sur le web d’informations géographiques, le réseau reste relativement anonyme et la discrétion fait partie du projet. Que ce soit Dead Drops, Bookcrossing ou autre, cela devient à chaque fois une vraie chasse au trésor. On a la carte, on part à « l’aventure », sans être sûr de savoir ce qu’on va trouver : le livre sera-t-il là où il a été laissé comme je l’ai vu sur le net ou quelqu’un l’aura-t-il pris avant moi ? La clé usb sera-t-elle opérationnelle, cassée, que vais-je y trouver, vais-je seulement la trouver ? La curiosité nous pousse à aller voir, et d’un coup un projet virtuel se matérialise, une génération collée à son écran sort de chez elle pour voir si dans la réalité internet ça marche aussi… Faire du monde une bibliothèque publique libre et anonyme, dont les principes de base sont la gratuité, la discrétion, l’anonymat, ça peut sembler ambitieux. C’est surtout une façon poétique à mon sens de voir le partage. Une façon décalée de faire partie d’un groupe, d' »adhérer » à un club sans connaître aucun de ses abonnés, communiquer de manière anonyme juste pour transmettre. Le partage d’information, habituellement virtuel devient physique, on participe à une sorte d’action discrète, qui ne demande rien à personne mais propose juste un accès détourné à la connaissance, à l’idée, à la communauté. Une autre manière d’être connecté aux autres sans contact réel, à la fois sans et avec internet puisque tout y est tracé. On n’abandonne alors pas vraiment ce que l’on partage, on le suit pas à pas.

Dead Drops - public intervention 2010

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2 réflexions au sujet de « Dead Drops »

  1. L’ère est au partage en ligne, à la diffusion virtuelle, ce projet proposant de rendre ce partage plus tangible ne me paraissait pas bien utile. L’idée bien que bonne soulevait pas mal de problèmes : est ce que ces clés USB peuvent supporter les divers changements climatiques, le risque de vandalisme, et surtout est ce que tous les utilisateurs seraient de bons joueurs partageant des vidéos et musiques sans y ajouter des virus ?
    De plus, trouver ces clés est le résultat d’une investigation plus proche de la chasse au trésor ou la recherche est finalement plus intéressante que le trésor en lui-même : aucun intérêt donc de s’y atteler lorsque l’on peut trouver la même chose en deux clics.

    Et pourtant, avec la fermeture récente de Mégaupload et les différents projets de lois en cours contre le piratage (SOPA/PIPA/HADOPI) la multiplication de ses « Dead Drops » me semble être la solution la plus efficace pour continuer à partager des fichiers sans risque (puisqu’aucune connexion internet n’est nécessaire) et d’affirmer une rébellion contre ces lois. Mais, il faudrait intensifier la présence de ces clés USB pour faire naître un réel mouvement et servir de contrepoids à la disparition plus que probable des sites d’hébergement.
    Ce moyen de partage est également intéressant dans le sens où il est complètement gratuit, c’est une façon d’échanger culturellement et ce sans disparités sociales. Je m’explique : en forçant les gens à acheter il est bien évident que celui qui aura plus de moyens sera avantagé sur le plan culturel. Dans le cas des « Dead Drops » n’importe qui peut accéder à ces informations et en partager à son tour et ce partout dans le monde. Contrairement à ce que l’on pourrait pensé grâce au téléchargement un tas d’artistes se font connaitre plus rapidement. Si demain les sites de streaming ou les plateformes de partages n’existent plus, est ce que le Dead Drops se positionne en alternative ou est il le précurseur d’une nouvelle forme de partage ?

  2. Je connaissais le principe avec les livres, mais pas celui-ci, merci pour l’article ! Le partage de fichiers pose question depuis longtemps, et à l’heure où l’on ne sait sur quel pied danser pour asseoir définitivement la solution à une question d’une telle ampleur, un détail dans l’exécution du projet a retenu mon attention : l’immobilité du support.
    Comme il est mentionné dans l’article et dans le premier commentaire, le fonctionnement dans la pratique reste problématique : dans le cas du bookcrossing, l’utilisateur emmène avec lui l’objet, le contenu ainsi que le contenant, lui permettant une rapidité et un confort d’exécution lors de la collecte ; avec ces points fixes la praticité est à revoir, quant à la discrétion, le partage de fichier restant surveillé, elle est carrément impossible. Même si ces « clés usb mortes » n’ont pas été implantées dans une optique de détournement d’autorité mais simplement dans un idéal de partage libre, cet aspect, sujet d’actualité, est à prendre en compte.
    Plastiquement, la greffe est une réponse plus intéressante qu’une clé déposée dans un petit recoin ; le support devient fixe, difficile à retirer, facile à retrouver. S’ajoute une dimension poétique du « mur usb », ce medium étant par essence portable, léger et de plus en plus miniaturisé ; voir quelque chose que l’on peut trimballer dans sa poche prendre des dimensions architecturales relève d’un concept sculptural. De plus par ce choix seuls les fichiers bougent, ils sont le centre du projet, les dead drops ne sont qu’une zone de quarantaine. Contrairement au bookcrossing le contenu n’est pas dépendant du support, lui seul se déplace, de la même manière que sur un réseau mais sans connexion.
    Alors, en effet, le choix de ce protocole d’implantation peu pratique serait simplement lié à une volonté plastique et au statut d’artiste de A. Bartholl, pour faire œuvre et non pour proposer une réelle alternative aux plateformes de partage agonisantes, tout en évoquant de nouvelles idées pour une solution de partage.

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