Intelligence collective, schéma possible pour une société future

Depuis quelques années, nous assistons à un essoufflement du système économique conçu sur le « mode de vie américain », issu du Fordisme et qui a engendré une politique mondiale consumériste, brûlant toutes valeurs humaines au profit d’une économie boulimique orchestrée par une poignée d’humain. Les répercussions de cette dynamique dévastatrice se font ressentir dans tous les domaines, influençant insidieusement nos systèmes de pensées et nos comportements.
De toutes parts, l’être a été remplacé par l’avoir, l’amateur par le consommateur, et ce, notamment dans les domaines culturels et artistiques. Sur ce tableau émergent avec l’arrivée des technologies numériques, de nouveaux comportements, relayant, d’une part, la volonté de démocratisation des savoirs chers à Malraux (de façon universelle cette fois-ci) ainsi que, peut-être d’autres modèles sociaux, culturels et économiques, fondés sur l’échange et la contribution.

Le Fordisme, qui apparaît au tout début du XXème siècle, avec la création de la Ford T, s’appuie sur le principe du taylorisme, généralisant une structuration scientifique du travail, et spoliant au passage l’ouvrier de son savoir-faire, au profit de la machine plus productive.
Cette hausse de productivité entraîne à son tour, une hausse de la consommation avec à son service de nouvelles stratégies de vente, jouant non plus sur le besoin du consommateur, mais sur les moteurs inconscients de ses désirs.
Pour prendre un exemple, l’incitation faite aux femmes à fumer, véhiculera l’idée d’une ouverture sur plus de liberté.

Campagne publicitaire pour PALL MALL associant la cigarette à une nouvelle image de la femme.

Marketing et innovation vont jouer de paire pour alimenter cette immense machine au niveau mondial, favorisant une course incessante à la concurrence fondée sur l’obsolescence. On assiste aujourd’hui à une accélération exponentielle des changements technologiques favorisant une frénésie compulsive (mais non nécessaire) à la consommation.

L’environnement économique qui a pris son essor au début du siècle dernier a influencé notre paysage mental et bouleversé  nos repères sociaux.
Pour Bernard Stiegler, directeur de l’IRI (Institut de Recherches en Innovation) fondé au Centre G. Pompidou, « le consumérisme détruit notre santé et notre planète », « en soumettant la sphère du désir au marché, il engendre une  société démotivée, perdant confiance en elle, où il n’y a plus de véritables relations sociales et où triomphe le contraire du désir, c’est à dire la pulsion… » Notre façon d’être en est profondément affectée, changeant notre rapport au monde en général et aux choses en particulier.
Le consumérisme à ses résonances autant sur un plan planétaire (le réchauffement climatique lié à l’excédent de pollution en est une conséquence), que sur un plan individuel : la pratique du zapping, par exemple illustre bien cette habitude que nous avons pris de passer rapidement – de consumer – émissions, évènements…
Pris dans cette spirale de vitesse, liée à cet enchaînement de changements, les rapports sociaux en sont profondément bouleversés, en commençant par la cellule familiale, puis ceux liés au milieu professionnel, obligeant à s’adapter à une multiplicité de mondes, perturbant les habitus culturels. ­

On assiste ainsi peu à peu à un glissement des fondamentaux de notre culture, lié d’une part aux avancées technologiques (« tout changement ne peut se dissocier de la perte » – dixit Paul Virilio) ainsi qu’à l’irruption sur la scène culturelle du règne commercial.
La télévision fonctionne sur des valeurs d’audimat, le cinéma devient de plus en plus le terrain d’expérimentations technologiques à gros budget, soutenu par un matraquage publicitaire. Bref, tout comme pour les valeurs boursières, le profit à court terme supplante la qualité liée au long terme.

Mais on ne peut réduire les technologies modernes à une vision aussi simpliste et négativiste, elles font partie de ce que les Grecs nommaient « pharmakon » c’est à dire comportant à la fois intrinsèquement leur poison et leur remède. Tout dépend de l’usage que l’on en fait ainsi que de la motivation qui guide leur utilisation.
Ces nouvelles technologies sont également source de nouvelles pratiques sociales qui sont peut-être ­le reflet de l’émergence d’une autre conscience sociétale.(1)

Internet et en particulier le réseau social « Face Book » font preuve d’un changement de processus. Actuellement des millions de personnes participent à cette immense infrastructure virtuelle, relayant l’information en temps réel et ce, au niveau mondial, pouvant ainsi induire de larges mouvements de société.
Les sites de type Wiki sont construits sur ce principe du partage de savoir par contribution, établissant de cette façon un rapport d’échange qui n’est plus basé sur la logique producteur/consommateur mais plus sur une logique transversale participative.
Cette nouvelle tendance, où l’on voit se dessiner le profil d‘une intelligence collective au profit du plus grand nombre est certainement le signe d’une réponse face à un  système obsolète.

Wikileaks, et son fondateur Julian Assange, œuvrent pour la liberté d’expression et la divulgation de l’information au plus grand nombre. Ce site web fonctionne sur les principes de la Déclaration des Droits de l’Homme, informant systématiquement le public sur les dérapages gouvernementaux. (Mode opératoire de l’armée américaine en Irak, circuit de corruption des dictatures africaines…). (2).

Julian Assange

Julian Assange - 2010

Des groupes comme les « Anonymus » se sont organisés pour tisser une toile mondiale de désobéissance civile apportant, par exemple, leur appui logistique à des personnalités comme Slim Amamou, lors de la révolution Tunisienne.(3).

Au delà de l’aspect politique, des communautés de tout ordre se développent, prenant pour mode d’existence  le modèle participatif et contributif.
Sur Internet, toujours, des licences de logiciels libres circulent permettant l’accès à tout public, initié ou non de développer des savoir-faire jusque là inaccessibles, que ce soit en matière de son, d’image fixes ou animées. On peut citer par exemple tous les « open-source », communautés de développeurs évoluant sans cesse, du style Google Code, les CMS ou encore le noyau Linux « Ubuntu » qui donne accès à une plate-forme de logiciels libres sur PC permettant d’investir l’univers multimédia sous toutes ses formes.

Ce modèle participatif et contributif que l’on voit se développer via internet n’est peut-être que les prémices d’un nouveau mode de vie sociale et économique.
Les réseaux de distribution d’électricité « intelligent » ou « smart grid » peuvent exister et se montrer performant aujourd’hui grâce au technologies informatiques permettant d’optimiser la production et la distribution d’électricité,  le consommateur pouvant être à la fois producteur et fournir son excédent d’énergie à d’autres, tout en l’économisant.

Sur ce même schéma, une vague de modèles de projet de micro-société, tel que les éco-villages, les éco-quartiers ou encore les Babayagas font preuve d’une exigence de vie contributive, où la sphère privée reste intacte tout en favorisant des notions de conscience écologique associée à celle de solidarité et d’échange liées au groupe.

L’actualité est là pour nous indiquer ce tournant nécessaire, en souhaitant qu’il y ai dans le futur, de plus en plus de « natif du numérique » tel Julian Assange pour donner une autre impulsion à cette nouvelle émergence politico-socio-culturelle et économique.

1-Il est intéressant de voir par exemple qu’une personnalité telle que Al Gore* qui au début de sa carrière politique œuvrait au côté de Bush, pris par la suite le contre courant de la politique en place (cf  2002 sa position contre la guerre en Irak et 2007 le film de David Guggenheim  » Une vérité qui dérange « ) appartient maintenant au comité de direction de Apple et au conseil de Google.

2- Assange est connu pour sa participation à l’organisation WikiLeaksdont il participe au conseil d’administration. Il est également l’un de ses porte-paroles les plus connus. Comme n’importe quel participant à WikiLeaks, il ne perçoit aucun salaire.
Il a fait son entrée en 2010 dans le palmarès des 68 personnes les plus puissantes du monde, tenu par le magazine Forbes .
Julian Assange a reçu plusieurs prix, parmi lesquels figurent :

  • l’Amnesty International Media Award (New Media) 2009, remis pour la diffusion d’informations sur des assassinats ;
  • l’Index on Censorship Award 2008, remis par The Economist.
  • la médaille d’or de la Sydney Peace Foundation pour la « défense du droit des individus à la connaissance ».

3-La communauté Anonymous est un groupe de désobéissance civile qui agit principalement sur Internet. Originaire des sites 4chan, Futaba et Encyclopedia Dramatica pour la plupart, les membres du groupe dissident agissent de manière anonyme et concertée dans le but de défendre la veuve, l’orphelin et l’internaute contre l’injustice, l’autoritarisme et l’asservissement des droits de l’homme moderne.
Le terme “mouvance” correspond bien cette communauté. On ne lui connait ni chef, ni structure explicitement définie. La communauté lance des appels à l’action et les hacktivistes du monde entier, en accord avec la cause, y répondent (ou non) et contribuent à son succès.

Membres actifs incognito des Anonymus portant le masque de "V" de Vendetta (2005)

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2 réflexions au sujet de « Intelligence collective, schéma possible pour une société future »

  1. Ces références à des territoires autogérés me font penser à un petit essai intitulé « TAZ » d’Hakim Bey. Ce texte ouvertement anarchiste rassemble des informations qu’il fait dialoguer entre elles afin de proposer au lecteur différentes entrées au concept de « Zone Autonome Temporaire » (ZAT ou son équivalent anglophone TAZ) en se refusant de définir le terme. Je ne devrais d’ailleurs pas parler de concept, car toute ZAT ne se définit que dans sa forme concrète (que j’oppose ici au « conceptuel » et non pas au « virtuel »!).
    la TAZ n’a pas l’objectif révolutionnaire de supprimer et remplacer l’organisation politique, économique et sociale en place mais de la parasiter un moment et à un certain endroit.

    Pour moi, l’intérêt de ces ZAT réside dans leur organisation (car, contrairement à ce que l’utilisation abusive et erronée du terme politique d' »anarchique/anarchiste » peut laisser entendre, il ne désigne pas un défaut d’organisation mais bien une abolition de hiérarchie).
    Effectivement, les ZAT naissent et meurent au sein d’une organisation en réseau que l’on peut qualifier d’horizontal. HB ne parle pas d’internet (l’essai a été publié en 1991) , mais il utilise les termes « Net » et « Web » . Bien qu’il ne parle à l’époque que du réseau de journaux clandestins, radios illégales…; il est particulièrement intéressant de voir à quel point ces idées s’adaptent parfaitement au réseau internet et à son utilisation par des personnes ou groupes tels qu’Anonymous ou WikiLeaks, dont tu parles dans ton article. Il est aussi amusant de noter que cet essai est considéré comme Le livre de référence pour beaucoup de hackers alors qu’il ne parle même pas d’internet!

    Pour ce qui est de l’écrivain, Hakim Bey serait le pseudonyme du poète américain Peter Lamborn Wilson, mais il existe aussi l’hypothèse d’un groupe d’écrivains qui se rangeraient sous un nom unique dans une démarche de valorisation des idées et non pas de ceux qui les ont écrites. Dans la continuité de cette démarche, le lecteur est encouragé a photocopier et diffuser librement ses texte sous quelque forme que ce soit : vous pouvez par exemple trouver l’essai à cette adresse:
    http://www.lyber-eclat.net/lyber/taz.html

  2. L’idée d’intelligence collective, pour Pierre Levy (http://archee.qc.ca/ar.php?page=article&no=327), « élargit le ‘connais-toi toi-même’ vers un ‘apprenons à nous connaître pour penser ensemble », allant au delà d’une idée, relativement bien ancrée dans notre société capitaliste et individualiste, que le bien être de chacun produit un bien être global. En dehors de tout jugement sur l’obsolescence du système capitaliste, il me semble qu’une des questions « politique » que soulève le sujet de l’intelligence collective est celle de l’éducation et du partage de connaissances.

    En effet, là où les nouveaux médias permettent le développement d’une intelligence collective, c’est par exemple dans le domaine de la transmission des savoirs. Portés par une volonté de démocratisation et de partage des connaissances, certains individus ont pris l’initiative de créer des « plateformes » d’échange de savoirs qui ont connu un réel succès: nous pouvons citer les MOOC (Massive Online Open Courses), cours ouverts à tous via internet et qui propose un contenu éducatif de qualité (un très bon lien pour les anglophones: http://oyc.yale.edu/). Les conférences TED (Technology, Entertainment, Design) -http://www.ted.com/-,où interviennent des professionnels issus de secteurs très variés parlent de leurs projets et recherches pendant une durée relativement courte, sont vues par des millions de personnes, et représentent également un bon exemple du succès de ce type de démarche. Nous pouvons citer également un projet récent en France: FUN (France Université Numérique), une plateforme de libre accès à des cours variés (https://www.france-universite-numerique-mooc.fr/courses).

    Le web permet une optimisation des échanges, à la fois en termes de diversification, de rapidité et bien sûr de gratuité (donc un plus large accès au public, contrairement aux savoirs payants par exemple). Petite parenthèse à ce niveau : cet échange ne se fait pas que via les médias ; on peut penser à de nombreux mouvements plus ou moins alternatifs tels que les ZAT (Zone d’Autonomie Temporaire) dont il est question plus haut, mais également les courants d’éducation populaire. En mentionnant l’éducation populaire je pense par exemple à la SCOP Le Pavé, un collectif qui effectue des conférences gesticulées sur des thèmes de sociétés. Une SCOP (Société Coopérative et Participative) est une société dont tous les employés sont coentrepreneurs, et où les responsabilités et décisions sont également réparties. Cette forme d’organisation permet une plus grande implication et responsabilisation des employés, qui deviennent acteurs à part entière de leur société qui les emploie.

    Pour en revenir à la question de l’éducation, il me semble qu’elle devient fondamentale lorsqu’il s’agit de politique, puisque éduquer les individus et les pousser à être plus responsables, plus acteurs que consommateurs, c’est les rendre plus intelligents. Or c’est avec des individus intelligents que l’on pourra développer une société plus intelligente, et éventuellement se tourner vers un nouveau modèle politique et social.

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