Les supports tactiles, création de nouvelles formes artistiques ?

Un peu moins de 15 jours après la mort du cofondateur d’Apple, Steve Jobs, comment ne pas parler des produits phares de la marque, que sont l’Iphone et l’Ipad? En effet, aujourd’hui, ces produits disposant d’une infinité d’application et de fonctionnalité, nous offrent un champ d’utilisation immense. Grâce à ces outils numériques tactiles, on peut « presque » tout faire, y compris des oeuvres d’art…En surfant sur un blog nommé « Arts des nouveaux médias, Blog de documentation et d’analyse des arts des nouveaux médias (4ème année) », je suis tombée sur un article intitulé « Le chevalet portatif de David Hockney » publié le 25 Octobre 2010 et rédigé par Jean-Louis Boissier. Cet article traite de l’exposition de David Hockney, « Fleurs fraîches » à la Fondation Pierre Bergé-Yves-Saint-Laurent, à Paris, qui s’est déroulée du 20 octobre 2010 au 30 Janvier 2011.

 

Après quelques recherches, j’ai trouvé un court reportage d’ARTE journal, qui m’en a appris un peu plus sur cette exposition et qui présentait une interview traduite de l’artiste à propos de son exposition et de son travail.
Je vous invite à voir cette vidéo en amont, car elle offre un aperçu de l’exposition et c’est en partie sur les paroles d’Hockney que mon argumentation se basera. (Vidéo de l’exposition).

Lors de cette exposition « Fleurs fraîches », David Hockney expose pas mois de ses 250 dernières peintures réalisées avec des outils peu communs dans le monde de la peinture, puisqu’il s’agit de l’Iphone et de l’Ipad, les deux derniers bijoux de la marque Apple. Il peint sur ces supports numériques avec ses mains, ses doigts, au travers de l’application « Brushes » éditée par Apple.(Application pour Iphone et Ipad). Il délaisse le traditionnel carnet de croquis pour s’intéresser de très près au nouvel outil diffusé par Apple.
Au départ ce sont des peintures numériques qu’Hockney envoie par mail à ses amis régulièrement, puis l’outil devient le nouveau médium de l’artiste. Tout au long de l’exposition, l’artiste enverra à la fondation Pierre Bergé-Yves-Saint-Laurent de nouvelles créations afin de ré actualiser l’expo de jour en jour.

L’exposition Fleurs fraîches montre le travail de création du peintre à travers 3 supports, à savoir  l’Iphone, l’Ipad et la projection numérique. Ce qui est vraiment intéressant, c’est de voir David Hockney créer à partir de ces supports numériques. Avec ses doigts, il fonctionne exactement comme si il avait des pinceaux. Les dessins sont vifs, colorés, précis. C’est une formidable leçon d’adaptation aux outils numériques de la part d’un monsieur de 74 ans…

Les pixels, modelés par la main d’Hockney, prennent un sens nouveau. A nos yeux, ils deviennent peinture, matière. L’effet est saisissant, surtout que le peintre n’use d’aucun artifice : les seuls outils de la peinture sont là. On change de pinceau/brush, de couleur, de taille, mais pas de filtre, de modification de contraste ou autre outil que le numérique permet habituellement. L’outil permet à la fois les aplats et les mélanges, la diversité et pourtant l’unité d’une image qui devient tableau dans les mains d’Hockney, alors qu’elle n’est en réalité que langage binaire. C’est une succession et une superposition d’algorithmes et de calculs d’ordinateur, de tout ce qui fait appel à la raison mathématique d’une machine, mais qui pourtant se laisse dompter pour que l’artiste produise son œuvre. Et tous ces éléments à l’origine froids et concrets parviennent à s’harmoniser pour nous montrer le reflet du soleil sur un vase, la lumière sur un pétale de rose, la fleur coupée vivant son dernier jour.


David Hockney a commencé à dessiner avec son iPhone un matin de son lit où il voyait le soleil se lever : « C’est un médium lumineux qui se prête très bien au traitement d’objet également lumineux. » C’était en 2008. Depuis, il a créé des centaines d’images avec ses pouces et ses doigts directement sur l’écran de l’appareil en modifiant les couleurs et en superposant épaisseurs et largeurs différentes. Avec l’Ipad, il a pu passer à des dessins plus complexes sur une surface plus grande et a découvert de nouvelles fonctionnalités comme refaire un dessin à rebours en appuyant simplement sur une touche : « Je ne m’étais jamais vu dessiner auparavant… ».
Lors de l’exposition nous pouvons d’ailleurs observer pas à pas le processus de création de quelques unes de ses oeuvres. Les traits se forment seuls sur l’écran pour construire la peinture. Cela est rendu possible par l’enregistrement du geste de l’artiste par le support lui-même. Chaque trait, chaque action de l’artiste sur l’écran est directement enregistré par l’Ipad, et peut être visualisé ultérieurement.

Pas de recette secrète, de détail qu’on ne révèle pas, ici tout est dit, mais plus que ça, tout est visible. On pourrait presque comprendre cette initiative comme un partage ultime de l’œuvre. On la voit naître, évoluer, grandir, et arriver à son état final.

Hockney dit dans la vidéo d’ARTE journal que « la peinture ne disparaîtra pas ». Peut-être que ce qu’il veut dire c’est que la peinture demeure tant que l’acte et ce qu’il produit existent. Ils existent dans le sens où seul le support change – c’est du moins ce que je comprends lorsque je pense à cette phrase en la rapprochant du travail récent de l’artiste. Plus besoin de peinture et de toile à l’ère du numérique, le doigt devient pinceau, l’écran devient toile, le pixel devient une matière qui reproduit toutes les couleurs possibles et imaginables. Mais la peinture demeure, au travers de l’acte, et du fichier informatique qui reste en « mémoire ». Même si la trace est virtuelle, et visible seulement sur écran,  l’action reste, le fichier est enregistré, et finalement rien n’est perdu. De nouveaux paramètres entrent même en jeu : il ne subira pas les affres du temps, on pourra le sauvegarder et le copier, le dupliquer autant de fois que l’on veut.

C’est une sorte de nouvelle peinture, qui, après la photographie numérique, nous donne à nouveau à réfléchir à la reproductibilité de l’œuvre d’art et son statut désormais.  Car à l’ère de la production et consommation de masse, l’œuvre d’art unique fait peut-être parfois figure de relique. Hockney a pris le parti d’évoluer avec son temps, suivre les progrès techniques de son époque, au fond, comme l’ont fait avant lui les photographes par exemple. Et son choix d’exposition renforce ce parti pris : les « toiles numériques », si l’on peut les appeler ainsi, sont exposées sur leur support original, Iphone, Ipad, mais aussi sur support écran.
La lumière que produit ce genre d’appareil ne peut, pour l’artiste, être dissociée de l’œuvre elle-même. Ces mêmes peintures imprimées sur toile, ou du papier brillant, seraient complètement hors sujet à mon sens : Hockney a conçu ce travail sur un support très particulier, et son travail fini était fait pour être vu sur écran, non sur papier puisqu’il ne les imprimait pas pour les envoyer à ses amis, par exemple, mais se servait de la messagerie électronique.
On peut donc imaginer une diffusion à la fois à l’échelle mondiale de ces toiles, par le réseau virtuel, et à la fois restreinte au niveau plastique à proprement parler, puisque ces œuvres ne « sortiront » jamais de leur support.

Ce travail numérique remet à plat toutes les habitudes du circuit traditionnel de l’art contemporain. À commencer par cette question : comment se vend une telle œuvre ? Si elle est imprimée sur papier, elle perd sa luminosité et une grande partie de son intérêt. Si elle est reproduite à l’infini, elle perd de sa valeur.En effet, son travail numérique pose la question de  la vente de l’exemplaire unique de l’œuvre aux particuliers.
« Nous réfléchissons à une application iPhone et iPad spécialement dédiée aux œuvres de David Hockney », explique Charlie Sheips, commissaire de l’exposition, historien de l’art et ami intime de l’artiste.

Malgré ces soucis de vente dans le marché de l’art, David Hockney s’en amuse. Il répond aux journalistes : « Pour l’heure, je me contente de donner les dessins en les envoyant par mail. Comme beaucoup de gens, je n’ai pas encore trouvé le moyen de me les faire payer. Mais comme ils donnent beaucoup de plaisir à mes amis, quelle importance ? ».
Pourtant, Son travail numérique est en vogue dans de nombreuses galeries d’art.

. L’ère est au partage en ligne, à la diffusion virtuelle, et l’art ne peut ignorer l’époque dans laquelle il évolue. Hockney l’a compris tout naturellement semble-t-il, puisqu’il a découvert seul les moyens dont il se sert maintenant et semble simplement avoir pensé « oui, pourquoi pas m’en servir, après tout, le progrès est fait pour ça » ! Ce type de progrès touche l’artiste dans sa pratique même. Il déclare dans le reportage d’ARTE journal :

« Tout l’intérêt c’est de faire quelque chose avec ses mains. En fait j’ai toujours peint avec mes mains. Et puis qu’est-ce qu’on peut utiliser sinon ? On a vécu une période où les mains étaient dévalorisées, l’artiste n’avait pas besoin de ses mains. J’ai toujours pensé que ce n’était pas vrai. Quand les gens me disaient « tu n’as pas besoin de dessiner maintenant car il y a la photographie » je répondais « dis ça aux petits enfants qui prennent des crayons et qui dessinent ! Eux se fichent de ce genre d’avis et moi aussi », en fait c’est l’enfant en moi qui parle. Quand j’ai vu ces images projetées sur grand écran, j’ai été frappé par leur puissance. Mais cette force ne vient pas de l’i Phone, elle vient de l’image, donc elle vient de mon œil, de ma main, et de mon cœur. Les chinois disent qu’il faut trois choses pour peindre : l’œil, la main, et le cœur. Avec deux on ne peut pas. C’est très profond, très vrai. Vous savez la peinture ne disparaîtra pas, non, elle ne disparaîtra pas. »

Nous en revenons à la phrase qui a ouvert ce paragraphe. Mais surtout Hockney semble confirmer un fait que nous avons évoqué plus avant : l’acte de l’artiste est présent. Le support est important, oui, mais il ne fait pas l’œuvre dans son intégralité. Ce n’est pas, comme le dit Hockney, l’i Phone qui fait la puissance de l’œuvre, comme ce n’est pas la toile elle-même qui fait la puissance mondialement reconnue de la Joconde. La main du maître est là, visible, et c’est par elle que transparaît l’œuvre d’art. Le caractère numérique de l’œuvre ne fait pas disparaître l’artiste, ni son savoir-faire, sa volonté, son art etc.

La main de l’artiste est présente, c’est elle qui a fait l’œuvre. Le support peut la mettre en valeur, certes, mais il ne la fait pas exister pour autant. « L’œil, la main et le cœur » de l’artiste sont présents dans ces « toiles numériques » selon Hockney. Et c’est ce qui fait apparemment leur force aux yeux de l’artiste : ce ne sont pas juste de petits dessins sur Iphone et Ipad pour amuser les collègues.

Elles sont pensées comme de vraies peintures, et c’est cela peut-être qui compte et qui les mène au rang d’œuvre d’art…

Dossier de presse de l’exposition : PDF

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Une réflexion au sujet de « Les supports tactiles, création de nouvelles formes artistiques ? »

  1. C’est très surprenant cet écart entre la technologie utilisée et les productions présentées, les peintres du dimanche pourront bientôt eux aussi laisser leurs croûtes « by » iphone.
    Je me demande ce que ferai de plus un homme préhistorique avec un tel outil en main, mis à part mettre en ligne de façon immédiate et universelle la représentation de son tableau de chasse.
    Cela me fait penser au séminaire que l’on a actuellement sur les notions de régression « entre digression et nouvelle licence », j’en vois là une illustration majestueuse, qui ouvre la porte à la polémique :
    – La question du support : en quoi une peinture garde sa valeur intrinsèque si elle est dépouillée de son odeur et de sa matérialité ?
    – La question de l’apport technologique : peut-on réellement parler d’un nouveau mode d’expression, ou ne s’agit-il pas là, plutôt d’une réappropriation d’une façon de faire déplacée sur un autre environnement technologique. Où se trouve l’innovation ?
    Finalement je préfère garder en mémoire une des dernières œuvres de D. Hockney : Pearblossom Highway, un photo montage de polaroïdes, en attendant de voir la suite.

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