Manifeste pour une esthétique de la communication, Fred Forest, 1983

L’esthétique de la communication, c’est aujourd’hui, ce qui fonde l’œuvre, ce n’est plus l’objet de sa représentation ni ses codes de représentation, mais le moyen par lequel on la perçoit qui devient le sujet de l’intérêt de notre sensibilité.
Cet art tient compte de l’environnement dans lequel il prend naissance. Il agit sur l’interaction et la communication entre les individus, les groupes d’individus et la communication. « Il faut souligner ici que ce qui constitue une nouveauté c’est le déplacement même du champ d’action de la pratique artistique. » On n’est plus dans la représentation mais dans la communication. L’artiste déplace donc sa production vers d’autres champs, en passant par les mass-média, journaux, radios, tv, téléphones, etc.…

L’artiste de la communication agit sur l’espace de son temps qui est l’espace de l’information et de la communication.
En s’appropriant ou en agissant sur d’autres supports, l’artiste met aussi en évidence l’évolution de notre société et par là même souligne les problèmes communicationnels liés aux expositions artistiques présentées par les musées ( problèmes d’actualisation des formes de communication.) l’artiste a recours à des médias variés dont le choix est approprié au moment comme aux circonstances.

Fred Forest fait un lien entre l’Art, le jeu, et la société, le faisant devenir l’un des composants fondamentaux de toute activité artistique, par ses qualités de plaisir, et d’exercice librement effectué. Toute  forme de jeu lie et situe  l’individu par rapport au groupe; et l’art, comme les jeux et comme les médias, permet à l‘individu  de s‘inscrire dans la réalité du monde.

Il y a de plus en plus de disciplines et de pratiques artistiques liées à ces disciplines. Le champ artistique évolue donc et se modernise en permettant l’innovation sans se limiter à une peinture narrative ; il tend en effet à exprimer un concept plus global, à créer un « contre milieu », ou un « antidote « , qui permet à l’homme de percevoir ou de mieux percevoir la réalité.  De faire un lien entre l’individu et l’environnement qui l’entoure. L’art rend possible par ce biais à l’individu de créer sa propre perception et de fonder son propre jugement. L’art a donc le pouvoir de rendre les choses perceptibles et  de rendre possible le jugement à l’homme. L’art est le médiateur entre l’homme et sa compréhension de la réalité.

Selon Forest, le pouvoir est partout, toute relation humaine est conditionnée par le jeu du pouvoir, et, conscient ou inconscient, chaque individu met au point une stratégie personnelle pour avoir le dessus, pour maîtriser à la fois ses contraintes et ses libertés.
L’homme adopte des attitudes et des stratégies dans le jeu qui sont à petite échelle les avatars de ses attitudes dans la réalité; en effet, le jeu développe chez l’homme des postures qu’il reproduit dans sa vie réelle. Forest met en évidence un parallélisme entre cette influence du jeu et l’influence de l’artiste sur le positionnement de l’homme vis-à-vis de la société.

L’artiste a donc un grand pouvoir et une grande responsabilité. C’est à proprement parler un acteur social incontournable.

Nouvelles sensibilités et notions de relation

De nouvelles techniques voient le jour dans cette société de communication, qui sont au cœur des changements sociaux depuis un siècle. L’important dans tout cela c’est que toutes ces nouvelles technologies modifient notre perception de la réalité et nos représentations mentales de notre environnement physique en perpétuelle évolution. Nous nous plaçons ainsi dans un contexte de réalité mouvante au sein duquel l’homme doit sans cesse s’adapter.
L’homme est engagé dans des formes d’expressions qui se sont succédé progressivement; l’art pour l’art s’est vu abandonné  au profit d’un art qui s’envisage plus conceptuellement, comme une suite d’action, un processus, une démarche communicationnelle. Le mot artiste doit donc être redéfini. Aujourd’hui, face à l’angoisse et à l’incompréhension du monde qui l’entoure, l’homme a tendance à se réfugier dans le passé; l’artiste, lui, engagé dans son époque, se doit de témoigner des transformations radicales qui la secouent.  Il doit par ses qualités d’artiste en saisir les rouages,  et les communiquer à ses pairs de différentes façons possibles. « Son propos d’une façon plus modeste, consiste plutôt à utiliser, voire à détourner, les nouveaux instruments de connaissance et d’action pour tenter d’élargir les horizons de notre perception, de notre sensibilité, de notre conscience afin de renouveler nos codes, notre façon de voir, de sentir, de comprendre. » Cette relation, et la relation de manière générale joue un rôle prépondérant dans notre société contemporaine et marque notre époque.
Aujourd’hui les institutions ne sont plus en mesure physiquement d’exposer des œuvres en rapport avec notre temps car nous sommes passés d’une société de production à une société de communication. Seuls quelques artistes en dehors du marché de l’art, par leurs recherches et leurs travaux s’inscrivent dans une réalité temporelle. En effet, le marché de l’art dicte ses normes, et l’œuvre d’art doit être palpable pour être capitalisable. Or, les artistes de la communication travaillent sur de nouveaux supports qui ne peuvent s’appréhender par le toucher et ne peuvent s’exposer de manière « traditionnelle ». « Cette trajectoire témoigne d’une lente dématérialisation et désintégration de l’objet d’art. » Cette impossibilité pour les artistes de l’esthétique de la communication à s’inclure dans un marché dicté par les marchands induit leur inévitable exclusion d’une possible visibilité.

Etat de l’art dans notre société.

Le rôle de l’artiste de la communication est de traduire ce qu’au même moment les autres ne perçoivent pas. « L’artiste de la communication va tenter de traduire la nouvelle réalité du monde dans un langage transposé dont il établira les codes. » Dans le domaine de la communication qui est un domaine complètement nouveau, avec ses propres codes, l’artiste doit entièrement inventer un langage en adéquation avec la sensibilité contemporaine qui lui sera réceptive. En outre, Forest s’étonne vivement du décalage entre les multiples possibilités d’innovation artistiques et l’immobilité voire l’immobilisme du monde des arts plastiques qui reste dans un mutisme hermétique à ces ouvertures sur de nouveaux horizons. Il avance que, peut-être, les marchés à force de trop dicter leurs lois, moulent les arts plastiques dans un conformisme passif. « La situation dénote une grande emprise du pouvoir marchand sur les contenus eux-mêmes de la création par une manipulation subtile du marché. » Tous les « ismes » de l’histoire de l’art qui été considérés comme novateurs et révolutionnaires à leur époque semblent aujourd’hui bien pâles en comparaison à l’avenir plein de possibilités qu’ouvrent aujourd’hui les techniques, nouveaux médiums et médias. Au-delà des dogmes mercantiles, l’artistes est aussi tenu à l’écart des instruments de créations en adéquation avec son époque car ceux-ci sont très spécialisés et de ce fait, très onéreux. L’aspect économique réduit donc l’artiste a une activité encore artisanale, le laissant tributaire d’un milieu dont le but reste le profit à court terme. « Il ne bénéficie pas d’un statut qui lui donne les moyens de sa création. » Ainsi, l’artiste n’est pas valorisé et pleinement reconnu comme ayant une fonction sociale essentielle. En outre, la société fonde sa représentation de l’art sur ce qu’elle en voit, et si les artistes sont empêtrés dans une époque révolue qui a fait son temps, elle n’aura d’autre choix que de croire à une stagnation de la création artistique qui pourtant se veut fertile et en incessante progression. Plus loin encore, et plus grave, la société évolue en parallèle, et une éventuelle stagnation de l’expression artistique signifie une stagnation élargie à toute la société. Les créations produites et reconnues peuvent donc ne pas être le reflet d’une sensibilité contemporaine.

Participation, interactivité et système artistique de communication.

Forest constate que le côté interactif entre les œuvres d’art et le public ne s’effectue pas du tout comme il l’avait d’abord imaginé dans les années 70, sous une forme collective et physique, mais plus sous une forme immatérielle à travers des réseaux d’échanges multimédias. Poper s’avance sur cette lignée en décrivant un espace d’investigation  à venir qu’il nomme l’espace sociologique. En effet, cet espace, dès 1967 s’impose à lui comme un espace de rencontre et de communication sur un mode interactif entre les individus. Il parle d’un nouvel environnement virtuel venant s’apposer sur l’environnement réel pour le compléter. « La multiplication des médias de toutes sortes et leur usage généralisé nous induisent aujourd’hui à un concept plus « abstrait » de cet espace. C’est l’espace de « rencontre » sur le support de communication. C’est l’espace de la communication sociale créée par tous ces supports technologiques superposés à notre espace physique. Idée d’un immense réseau au maillage serré constitué par un filet invisible où transitent nos messages, s’échangent nos émotions. Filet où se nouent de nouveaux types de relation entre les êtres humains, nous offrant une « réalité » supplémentaire. Espace de médiatisation qui de plus en plus s’impose comme un terrain nouveau et privilégié de nos relations. Surface de dialogue arrachée au néant par les technologies de communications comme les polders l’été sur la mer. Champ privilégié de l’interactivité. C’est la notion même d’environnement qui tend maintenant à se « dématérialiser » et à apparaître comme un terrain de « tangibilisation » de nos relations par l’information. Cette forme abstraite de notre environnement n’en reste pas moins très réelle dans nos représentations comme dans notre vécu. » Le réseau social Facebook serait-il l’incarnation de cet espace représentatif de notre époque ?

Les architectes de l’information

Il reste aux artistes la possibilité de s’approprier cet espace grâce à leur pratique et de poser les bases d’un art fondé sur la communication.
Aujourd’hui, l’artiste ne se contente pas d’utiliser un à un les différents outils qu’il a à sa disposition (photographie, ordinateur, télex, télévision, radio, photocopieur, téléphone etc.), il s’en sert de manière à ce qu’ils interagissent entre eux: « l’artiste de la communication devient une sorte d’architecte en information. » L’idée maîtresse étant « la mise en relation », ici par croisement des médiums, notion inhérente à notre époque.

L’artiste d’aujourd’hui n’a plus le statut d’artisan, il ne fabrique plus des objets; Il agit dans un espace virtuel où l’objet devient message, où l’art devient communication: « L’art devient émission, réception, agencement, détournement d’informations et de messages. » C’est l’un des rôles de la nouvelle esthétique de la communication: faire réfléchir sur cette circulation des données dans un espace virtuel nouveau.

Circulation des messages

L’artiste de la communication est attentif non seulement à son message, mais aussi au canal qu’il choisi d’utiliser pour le divulguer. En effet, le support ne justifie pas seul le sens du message. L’esthétique de la communication recherche des moyens pour aboutir à des croisements, des superpositions, des « télescopages » en multipliant les canaux de passage. Cela a pour effet de « créer des effets de sens ».
Ceci dit, dans ce processus, l’artiste en vient à se détourner du message qui n’est en réalité pas le sujet de son intérêt, pour se reporter entièrement à l’appréhension des rouages de circulation, de communication.

Pratique artistique de la communication, esthétique de la communication, et production de sens.

Forest, à travers ses créations artistiques, évoque le concept d’un métalangage. C’est un langage au dessus du langage (en quelque sorte), qui permet à des informations de base d’être détournées, de se confronter, et de créer chez le spectateur des incertitudes afin d’engendrer chez lui un questionnement et une recherche de sens.
Le spectateur a désormais son rôle a jouer, et le message artistique a tout intérêt à être vide de contenu réel pour pouvoir être ensuite investi par le spectateur qui le reconstitue à son gré en mobilisant à sa guise les signes que l’artiste a, au préalable mis à sa disposition. « Dans cette perspective, nous sommes en présence d’un nouveau type d’oeuvre conçue sous forme d’une combinatoire d’informations programmées, qui atteignent successivement le destinataire virtuel. »

Perception de l’espace, perception du temps.

Les enjeux de l’art contemporain se situent au-delà du statut de l’image, et du statut de la forme. Ils se situent entre le rapport que nous entretenons avec le monde et la réalité. La pierre, le marbre, le bois ou le fer ne constituent plus les matériaux de l’artiste qui doit s’orienter désormais vers des notions beaucoup plus immatérielles comme l’espace et le temps.

Sensibilisation, sensualisation

L’esthétique de la communication nous fait donc réfléchir sur des processus complexes relationnels entre le spectateur et les nouveaux médias. Le monde virtuel de la communication a longtemps fait parler de lui comme un espace à part, avec ses propres modes de fonctionnement desquels les sens semblaient exclus. Cependant, on constate qu’en étant à ce point intégrés dans notre quotidien, les médias ont le pouvoir d’amplifier nos plus profondes aspirations. Ils constituent un réseau sensible qui nous relie les uns aux autres.  » les médias électroniques opèrent une rupture cognitive qui constitue une véritable révolution psychologique susceptible de modifier radicalement notre relation au monde. »

Conclusion

Selon Forest, l’artiste doit être en adéquation, voire en symbiose avec son environnement et son époque, et doit se servir de tous les instruments dont il dispose qui lui sont contemporains. Quitte à perdre le message comme but, l’artiste doit se concentrer sur le message en tant que moyen, sur les techniques de communication, sur les voies et canaux qui délivrent ce message dans une société où l’important réside d’avantage dans l’existence du réseau, que dans les messages qu’il permet de communiquer.

Pour ma part, il me semble que la pensée de Forest est trop catégorique sur le rôle de l’artiste et sur les moyens qu’il doit mettre en oeuvre pour se rendre utile. A mon sens, Forest reproche aux artistes de rester figés dans des techniques d’expression qui leur sont familières, voire acquises, sans s’apercevoir que le risque peut-être que les artistes se cloisonnent à nouveau dans certaines pratiques (sous prétexte de modernité) après qu’elles se soient déplacées vers d’autres champs. En d’autres termes, je crois que ce n’est pas parce qu’on découvre/invente un nouveau moyen de s’exprimer qu’il faut à tout prix s’astreindre à l’employer et à l’employer exclusivement.
De plus, si je ne m’abuse, le propos de Forest est de dire que le message de l’artiste importe peu dans cette esthétique de la communication (comme su expliqué, c’est la façon de le communiquer qui prévaut). Or, selon moi, le message doit rester d’une importance capitale. En agissant de cette manière, il me semble qu’il ne s’adresse qu’à une élite, suffisamment cultivée et instruite pour pouvoir intellectualiser des procédures, des concepts, et développer une réflexion sur le mode de diffusion artistique du message, se mettant ainsi en relation avec la société contemporaine. Il faut donc au spectateur interagir avec l’oeuvre et faire partie du réseau informationnel artistique pour alors percevoir l’idée d’une esthétique de la communication. D’après moi, l’art devrait s’adresser au plus grand nombre, et il me semble donc peut-être plus approprié d’employer des techniques simples et efficaces pour être compris de tous.

Un autre point qu’il me semble important de souligner, c’est la proximité, et la pérennité de ce texte, Manifeste pour une esthétique de la communication. En effet, étant  paru il y a près de 30 ans, il pourrait être encore envisagé de manière actuelle, crédible, aujourd’hui. Je me suis parfois surpris à faire des amalgames très évocateurs entre la société qui y est décrite et la société contemporaine. Il me semble que Forest a touché du doigt des idées très avant-gardistes qui n’ont pu que s’épanouir avec l’avènement d’Internet, de la domotique, des réseaux sociaux, de la macro technologie, des téléphones portables  et des communications instantanées.

En ce qui concerne le texte en lui même, je l’ai trouvé assez hermétique et difficile à la compréhension. Il faut être intéressé, (voire passionné!) pour avoir le courage de s’obstiner à en tirer du sens. Il n’en est pas moins extrêmement intéressant, et l’important, comme pourrait sans doute le dire Forest, ce n’est pas l’aboutissement, mais le cheminement…

Ci dessous quelques liens utiles pour éclairer mon propos et celui de Fred Forest, ainsi que quelques autres liens pour les plus intéressés et les plus courageux .

http://www.fredforest.org
Le site officiel de Fred Forest où vous trouverez l’ensemble de ses réalisations, tant personnelles que collectives.

http://www.webnetmuseum.org
Dans «  textes divers » vous pourez trouver quelques paragraphes intitulés « Notes de synthèse sur les activités de Fred Forest » très bien venu pour une meilleur compréhension du manifeste que vous pouvez également trouver en ligne sur ce site.

– fr.wikipedia.org/wiki/Fred_Forest
Par ce que wiki, ben c’est quand même bien pratique !

-www.fredforest.org/book/html/en/bibliographie/biblio_odr_en.htm#
L’ensemble de sa bibliographie, notamment  From video Art to Net Art, aux éditions l’Harmattan, Paris 2004, L’art à l’âge électronique, coécrits avec Franc Popper en 1993 et Cyberspace de la même année.

Enfin : sur le site de mémoireonline.com vous trouverez un document intitulé :
«  L’art numérique : médiation et mise en exposition d’une esthétique communicationnelle » rédigé par Lauren Malka, Celsa-Paris IV en master 2 management interculturel et Communication. Dans la catégorie : communication et journalisme.
C’est pour moi une lecture indispensable avant de se plonger dans l’univers de Fred Forest, cela représente une petite cinquantaine de page évoquant à la fois Hegel, Platon, Mac Luhan, David Blair, Antoni Muntadas et qui fait aussi un bilan sur les moyens qu’ont les institutions de promouvoir de nouveaux types de créations. Point important, c’est beaucoup plus facile à lire que du Forest…

Bonne lecture !

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Une réflexion au sujet de « Manifeste pour une esthétique de la communication, Fred Forest, 1983 »

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