Inédit ! ou presque…

« 3 ’’ »

par Marc-Antoine Mathieu,
Editions Delcourt

 » Par son ingéniosité […] Marc-Antoine Mathieu a avant tout réussi le pari d’aiguiser l’imagination et la perspicacité tout en créant un récit graphiquement captivant. »
Les Inrocks

« Le nouvel opus de Marc-Antoine Mathieu est un exercice de style ludique, complètement réussi et maîtrisé : encore un chef-d’œuvre à mettre à l’actif de cet expert du noir et blanc et des expériences extrêmes ! En effet, comme le disent nos confrères d’écrans.fr, cet auteur « ajoute, encore une fois, une nouvelle dimension à la bande dessinée ». »
Gilles RATIER pour bdzoom.com

« Il est l’auteur de bande-dessinée le plus créatif de sa génération. Rencontre avec Marc-Antoine Mathieu, dont la dernière œuvre est une récréation ludique et numérique du neuvième art. »
Yannick Vely – Parismatch.com

Le but des quelques lignes qui vont suivre n’est pas de ressasser tout ce qu’on a déjà pu lire et entendre jusqu’à présent sur cet ouvrage, mais d’ essayer d’en donner quelques clefs, entre hypothèses et certitudes, d’en extraire des notions de fond et de soulever certaines problématiques liées à nos rapports face à la perception du réel et de la vérité. Une enquête dans l’enquête…

L’idée:

Il est vrai que Marc Antoine Mathieu n’est pas un novice en termes d’expérience narrative et graphique, déjà connu pour ses précédentes réalisations. En 1990 notamment, lorsqu’il sort le premier tome des Aventures de Julius-Corentin Acquefacques, il intègre une case découpée en plein milieu de son récit. Ce trou, cette « anti-case » qui laisse apparaître une case de la page suivante en recto et une case de la page précédente au verso, s’intègre parfaitement dans une histoire qui pousse le concept de mise en abîme à l’extrême. Marc Antoine nous plonge à nouveau dans une expérience nouvelle dans le cinquième tome, sorti en 2004, La 2,333e Dimension, en incorporant le relief dans certaines pages en anaglyphe, une paire de lunettes étant livrée avec l’album pour comprendre et bien voir l’image.
Avec 3 secondes, il ajoute une nouvelle dimension à la bande dessinée : le temps.

Trois secondes : le temps, comme le rappelle l’auteur, que met la lumière à parcourir 900 000 kilomètres, mais aussi le temps d’une respiration, d’une larme, d’une explosion ou d’un SMS.
Trois secondes, c’est le temps que dure l’action entre la première et la dernière case de la BD.
Le lecteur, évidemment, met bien plus de trois secondes pour lire ce livre stimulant qui demande plusieurs lectures pour en apprécier toute la complexité.

Il s’agit ici d’un récit aux allures de polar et d’un complot où le narrateur n’est autre qu’un photon, qui durant un labs de temps de trois secondes et 900 000 kilomètres se retrouve être le témoin de cette histoire. En résulte un zoom perpétuel où l’on « pénètre » dans les surfaces réfléchissantes qui sont autant de portes vers de nouveaux horizons.

Notions et théories :

Le principe même du zoom et la notion de « pénétration » font ici écho à une vision  vidéoscopique quasi chirurgicale de l’image qui nous rappelle certainement cette aspiration vers la profondeur même de ce qui est visible.
Cela nous rappelle également les premières images photographiques, les daguerréotypes sur métal que l’on regardait avec une loupe et avec laquelle est née une espèce d’utopie qu’est cette vision perçante où l’on pourrait voir absolument tous les détails de l’image ;
rentrer à l’intérieur de l’image, un fantasme de la pénétration dans l’ à peine visible, le détail, souvent associé à une question de vérité comme si pénétrer à l’intérieur de l’image permettait d’en comprendre sa vérité.
Difficile alors de ne pas faire le lien avec d’autres exercices de style du genre, notamment avec Blade runner, film américain de science-fiction de Ridley Scott sorti en 1982 avec Harrison Ford, Rutger Hauer et Sean Young dont le scénario est écrit par Hampton Fancher et David Peoples ; film dans lequel on peut voir une scène où l’on reconnaît les personnages par le regard pénétrant de la caméra et c’est là encore une question de « véracité de l’image ».
Cette idée est présente plus encore dans le film britanno-italo-américain de Michelangelo Antonioni, sorti en 1966 Blow-up, où un photographe comprend en agrandissant des négatifs qu’il n’est pas seulement le témoin d’une scène romantique à l’aube sur le banc d’un parc désert, mais également d’un meurtre.

                         

Pour terminer avec les références, il est important de se pencher également sur les films de Eams (Harles et Ray) et notamment sur la réalisation  Power of ten de 1977 que l’on peut traduire par « puissance de 10 ». Il commence par une vue satellite, puis un parc, on rentre dans l’image, des gens sont en train de pique-niquer, on voit la main, on rentre à l’intérieur de la peau… En bref, en commençant par une constellation (les planètes) et en finissant avec une chaine d’atomes, le réalisateur donne le sentiment d’une boucle où l’infiniment petit côtoie l’infiniment grand.

http://eppee.ouvaton.org/spip.php?article506

(sur la même page, clin d’œil aux plus jeunes avec la parodie des Simpsons sur la bande son de 2001 L‘odyssée de l‘espace. « hooaaaaaaaaaw »)

Ce principe n’est néanmoins pas présent au sein de cette BD et bien qu’on puisse la parcourir autant à l’endroit qu’à l’envers, on est toujours dirigé d’un début vers une fin à une exception près : la version numérique nous permet d’aller et venir à notre guise, de voyager dans le temps.
C’est à mon sens là qu’est le réel questionnement que nous livre cette expérience, à savoir  la question du point de vue. Ce qui est intéressant au final, c’est moins l’intrigue que la façon de la percevoir, les regards multiples que l’on peut avoir sur une même histoire, un peu comme si c’était les images qui faisaient le récit.
Toujours dans l’image il y a une autre œuvre à l’intérieur de la bd : c’est un crâne en facettes qui apparaît sur la 10ème case et qui se précise à la 11ème. Il pourrait nous faire penser à celui de Niki de Saint Phalle ou de Bruno Peinado qui est un crâne fait avec des facettes de miroir et sur son socle est inscrit  » IN GIRUM IMUS NOCTE… »

On pense forcement au film de Guy Debord  In girum imus nocte et consumimur igni, sorti en 1978, qui est lui aussi un palindrome ( le titre peut se lire dans un sens comme dans l’autre) et qui décrit durant 95 minutes en noir et blanc, la société de consommation et d’aliénation capitaliste, s’appliquant à mettre en évidence la condition d’esclaves modernes.et du coup ça place la BD sous un nouveau sous texte qui serait celui de Guy Debord…

Au delà de ça, l’idée du palindrome, d’une phrase miroir, ne convoque pas seulement Guy Debord mais également Roland Barthes, car tous deux font partie de ceux qui ont tout de suite vu le danger de l’image, vu qu’elle pouvait être une boite de Pandore énorme.
Pourrait-on alors supposer une toute autre lecture de cet ouvrage? Un autre message ?
A nous de ne pas seulement consommer de l’image, mais en faire quelque chose qui doit être, qui doit rester une proposition et qui doit, comme le disait Tarkovsky : offrir chaque fois des potentiels de réinterprétation.

Le visuel :

La version numérique a été rendue possible grâce au dessinateur Lewis Trondheim qui a trouvé les bons collaborateurs pour cette version en ligne, afin de pouvoir réaliser ce zoom vraiment très profond.

D’un point de vue technique.

A l’origine, Marc Antoine voulait que cette vidéo puisse être vue et lue par les Iphones et les Ipads donc n’importe où, n’importe quand.

Il fallait donc un système qui convoque les images au fur et à mesure et qui les écrase dans le même temps de manière à ce que l’Iphone, l’Ipad ou l’ordinateur puisse les lire au moment où il les recevait. Pour cela on doit introduire dans le lecteur un petit logiciel qui gère les 600 images qui vont être lues.
Au début de la conception de 3 secondes, Yannick Lejeune venait d’intégrer les éditions Delcourt, il avait été dépêché d’une maison de production  qui s’intéressait à la production du graphisme sur les supports numériques, notamment de la bande dessinée.
Lewis Tromdheim a mis en contact de la même façon plusieurs personnes essentielles à ce projet.
Il nous est donc possible de visionner une même histoire de trois façons différentes : avec la BD, nous l’avons déjà évoqué, sur Internet mais également sous une forme de fresque, un ruban de près de 33m de long avec un incrément (indice de grossissement du zoom) , différent car il n’y a là que 108 images de 30×30 cm. Une ligne droite graphique, une flèche du temps. (http://www.youtube.com/watch?v=yUhb4gZEFuo)
Je nuancerais pour ma part certains propos
« L’aspect le plus intéressant de cette bande dessinée dans sa version numérique est sans doute de réussir à expérimenter autre chose que le case par case (qu’on retrouve dans beaucoup d’adaptations sur smartphone) qui ne présente pas vraiment d’intérêt (voire qui dénature l’œuvre). Marc-Antoine Mathieu a réussi son coup, et même si sa solution est difficilement applicable sur un projet différent, elle montre qu’il est possible d’inventer et d’innover. La bande dessinée mérite mieux qu’un vulgaire scanner pour passer du papier à l’écran. » Erwan Cario pour Libération, le 7 septembre 2011.
Je voudrais m’arrêter sur la dernière partie de ces quelques lignes : étant tout à fait en accord avec le début de ce paragraphe, je me permets de contredire l’engouement partagé par la plupart des gens qui tend à croire que ce processus, cet effet de style « cinématographique » ( le zoom), est ici une innovation mis au jour par Marc Antoine Mathieu qui s’attribue lui-même ce mérite comme on à pu l’entendre sur  le plateau de RTL.http://www.rtl.be/videos/rtltvi/video/366923.aspx

Il déclare que cette « invention » est  une idée qui lui est venue en voyant les possibilités qu’offraient des applications disponibles sur Iphone ou Ipad où on peut se déplacer dans l’espace, en prenant conscience de cette faculté à rentrer dans l’image, avec un zoom :

« Une bande dessinée comme ça, y à 20 ans c’était pas jouable, pas possible, d’autant que la sonde lunaire, l’avion , la somme de documentations n’était pas alors disponible (….) donc c’est vraiment une bande dessinée qui est encrée dans son époque, qui est représentative de son époque, tant dans sa réalisation que dans sa complexité, c’est une image qui est un peu infinie « 
Pourtant, en 1995, Istvan Banyai dépose deux copyrights aux Etats-Unis pour des livres illustrés, sans texte appelés Zoom et Re-zoom dans lesquels on peut voyager à travers l’illustration, dans l’image, grâce au zoom qui nous emmène de détails en panoramas pour nous aspirer dans un  espace temps propre à notre vitesse de lecture. (http://www.youtube.com/watch?v=1RPeFJJF73k)
Ces livres  apparaissent en France publiés par les éditions Circonflexe la même année.
             
Sur la quatrième de couverture on peut lire :

– Pour l’un :
« De page en page, ce jeu de poupées Russes visuel nous invite à une nouvelle lecture de la réalité, et pour les plus jeunes, sous la forme d’un apprentissage du regard, il montre que la vérité n’est parfois qu’une question de point de vue ! »

– Pour le deuxième :

« Après zoom, paru dans la même collection, Istvan Banyai élargit son propos : à la notion d’espace, il ajoute celle du temps, jouant avec l’Egypte ancienne, Napoléon, Hitchcock, la caravelle de Christophe Colomb… De page en page ce jeu de poupées russes visuel nous surprend et montre que la vérité n’est décidément qu’une question de point de vue ! »

Finalement on en arrive à se demander si la BD de Marc Antoine Mathieu mérite tout l’intérêt médiatique qu’on lui porte. Il est certain que du point de vue théorique, elle semble plus approfondie que la réalisation d’ Istvan Banyai, 16 ans plus tôt. N’oublions pas que les éditions Circonflexe font partie d’une maison d’édition dédiée à la jeunesse.
3 secondes ne serait donc rien d’autre qu’une copie de Zoom pour adulte ?
A mon sens, l’intérêt de cette réalisation n’est pas dans sa plasticité, ni dans ses « soi-disantes » innovations, ni même dans l’intrigue de l’histoire, il est plutôt dans la multiplicité de ses supports ainsi que dans leur interactivité.

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