Art et Internet

via Jean-Paul Fourmentraux.

Les débuts du Net Art se font en 1995, et tout particulièrement en France où les gouvernements ont soutenu ses efforts. L’extrême jeunesse du médium artistique rend son analyse complexe et la nouvelle relation entre l’art et Internet n’est pas sans difficulté. On peut définir le Net Art comme l’ensemble des pratiques artistiques utilisant le net de façon active, au cœur du travail de production des artistes (c’est-à-dire autrement que comme simple instrument de diffusion). Ou dans l’autre sens, comme les divers usages d’Internet revendiquant un statut artistique. Pour compléter cette définition, le responsable des nouveaux médias au Walker Art Center de Minneapolis, Steve Dietz, croit que la spécificité du Net Art se définirait désormais par l’association de trois concepts : la computation, la connectivité et l’interactivité. Ce qui veut dire que le réseau, la souris et l’écran ne suffisent pas pour définir cette forme artistique. J’exclut alors les réalisations graphiques assistées par ordinateur, le « Web graphique » et les jeux vidéo, où les techniques de navigation et les liens hypertexte n’introduisant pas de changement radical. Certaines définitions font aujourd’hui l’objet de consensus, mais le Net Art n’est pas à l’abri de controverses. La pluralité des démarches artistiques rend souvent difficiles la catégorisation et la désignation d’œuvre, qui sont à l’origine de plusieurs débats. De par son aspect immatériel, il se pose la problématique de l’exposition : le Net Art peut-il s’exposer ? S’en suivent d’autres questions importantes liées à l’acquisition, la conservation, mais aussi celle de la reconnaissance de cette forme artistique.

 I. L’ARTISTE, LE SPECTATEUR ET L’OEUVRE

1. Les artistes :

Le terme Net Art est le plus souvent utilisé pour décrire les pratiques artistiques sur internet avec le réseau qui est à la fois un outil de création et de diffusion. Il a fallu du temps avant que les artistes deviennent de « vrais » artistes du Web art et non des artistes qui transposent seulement leurs œuvres sur le web. Le net art instaure une forme communautaire de l’activité de création permettant ainsi aux artistes de pouvoir partager leurs compétences techniques et faciliter l’hébergement de leurs œuvres (serveurs, accès, adresses).L’une des premières communautés d’artistes centrées sur les usages créatifs d’internet naît en France vers 1994 avec l’association Icono. Il s’agit à l’origine d’un duo formé par Christophe Salaün et Mai Tran mettant en commun leur compétence respective : la conception informatique et la création artistique. L’association a ensuite invité les nouveaux artistes contemporains à utiliser le médium Internet et donc à diffuser cette forme d’art.

On a pu voir l’émergence ces dernières années d’artistes tels que Christophe Bruno, Julien Levesque, ou encore Eva et Franco Mattes qui ont réussi à développer une certaine notoriété en créant le buzz avec certaines de leurs œuvres et par la même occasion à faire connaître eux aussi cette forme d’art. Les œuvres peuvent prendre différentes formes avec une interaction parfois possible de l’internaute : il peut s’agir de performances, d’émission de contenu son et/ou image, des courriels, des programmes…etc.

2. Le spectateur et l’œuvre :

Le Net Art innove la relation entre le spectateur et l’œuvre. Cette relation devient plus un dialogue qu’une contemplation. L’internaute n’est pas confronté à un objet physique, mais plutôt informationnel. On cherche généralement une action de celui-ci et il existe une multitude de formes d’interactivité. Cependant, pour que cette action soit déclenchée par le public, celui-ci doit être quelque peu initié, ce qui veut dire qu’il doit posséder une certaine base des outils informatiques. Aussi, certaines œuvres sont plus faciles que d’autres à comprendre et si le spectateur n’est pas familier avec le dispositif, il peut, par exemple, ne pas comprendre qu’il doit cliquer à tel endroit sur l’écran. Il sera alors désintéressé de l’œuvre et cette situation ne le permettra pas d’aller jusqu’au bout de l’expérimentation. Celui qui découvre l’œuvre doit généralement être attentif pour savoir comment manipuler l’œuvre. Son attention n’est plus seulement localisée et centrée sur l’objet de la visite (l’œuvre), mais aussi sur les méthodes de sa réception. D’autres éléments plus techniques peuvent aussi nuire au spectateur quand il veut consulter des œuvres de net art. Une grande partie des éléments pour voir une œuvre de Net Art sont déterminés par la configuration informatique de l’internaute (débit de la connexion Internet, les capacités de l’ordinateur, la version du navigateur et des modules externes, la présence de programmes exécutés côté client et/ou côté serveur).

3. L’artiste et le spectateur :

Généralement, il est plus difficile pour l’artiste de Net Art de connaître son public. Le spectateur est anonyme du fait de son absence physique. Grâce à sa conductivité, il n’a pas besoin de franchir le musée. Cependant, plusieurs artistes vont développer des stratégies pour en connaître un peu plus sur leur public. Premièrement, il existe différents outils pour recueillir des informations sur la fréquentation de ces œuvres comme la durée passée sur les différentes pages, d’où vient la personne grâce à son adresse courriel, le chemin fait par la personne pour arriver à consulter l’œuvre de l’artiste, etc. Aussi, certains artistes vont aussi tenter de rendre complice le spectateur avec l’œuvre et ainsi essayer de le fidéliser. Le Net Art a l’avantage de permettre un échange plus facile si l’artiste entre en contact avec le spectateur, parce qu’il n’y a pas de cadres, de socles et de lieux.

Par exemple, l’artiste Mouchette a compris et développé des dispositifs pour fidéliser son public. Sur son site Internet, il questionne et provoque le spectateur. Le spectateur intervient directement sur l’œuvre et l’artiste le pousse dans différentes situations à livrer son adresse électronique. Le spectateur s’il le désire peut alors faire partie du fan-club de l’artiste et recevoir des messages électroniques de l’artiste et accéder à certains privilèges. Ces messages contiennent une suite d’invitations pour voir des pages personnalisées, qui ne peuvent être vues qu’une fois. L’œuvre n’est pas que la page web ou que la série de courriers électroniques, mais existe dans l’espace entre les deux. Aujourd’hui le Net Artiste a un véritable fan-club et une relation est ainsi créée. Ce qui peut permettre à l’artiste de communiquer directement avec son public pour avoir une rétroaction sur son travail.

II. LE MUSÉE ET LE NET ART

Les caractéristiques d’Internet font qu’il est possible d’exclure les structures traditionnelles pour jouir de ces œuvres, ce qui bouleverse les protocoles établis dans le marché de l’art.

« Le Net art a cet avantage de permettre à l’artiste d’assumer pleinement et de manière autonome la fonction de metteur en œuvre, nécessaire à l’existence de leur production artistique. Même si le musée est l’instance de l’homologation de l’œuvre, le Net art déplace et redéfinit les fonctions de l’institution artistique et ces critères d’évaluation et de légitimation des œuvres. »

Les musées ont comme fonction d’acquérir, de préserver et de montrer.

1. L’acquisition :

Déjà l’acquisition est une première problématique. Comment faire l’acquisition d’une œuvre qui vit grâce au web ? Que possède exactement le propriétaire (musée ou collectionneur) de l’œuvre quand celle-ci est disponible à tous ? Pour certains conservateurs, acquérir et conserver des œuvres dont la matérialité n’est pas stable ne devrait pas être la préoccupation du musée. A l’exemple du conservateur Frederick Leen, chef du département d’art moderne des Musées royaux des Beaux-Arts en Belgique, pour qui, je le cite :  » une une condition de base pour prendre soin d’une collection de musée et pour la conservation […] est leur constance matérielle et leur endurance « 

Jon Ippolito, conservateur associé au Guggenhiem Museum de New York, s’oppose à cette idée. Il explique que certains pensent que les sites web et autres projets en ligne sont éphémères et ne peuvent être collectés et collectionnés, ce qui pour lui encourage malheureusement les musées à rester sur leurs acquis avec des objets conventionnels déjà approuvés. Pour lui cela a pour effet des laisser des œuvres innovantes, « les faire glisser entre les fissures »  de l’histoire de l’art.

L’acquisition d’œuvre de Net Art est complexe. Elle s’effectue par un inventaire des éléments de l’œuvre qui n’est pas matériel, mais logiciel, sauf si l’artiste vend un serveur au musée sur lequel l’œuvre est installée auquel cas l’inventaire sera à la fois matériel et logiciel. Pour une œuvre de net art où le musée n’achète qu’un ensemble de fichier, il y a d’abord une description du dispositif, en étant particulièrement attentif à l’interaction du visiteur en veillant d’abord à savoir si la pièce est interactive. Quel est le type d’interaction, s’agit-il de navigation, de saisie de donnée qui en génère de nouvelles ? Le musée doit également se renseigner auprès de l’artiste pour connaître la manière dont l’œuvre est installée sur son serveur, connaitre les programmes qui en permettent l’exécution optimale. Le musée doit savoir si la configuration de l’œuvre lui permet d’être installée telle quelle sur le serveur de l’institution ou non, si le musée doit acquérir des logiciels pour la maintenance de l’œuvre ou pour son transfert. Le musée doit également évaluer les conditions de l’œuvre et les risques pour ce qui concerne la mise à disposition de l’œuvre en ligne ainsi que sa conservation.

2. La conservation :

Le web est un média variable, les œuvres sont instables et en constante évolution. Le musée doit donc engager un dialogue avec l’artiste afin de mieux connaître les caractéristiques techniques de l’œuvre, pour prévoir les évolutions et définir la perte acceptable. La conservation du net art fait apparaître de nouveaux concepts : le stockage éphémère, la migration d’un support à l’autre, l’émulation et la réinterprétation de l’œuvre. Le Net Art est composé exclusivement de fichiers informatiques. Les œuvres n’ont pas d’original physique comme pour une peinture ou une sculpture. Les œuvres peuvent être préservées grâce à la conservation à long terme de leurs données et de leur environnement (ex : navigateur qui permet d’afficher un site). La conservation concerne également l’art dit « temporel » tel que la musique ou la performance, avec aussi la re-création ou ré-interprétation. Les données sont immatérielles et nécessitent un support physique pour pouvoir être exploitées et conservées. Les supports les plus utilisés sont les disques durs, disquettes, cédéroms ou DVD-roms. Leur durée de vie est limitée dans le temps et varie selon les supports, avec une durée réelle qui n’est pas totalement connue.

Malgré une certaine pérennité l’exploitation des données est problématique. En effet, les donnée ne peuvent être lues si le format du fichier, le programme, le système d’exploitation ou encore l’ordinateur qui l’exécute sont obsolètes. Pour cela il existe la solution de la migration des données pour changer de support qui implique une intervention manuelle ainsi que des coûts matériels. Pour éviter l’obsolescence des formats de fichiers, la solution est l’utilisation des standards qui servent à uniformiser. La durée de vie d’un ordinateur ou d’un périphérique étant limitée dans le temps, l’émulation (l’imitation) est un moyen pour pallier à l’obsolescence des machines.

3. L’exposition :

Les œuvres à composante technologique sont une nouvelle étape qui pousse à revoir les pratiques d’exposition et à re-interroger les œuvres. Les actions de collecter et de conserver un dispositif artistique en réseau sont fortement associées à l’action de mise en exposition temporaire dans une galerie ou un musée. Cependant, comme on pourrait le penser, les trois fonctions du musée ne sont pas forcément complémentaires. Les œuvres in situ qui sont apparues dans les musées dans les années soixante en sont un bon exemple. Les œuvres exposées n’avaient pas la vocation d’être conservées. L’entrée du Net Art dans le musée soulève beaucoup de questionnements et plusieurs éléments rendent complexe son exposition. Comme je l’ai mentionné, l’œuvre de Net Art vit grâce au web. Ainsi, la question de la connexion Internet dans l’exposition du musée et celle de son contrôle restent le plus souvent irrésolues. Exposer des captures d’écran de l’œuvre ne peut pas être un dispositif adéquat parce que le spectateur est paralysé dans son expérimentation de l’œuvre et surtout l’œuvre n’est pas conçue pour être montrée sous ces conditions. Selon plusieurs web artistes, le mariage de l’œuvre de net art et de musée est tout simplement une contradiction. Le collectif Jodi, formé par deux artistes emblématiques du net art, dira justement : Networks exist only in the network context. Selon eux, l’œuvre est créée pour être consultée sur l’ordinateur connecté de l’internaute et dans une atmosphère privée.

Pour s’appuyer sur un exemple concret, la première initiative d’exposition de Net Art en 1997 a été révélatrice de ce problème de connexion. Le Musée d’art contemporain de Lyon propose pour la première fois en France une exposition qui s’intitule « Version originale » et qui présente 25 œuvres sur Internet. L’accès à Internet et aux œuvres était limité. On pouvait accéder aux œuvres seulement sur les ordinateurs du musée parce que celles-ci étaient hébergées sur le réseau de la Mairie de Lyon. Comme seconde difficulté, à cette époque, la jeunesse du médium et l’absence d’une expertise ont conduit le musée à privilégier des artistes qui avaient déjà une réputation, mais qui n’étaient pas nécessairement habitués à la création de web art. L’exposition était innovante, mais loin d’être au point. Les œuvres n’étaient pas pensées et conçues en fonction du réseau, ce qui contredisait la première vocation du net art. Finalement, on a tenté de créer une atmosphère artificielle pour attirer les spectateurs à l’exposition comme l’annonce le mentionnait : « Tout l’été, dans une étonnante atmosphère de gazon et parasols, le musée met à disposition du public, un accès gratuit, 20 ordinateurs connectés sur Internet. » Ce qui est en contradiction avec l’expérimentation privée de l’œuvre sur notre propre ordinateur connecté. Dans le livre Art et Internet, l’auteur Jean-Paul Fourmentraux explique plusieurs initiatives du mariage entre le web art et le musée et il note que ces initiatives se sont avérées peu concluantes.

III. Le net art et le Marché de l’art

La valeur de l’art est le résultat de l’interaction de plusieurs acteurs : le marchand d’art, le conservateur de musée, l’historien de l’art et le critique. La valeur qui est donnée à une œuvre induit sa conservation, et inversement. Les stratégies du monde du net art vis-à-vis du marché de l’art sont, compromis entre une économie de production centrée sur l’objet et une économie de prestation centrée sur la performance L’histoire de l’art s’intéresse depuis peu aux arts numériques, ce qui pourrait présager de nouvelles politiques d’exposition et de conservation de la part des musées pour le net art. Le marché de l’art dépend de la possibilité de la conservation d’une œuvre d’art qui comme nous l’avons vu est difficile pour ce qui concerne le Net Art de par la nouveauté qu’il représente encore. Un modèle du marché de l’art électronique n’a pas encore émergé malgré quelques tentatives qui restent peu nombreuse. La valeur d’une œuvre se fait sur un jugement esthétique, pour le net art ce jugement esthétique est fait par l’artiste, le musée, ainsi que la manière dont est reçue l’œuvre par les instances critiques et patrimoniales. Les Net Artistes sont souvent issus de professions ou formations qui ne sont pas traditionnellement reconnues, ou même connues, comme faisant partie de la sphère artistique par ces mêmes instances. Les galeries ne s’intéressant pas aux œuvres en ligne, les artistes ont donc imaginé d’autres moyens pour rémunérer leur travail. Les stratégies des artistes sont souvent plus proches de l’industrie culturelle et de l’édition que de l’œuvre unique vendue en galerie. Une stratégie consiste à proposer à la vente le téléchargement d’une œuvre tout en laissant en ligne une version accessible gratuitement. Une autre consiste pour l’artiste à faire payer, sous forme d’abonnement ou de cession, l’accès à une partie de son site. D’autres artistes vendent leurs œuvres à travers des galeries en ligne. Les Net Artistes essayent différents modèles pour la cession de leurs œuvres, sans qu’un véritable marché de l’art du Net Art se mette en place.

Finalement, rien ne peut être considéré acquis dans l’art. Dans sa thèse présentée en février 2009, Anne Laforet constate un certain désintéressement des musées pour le net art. Une des raisons, certes pas la seule, de l’inertie pour le Net Art de la part des musées tient au fait qu’il n’a pas encore trouvé sa place sur le marché de l’art. On peut aussi voir en corrélation la raison des problèmes techniques qu’il suscite encore pour les musées et le fait qu’il ne soit pas encore pleinement reconnu.

Il y a cependant une alternative à l’exposition du Net Art, celle de son exposition en ligne dans des musées virtuels. On peut souligner quelques structures en France qui tentent l’expérience. On peut citer le Centre George Pompidou qui a créé depuis 2003 son site d’exposition Net Art qui acquis trois œuvres, et aussi, la galerie nationale du Jeu de Paumes qui expose des œuvres sur sa page Espace virtuel. Bien que le Net Art ne se soit pas encore démocratisé on peut croire que cette forme d’art n’est pas en voie de disparaître en voyant que l’utilisation des technologies numériques est de plus en plus fréquente dans notre société et pour les artistes.

Larissa HAHN

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Une réflexion au sujet de « Art et Internet »

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