Fresh Theory 2

Aperçu en raccourci

Fresh Théorie 2 se présente comme un ouvrage collectif, publié aux éditions Léo Scheer, sous la direction de Mark Alizart et de Christophe  Khim

Ont participé : Mark Alizart – Patrice Blouin – Erik Bullot – Pierre-Olivier Capéran – Jean-marc Chapoulie – Jérôme Cornette – Thierry Davila – Elie During – Bastien Gallet – Michel Gauthier – Avery Gordon – Laurent Goumarre – Benoit Heilbrunn – Laurent Jeanpeirre – Christophe Kihm – Jacques Leuil – Lissa Lincoln – Catherine Malabou – Patrice Maniglier – Tom Mccarthy  _ Joseph Mouton – Frédéric Neyrat – Paola Nicoln – David Rabouin – Avital Ronelle – Olivier Scheffer – Benoit Tadié – Charles Talcott – Nicolas Thély – Marc-Olivier Wahler – Pierre Zaoui.

Fresh Théorie 2 , sous-titré “Black Album”, (c’est tout dire), prend pour fil conducteur le côté obscur de la French Theory. (1)

Mark Alizart Chargé de programmation aux revues Parlées du Centre Pompidou de 2000 à 2006. Directeur adjoint du Palais de Tokyo avec Marc-Olivier Walter de 2006 à 2010. Actuellement Conseiller au cabinet de F. Mitterand.

Cet ouvrage s’appuie sur le constat suivant : la pensée française des années 60-70 aurait été marquée par une certaine gravité, en témoigne certains titres d’ouvrages : “L’écriture du désastre”, “l’Histoire de la folie”, “Glas”… (2), laissant une empreinte de mélancolie sur le siècle passé et entrainant des répercussions sur celui actuel.

Je cite un extrait de l’édito de Mark Alizart, “La grande idée de la French Theory, celle qui peut-être en rassemble tous les membres, au-delà des différentes écoles, aura été l’idée qu’il n’est d’alternative à l’accumulation capitaliste de l’Etre, induite par la métaphysique occidentale, qu’une politique de la perte, du désœuvrement, ou comme le dit encore Derrida de l’indertermination”.

Aussi les auteurs participant à ce numéro, actent en quelque sorte, pour une philosophie de la perte, une esthétique de la spectralité et une politique du désœuvrement. (déprimé, s’abstenir…)

Cet ouvrage se présente  comme un recueil de textes, tiraillant et distordant son approche initiale, à un tel point qu’il est parfois difficile de relier le sujet traité, le parallèle possible avec l’œuvre qui peut lui être assignée et la thématique générale : le côté obscure de la French Theory.

Fresh Théorie 2  reprend le principe de “Traces du Sacré”, recueil de textes concernant les rapports de l’art et de la spiritualité au XXème siècle,  édité au préalable par le Centre Georges Pompidou en 2008 sous la direction également de Mark Alizart. De façon identique, il nous est proposé ici, une lecture transversale (non exhaustive) de la scène artistique contemporaine, à travers une thématique spécifique tout en abordant des sujets extrêmement variés.

On y trouve certaines notions philosophiques qui peuvent être visitée ou revisitée, s’étendant de l’Antiquité à celles contemporaines (Platon peut côtoyer Deleuze, cf “Vivre sans, vivre avec : après la mort » de Pierre Zaoui ); Les  champs d’investigation  y sont multiples : photographie, cinéma, archéologie du web… les expériences elles-même, très diverses : on peut passer de la félation (Capéran), à la tentative de capter les voix des morts (Khim)… Bref, une réunion de textes, qui semblent de près ou de loin s’apparenter à un vague thème commun, laissant une impression de décousu.

Cet ouvrage du point de vue de sa structure peut, peut-être, se faire le pendant d’une tentative  de “déconstruction”, notion que défendait Derrida, (plusieurs fois cité)  où les décalages et les choix présents laissent un sentiment complexe, obscure, à la limite de la perte de sens.
D’ailleurs, petite anecdote, l’exemplaire que j’ai en ma possession, comme pour mieux souligner ce sentiment obscons qui traîne tout au long de ce livre, comporte plusieurs pages façonnées à l’envers, obligeant de retourner le livre pour en poursuivre sa lecture. Serait-ce ici, la matérialisation de l’âme décousue du livre qui aurait en quelque sorte induit un façonnage râté, ou bien est-ce le monde des morts (souvent décrit comme miroir inversé du monde des vivants ? ) qui a force d’être évoqué se manifeste par ce truchement ? (Au regard de la teneur de certains articles, je peux me permettre ce genre d’allégations).

Il est très curieux de constater la différence de tonalité entre certains articles et des choix de leurs articulations dans l’ouvrage. Par exemple, un texte de Avery F Gordon « Aparicion con vida » (Partie 1 – Tombeaux)  qui aborde le statut et le rôle que peut jouer la photographie  lors de l’instauration d’une dictature et sa possible utilisation comme instrument de pression ou de dénonciation, va côtoyer dans le même chapitre l’article intitulé “Cave” de Capéran qui oscille autour de l’image pornographique et du désir qu’elle suscite. Deux univers totalement étrangers qui questionnent chacun à sa façon le statut de l’image.
Le choix de mettre  l’article de Capelan dans ce chapitre “Tombeaux”, sous-entend-il que la pornographie serait désignée comme le tombeau d’une sexualité vouée à l’obscurité ?. (Question qui reste en suspens… Derrida éclaire moi !)

Fresh Theory 2 se structure donc autour de trois chapitres :
Tombeaux – Médiums – Revenants.
Le premier : Tombeaux,  prend pour axe une certaine pratique du cadavre avec pour extension, cave, caveaux et autres cavités du corps. A chacun de s’approprier le thème à sa convenance, nous proposant des transgressions qui pour certaines  restent à la périphérie du sujet, s’y apparentant de loin métaphoriquement.
Le second : Médium,  est consacré à la notion du “spectrale”, entités fantomatiques au sens littérale du terme dans l’article de Khim qui relate d’expériences radio-spirites, et métaphorique chez par exemple Nicolas Thély qui surf sur les pages mortes du web ou chez Thierry Davila qui interprète la pratique du remake comme une pratique de nécromane…
La troisième partie enfin, “revenants” (chouette !!!), tire “parti de la vitalité du cadavre” (dixit M. Alizart). Cadavre du libéralisme pour Laurent Jeanpierre, figure du non-vivant ou plus exactement du zombie chez Olivier Schefer, ou encore communauté démoralisée en remplacement d’une communauté désœuvrée (rechouette !!!) pour Joseph Mouton…

Aborder la totalité de la Fresh Théorie 2 semble bien trop lourd du fait de la complexité même de ses articles et de l’engrenage qu’ils opèrent entre eux.

Aussi, après une lecture en diagonale (je l’avoue), je choisis un axe qui affleure de temps à autre : celui de l’utilisation de la photographie soit en tant que « médium » traduisant une volonté artistique (Witkins), soit comme attestation d’un réel ayant existé (les desaparecidos), le fameux “ça a été” de Roland Barthes.

L’article de Lincoln et Talcott “La photographie d’entre les morts” qui s’appuie sur les représentations baroques et spectrales de Witkins, fait ici évidence. (Partie 1 Tombeaux). Avec ses  étranges natures mortes, mêlant grappes de raisins, d’objets de brocantes et de morceaux de corps humain, les photographies de Witkins occupent un espace à la fois dans et au dehors de la vie. Ici le “ça a été”, expression empruntée à Roland Barthes dans “la Chambre Claire” (3),  se joue à plusieurs niveaux. Déjà le corps ou plus exactement la portion du cadavre photographiée (au choix : bras, tête…), nous ramène à l’histoire d’un individu qui n’est plus, la photographie répète par une mise en abîme, cette double absence.

Witkins, le baiser

Lecture interrompue

La partie du corps utilisé (représentative d’un tout et de toute une vie) devient le “punctum” de la composition (toujours Barthes) et confère à la photographie son point axial. Le cadre photographique, brouille le statut  du mort, magnifiant et rendant quelque peut vivant et présent ce corps sans vie, lui permettant de rejoindre un univers symbolique liée au statut des vanités du XVIIIème siècle.

La scène représentée est ainsi transcendée, sorte d’icône d’une terrifiante beauté qui nous rappelle à sa façon le message des “ momento mori” qui parcours tout du long l’histoire de l’art.

Witkins dans une de ses affirmations, confirme sa volonté de nous rappeler le statut de la condition humaine : « … je sais que le fondement de tout mon travail repose sur le désespoir de l’âme. Mes bienfaiteurs photographiques sont morts. Je vis pour créer des images représentant la lutte pour la rédemption des âmes. »

Histoire d'un livre

Ses pièces : “Lecture interrompue” (parties de femme à la tête coupée lisant un livre) , le “Baiser” (vendue 43 700 $  en 1997, chez Christie’s à New York…) ou encore “Histoire d’un livre”, tête d’homme transformée en compotier,  transposent la mort dans une vie symbolique vectrice d’un message clair : ce fut et ce n’est plus.

Persistance matérielle qui nous parle d’un passage éphémère, la photographie subsiste au cadavre et reste pour les “desaparecidos” la seule arme efficace pour dénoncer la disparition orchestrée de leurs proches. Là aussi , le “ça a été” atteste d’une réalité bien plus poignante dans le sens où à la différence des photos de Witkins qui évoque finalement l’inéluctable, nous nous trouvons ici face à un témoignage ayant une toute autre ampleur, puisqu’il atteste d’un génocide perpétré dans les années 70 en Argentine.

manifestation aparicion con vida

La photographie ici parle d’absences inexpliquées, injustes et injustifiées et ceci à l’échelle d’un pays.  “Pour exercer le pouvoir d’état au moyen de la disparition, il faut contrôler l’imagination…  hanter la population pour la soumettre à sa volonté” … “développer une peur qui extermine toute vie sociale dans le domaine public” (4)

Nous ne sommes plus vraiment dans le registre de la photographie artistique et pourtant, ses femmes, ses mères qui ont manifestées des jours durant avec des clichés épinglés sur leurs vêtements de leurs enfants ont par la suite “emprunté” un procédé que l’on retrouve chez Witkins, dans le sens où elles finirent par distribuer des photocopies non seulement de visages, mais aussi d’yeux et de bouches. La partie au profit du tout, peut se montrer, que ce soit dans une pratique artistique ou dans le fait de dénoncer un fait politique, bien plus poignant que la réalité elle-même. Du fait de l’absence, du non montré, la conscience est assignée à un travail de reconstitution qui en faisant son cheminement laisse une empreinte bien plus importante.

Ce travail de reconstitution, qu’offre la photographie et entrainant avec lui, une charge émotionnelle différente suivant le contexte dans lequel il s’effectue, se repère également dans l’article de Capéran, dans un registre bien plus léger, puisqu’il s’agit là, de la suggestion du désir. Capéran relate un souvenir d’enfance face à la découverte des photographies d’Hamilton. Représentation d’un désir suggéré plutôt que montré, derrière une ribambelle de voiles, rideaux, flous…, laissant deviner les corps vaporeux d’une imagerie érotique. Ici encore, l’imagination au travail reconstitue une sur-réalité où le sens peut prendre beaucoup plus d’ampleur.

Alice

Pour en revenir à cet ouvrage “Fresh Théorie 2”, qui offre bien sûr, bien d’autres “angles d’attaque » et dont l’intérêt réside dans le large « spectre »des sujets abordés; il me parait judicieux de conseiller pour ceux qui veulent s’essayer à le parcourir, de s’assurer de la faire dans un période faste avec un moral au beau fixe. Sachant que “Traces du Sacré” reprend ce tire croisé d’articles tournant autour d’une même thématique, je suis curieuse maintenant d’en aborder la lecture.

1- French Theory , de François Cusset. On y croise les philosophes français de l’après structuralime : Deleuze, Foucault, Derrida… Editions La Découverte. wwweditionsladecouverte.fr

2 – L’Ecriture du désastre, de Maurice Blanchot. Texte en prise sur l’Histoire, hanté par le souvenir des camps d’extermination, par « cette toute-brûlure où toute l’histoire s’est embrasée », texte dialogique aussi, Blanchot commentant des propositions de Lévinas, Derrida, Leclaire. Editions Gallimard.

Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique. Partant de l’image du fou à la Renaissance, qui inquiète et fascine à la fois, Michel Foucault montre que notre conception de la folie comme « maladie mentale » est le produit de notre culture et de notre histoire. Editions Gallimard

Glas. Jacques Derrida. Editions Galilé

3- Barthes : Il nomme deux éléments qui suscitent son admiration de la photo :

  • le studium (le goût pour quelqu’un ou quelque chose)
  • le punctum (la piqûre, un détail poignant)

La photographie étonne Roland Barthes comme si elle avait le pouvoir de faire revivre ce qui a été. Elle n’invente pas (comme peut le faire tout autre langage), « elle est l’authentification même » (page 135). « Ce qu’on voit sur le papier est aussi sûr que ce qu’on touche » (page 136), mais la photographie ne sait dire ce qu’elle donne à voir (page 156). La photographie est violente (page 143) car elle emplit de force la vue. Elle est périssable (comme du papier) : elle naît comme tout organisme vivant à même les grains d’argent qui germent, s’épanouit puis vieillit.

4 P . Sollers, “Nouvelle nuit, nouveau brouillard”, Amnesty International, éd. Les disparitions.

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