Goût et dégoût : l’art peut-il tout montrer ?

ImageCarole Talon-Hugon étudie les limites dans l’art de la représentation de l’abject. Elle démontre la nécessité d’une réflexion sur les affects et les passions. Elle montre que l’on ne peut nier les contenus affectifs et cognitifs de la représentation. Au-delà d’une étude du dégoût le livre invite à repenser l’art par le biais d’une théorie des affects. De plus, il s’agit de découvrir où se trouve la frontière entre ce que l’on peut montrer et ce que l’on ne peut pas. L’art contemporain ouvre sur des nouvelles pratiques artistiques et traite de nouveau territoire comme celui de l’ingrat, du modeste et du signifiant. On entrevoit le thème du dégoût : la résultante de sentiment complexe. Il crée une perturbation violente à l’intérieur du corps, superficielle et momentanée. L’abject désigne les objets de l’art  susceptible de susciter le dégoût ou un affect dans lequel le dégoût est un composant.

Arts et affects

Dans le thème du dégoût l’abjection prend une grande place. L’abject devient une forme contemporaine de l’informe et une frontière. Dans l’art contemporain l’abject passe à l’état de nature. Rappelons que la qualité artistique dépend d’une qualité obtenue par l’accommodation via le regard. Or, l’abject produit des réactions immédiates qui peuvent empêcher cette accommodation.Les émotions négatives peuvent engendrer un plaisir qui rend alors mal à l’aise. Ainsi l’artialisation (faculté de l’art de conférer une dignité esthétique à un objet) est-elle possible pour l’abject ?

Il y a-t-il des frontières affectives de l’esthétisable ? à travers cette question, et à propos de l’art contemporain, l’auteur pose la nécessité de faire une étude  sur la réception sensible des œuvres. Elle nomme cette étude : esthésique. Il s’agirait du lien entre l’artistique et la théorie des affects.

L’idée des rapports entre arts et affects est ancienne. L’art contemporain réactualise l’effet affectif dans l’art. Il y a des distinctions dans le domaine de l’affectivité et l’on remarque que les passions sont les phénomènes des affects. Eux sont une appréhension d’un objet avec un rapport étroit, un mouvement de volonté vers l’objet, un sentiment particulier, un bouleversement physiologique momentané qui engendre des signes extérieurs.

Il faut un art de la représentation pour susciter un sentiment. Pour cela, l’art premier est la littérature car il y a un pouvoir d’iconicité du langage et un art de la succession. La peinture est seconde avec le pouvoir de suggestion de l’image et un art de la simultanéité. Force du visible et puissance du récit s’ajoutent pour créer des effets cumulés. Le phénomène d’empathie désigne la contagion affective. Ainsi, l’affect invisible se manifeste par des signes extérieurs.  Les seuls arts capables de susciter des émotions sont la littérature et la peinture car ils sont les seuls capables d’intégrer du récit.

Les tonalités affectives peuvent naitre en l’absence d’évènement et une sensation peut suffire. Il s’agit des mécanismes physiologiques, avec, soit une cause ordinaire, soit une cause extraordinaire. L’effet de pathos peut être dût au sensible propre des différents arts. Il y a de la puissance expressive des « éléments purs » de la peinture, un fait de sentir et de ressentir.

Affects et fiction

L’affect est lié à l’individu et à son devenir. L’art fait éprouver des sentiments que nous ne pourrions jamais éprouver dans la vie réelle. Ceci peut être dût à un phénomène de reviviscence  car nous n’éprouvons pas des affects au contact de la fiction mais nous les connaissons, par nature. Cela suppose une implication personnelle forte. Or, l’affect est ressenti de manière impersonnelle. L’objet artistique nous enlève pour un moment donné : la contemplation. Les œuvres donnent des sentiments à éprouver. Cependant, le regardeur à conscience de lui-même et il sait qu’il est en présence de fiction. On est dans le phénomène de double conscience. Le regardeur à une participation imaginaire consistant en une simulation mentale.

L’art fait éprouver des sentiments et des émotions mais tout les arts n’ont pas ce pouvoir et ceux qui l’ont ne l’utilise pas forcement. Notre histoire affective peut, elle, donner une force particulière à l’affect mais il ne s’agit pas nécessairement de reviviscence. Les affects coexistent entre eux mais ne ce réduisent pas à la connaissance d’affect. Les pouvoirs de la fiction sont en réalité ceux de l’imaginaire. Une imagination dérivative à l’œuvre au contact des fictions de l’art. Chaque art particulier est capable de produire de l’immédiateté à la conscience.

Le paradoxe des affects négatifs

Il y a un paradoxe dans lequel on accepte de ressentir les affects négatifs pour obtenir par la suite un bénéfice. Le dégout seul échappe à cela. Il y aurait de l’ambivalence dans l’épreuve des affects négatifs. Il y a du plaisir de ressentir quelque chose c’est-à-dire de « se sentir sentant ». Cependant, par le biais de la fiction le mal ne fait qu’être effleuré car il y conscience de se caractère fictionnel. Il reste un paradoxe d’équivalence entre le consentement ressenti envers toutes les passions et des passions négatives qui demeurent pénibles.

Il y aurait donc de la compensation du déplaisir avec le rachat vers un bénéfice supérieur. On souhaite occuper l’esprit et l’on éprouve les passions négatives que lorsqu’il n’y à pas d’implication vitale de l’individu. De la passion négative pour éprouver un bénéfice moral. Une épreuve des passions négatives rendant sensibles aux malheurs de l’autre mais surtout incitant à ce méfier des passions négatives dont est victime l’autre. Mais il n’y a que de l’apparente moralité vers une possible artificialité voire vers de l’immoralité. De plus, l’effet moral concerne plus la vie que la représentation. Cette dernière à, en effet, la particularité de mettre à distance. Au niveau d’un bénéfice cognitif, le déplaisir est compensé par l’acquisition d’un savoir. Mais l’enseignement est plus précieux quand il est sous le joug d’une histoire réelle propre d’un homme. Dans la vie imaginaire on peut ressentir plus clairement mais on n’obtient pas la connaissance. Il faut alors distinguer les affects contemplés des affects ressentis. Alors le bénéfice cognitif se joue dans une épreuve d’émotion positive ou négative qui permet un aspect de compréhension de l’œuvre. On éprouve car on réagit au contenu propre de l’œuvre et la réaction indique le contenu. La délectation peut aller de pair avec les passions négatives. L’art est un quelque chose en plus de la vie et l’on peut rassembler les arts sous la considération esthésique. Étudier l’union du sensible et du spirituel. Est à distinguer la forme en tant que moyen de suggérer l’émotion et la forme en tant qu’objet d’émotion. Dans cette émotion le paradoxe  des affects négatifs se dilue.

L’interdit classique concernant la représentation de l’abject

Le dégoût est un affect extrême. Il est à la limite, chez les anciens, de la règle de la représentation des passions. La beauté artistique, la beauté de la représentation née et supplante la beauté de l’objet représenté. Une transmutation peut s’opérer où la laideur naturelle devient beauté artistique. Le déplaisir naturel peut se transmuer en plaisir artistique selon le degré de pénibilité de la sensation. Ainsi, seul le dégoût échappe à la transmutation. Il s’agit de la limite infranchissable. L’affection touche tant que le caractère fictionnel est occulté. L’accommodation sur le caractère artistique de l’image est empêchée et le regard est contraint à la transitivité. Il faut distinguer ici l’attitude esthétique de l’expérience esthétique. L’attitude est « l’attention portée au seule qualité aspectuelle de l’objet en vue d’une satisfaction ». La promesse de satisfaction tient dans un contexte par exemple celui du lieu du musée. Mais là encore cela ne vaut pas pour l’abject. On éprouve quand même et inévitablement une dissatisfaction suivit d’aversion. Le contexte de l’art ne permet pas l’accommodation et l’en empêche même. On ne peut accéder à la crédulité car on n’accède pas à la fiction. A chaque art équivaut un traitement spécifique. Un  élément dégoutant peut être admit s’il y a une fonction dans un ensemble. Cela suppose un programme. Plus la possibilité du médium en matière de réalité est faible, plus on peut aller loin dans la représentation de laideur. Au XXe les pouvoirs de transfiguration de l’abject sont notamment considéré sous trois champs : photographie, cinéma, ready-made et performance.

Approches phénoménologique et neurobiologique du dégout

Le dégout est appréhension d’un objet. Il est dégoût de quelque chose. Cependant, la qualité de « dégoutant » n’est pas détachable de l’objet. Le dégoût porte sur une catégorie précise d’objet : le champ organique. Le vivant qui se désagrège, grouille, adhère, s’agglutine, etc.

On peut aller vers un affect régie par un culturel. En réalité il y a deux sortes de dégoût, l’un originaire et constitutif de l’humain (transculturel), l’autre est variable et circonstanciel (socialement déterminant). Le dégoutant est lié à des propriétés de l’objet qui n’existe pas pour un sujet mais pour un sujet en tant qu’il est homme. L’objet intentionnel est appréhender par les sens et immédiatement. On est seulement dégouté par une appréhension sensible. Le dégoût amène un mouvement de volonté car il y a perturbation et l’on veut se détourner de l’objet. Le dégoût est la conscience d’une perturbation de l’ordre de la brièveté et de la superficialité. Le bouleversement se caractérise par des signes extérieurs et des comportements. Il y a donc une somacité du dégoût et essentiellement interne dont les signes extérieurs sont facilement repérables. Le dégoût est une rencontre spontanée où âme et corps s’associent pour rejeter un certain type d’objet. Il est une réaction directe physique à une perception sensorielle. Etre sensible à une propriété c’est être capable de prendre plaisir à sa présence. Des émotions peuvent naitre directement de perception sensorielle avec des réponses innées.  Le dégoût est programmé par une évolution pour répondre rapidement à un objet présentant un caractère nocif. Avec le circuit neurobiologique,  le dégoût est une immédiateté, un caractère involontaire, une difficulté de contrôler par des efforts de conscience. On doit alors différencier dans le dégoût, l’objet intentionnel spécifique de l’objet socialement déterminé.

Le dégout peut-il être racheter par l’art ?

L’abject invite et dissuade. Si le dégoût est non négatif mais ambivalent il y a moins de difficulté à l’admettre dans les champs de l’art. La fascination tant à atténuer l’attrait de l’abject. Avec une ambivalence l’abject est trop affaiblit par la représentation artistique.

Emouvoir c’est aller vers la vivacité  du sentiment naturel confronté à la réalité des choses. Une condition de l’épreuve des sentiments se tient dans la croyance à une réalité des évènements. Le dégoût est appréhendé par les sens de l’art mais aussi par les sens de l’expérience ordinaire. Au niveau des sens, l’odorat est premier et le toucher deuxième. Il y a de l’intime et une pénétration dans le corps avec l’odorat. Les deux naissent du contact. La vue crée de la distance et tient l’objet en respect. Le sens de la vue peut être distrait par d’autre chose que le dégoutant. Odorat et toucher sont eux focalisé sur l’objet. Avec l’art, le dégoût n’est plus appréhender par les mêmes sens. Par le biais de la loi des associations, l’objet devient dégoutant « sous toute ses formes sensibles ». Le fait d’être appréhendé par le vecteur puissant du dégoût ne l’affaiblit que partiellement. La conscience de la fictionnalité n’atténue pas considérablement les émotions. Le dégoût dans l’art est donc affaire d’une émotion atténué mais authentique. La négativité n’est donc pas affaiblie.

Il y a un plaisir en dépit du dégoût. Le pur plaisir de voir s’attarde sur la phénoménalité du peint. A l’inverse, la contemplation est possible s’il y a absence de prouesse technique superficielle. On néglige le contenu qui devient prétexte à l’admiration. La condition du plaisir réside dans l’accommodation sur les qualités aspectuelles de l’œuvre. Cela nécessite la conversion du regard.

L’étude de Carole Talon Hugon est lié à une pratique récente. Une pratique du dégoût qui est à la frontière du représentable. Elle montre que  l’art peut franchir la frontière sans pour autant la faire disparaitre. Les limites de l’irreprésentable varie en fonction des arts et de leur potentiel de réalisme. Il y a une règle de l’équilibre pour frôler avec la frontière de l’irreprésentable mais ne pas la dépasser.

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Une réflexion au sujet de « Goût et dégoût : l’art peut-il tout montrer ? »

  1. Mais quelle est cette règle de l’équilibre? Et comment être sûr de ne pas la dépasser? MacCarthy, Les frères Chapman, Cattelan… ces artistes n’ont-ils pas transgressés cet équilibre justement pour abattre la frontière de l’irreprésentable?
    Chacun à son propre ressenti devant une oeuvre et nous n’avons pas la même frontière entre représentable et irreprésentable. De part son vécu, son passé, son histoire, chaque homme pose sa frontière là ou il le souhaite.
    L’Art peut à mon sens tout montrer. La création, la réflexion, l’imagination n’ont pas de limites. Et puis comment créer des oeuvres ou le dégoût n’existerait pas face à la vie, au monde névrosé qui nous entoure…?

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