Le canular médiatisé : vers un nouvel activisme ?

       Nous sommes peut-être encore dans une civilisation du « panem et circenses » comme le disait Juvenal à propos de la Rome antique, où  certains médias et  grandes firmes usent de subterfuges  bien divertissants pour  nous éviter de prendre nos responsabilités face à leurs agissements les moins avouables… Et si la solution n’était pas de lutter et rejeter en bloc cette idéologie mais de s’immiscer en son cœur, d’utiliser sa structure pour la subvertir? Se servir du « cirque » non pas pour faire diversion sur certaines réalités mais pour projeter au devant de la scène ce qui est caché en coulisse?

C’est le credo des Yes Men, ce duo d’activistes américains qui poussent à l’extrême la logique des acteurs du néolibéralisme, en infiltrant leur réseau et en adoptant leurs codes pour les discréditer. C’est ainsi qu’affublés de jolies cravates et attaché-cases, Andy Bichlbaum et Mike Bonanno (de leurs vrais noms Jacques Servin et Igor Vamos) partent à l’assaut des corporations avec la création de happenings grotesques et satyriques. YES-MEN-by-Philip Toledano for the ObserverCes deux maîtres dans l’art du hoax s’allient en 1999[1] autour d’un projet commun nommé ®TMark, une société de courtage où les activistes proposent leurs plans de sabotage à des donateurs prêts à investir tout en restant dans l’anonymat. Cette année, George W.Bush annonce qu’il  » faudrait des limites à la liberté« . L’origine de cette déclaration? Mike et Andy ont frappé pour la première fois avec la réalisation d’un site internet parodiant le site officiel de la candidature de Bush, en lui donnant une apparence et un nom de domaine similaire mais en changeant légèrement son contenu (moins politiquement correct).[2]

Ce canular ayant eu un grand retentissement médiatique, nos deux farceurs décident de s’attaquer à ce qui va devenir leur cible favorite: L’OMC, structure qui présente à leurs yeux le cœur de la machine libérale qu’ils accusent de supprimer tout obstacle au libre-échange, au détriment de l’humain. Ils réalisent en 2000 un site parodique de L’Organisation Mondiale du Commerce qui passe complètement inaperçu aux yeux des médias, et heureusement. Je trouve ce second canular plus intéressant, car nos activistes commencent alors à recevoir des mails de structures croyant avoir affaire à la véritable OMC, qui leur demandent de participer à des interviews et des conférences. Nous les retrouvons donc en tant que faux porte-paroles de l’organisation lors d’une conférence en Finlande, devant un parterre de représentants de grandes firmes et d’institutions publiques, pour une présentation sur le thème des textiles du futur. En plus de démontrer à l’aide d’un powerpoint que l’esclavage est moins rentable que l’exploitation des pays du tiers monde, les Yes Men présentent aux spectateurs, toujours inconscients de la supercherie, un « costume décontracté de manager » pour contrôler les ouvriers à distance tout en s’adonnant à ses loisirs.

Portée par Andy en dessous de son costume violemment arraché par Mike, la démonstration  de cette combinaison dorée très moulante laisse se déployer un appendice phallique gonflable dont l’extrémité sert de télésurveillance permanente des ouvriers. Dans la salle, quelques rires mais pas plus de réactions que ça, même après la projection d’une animation expliquant un système de transmission de données par impulsions électriques dans les fesses. Ce procédé de satire poussée jusqu’à l’absurde est déjà présent dans des créations critiques plus anciennes, on peut penser au grand exemple des Monty Python qui tournent en ridicule avec génie les structures bureaucratiques et les dogmes religieux dans leur courts et longs-métrages.

Les Yes Men ressortent de ce premier  happening plutôt surpris d’avoir provoqué si peu de réaction malgré le caractère horrifiant et grotesque de leur intervention. C’est le premier essai d’une longue suite où ils continueront de se faire passer pour des représentants de l’OMC en affirmant par exemple dans une interview de la BBC qu’ils veulent imposer l’enseignement de doctrines libérales à l’école, ou bien en 2007, présentent carrément la dissolution de l’OMC lors d’une conférence en Australie, information qui fait le tour du monde en une journée !

            On peut constater que les médias ont un rôle primordial dans le processus mis en place par les Yes Men. Sans ces premiers, les happenings resteraient isolés et ne concerneraient que les personnes présentes durant l’action, une centaine maximum. Je pense que relais des médias n’est pas juste une conséquence, il constitue la seconde étape de leur plan (la première étant la mise en place et la réalisation du canular), c’est ce qui va donner une envergure importante au geste premier. La notion de spectateur du second degré (le premier étant les spectateurs directs du happening) entre alors en jeu: ce sont les récepteurs de l’information médiatisée. La communication médiatique occupe une place centrale dans la société post-moderne. Les Yes Men l’ont bien compris et misent tout sur l’idée du buzz que peut créer leurs démonstrations ridicules. C’est là pour moi tout l’intérêt de leur démarche, ils sont de parfaits communicants et maîtrisent les procédés de marketing. On est loin du discours moralisateur donné/à prendre au premier degré. Une méthode plus séduisante pour un impact plus puissant, qu’ils n’ont pas été les seuls à adopter ( on peut citer Adbusters, CasseursdePub, les Guerrilla girls avec un exemple de leur action/communication ci-dessous)guerrilla-girl-afficheLe but de ces deux hoaxers est donc de corriger les images que les grandes corporations donnent d’elles-mêmes (identity correction) en étant, comme ils le disent, « plus honnêtes » qu’elles et en appliquant leur logique libérale jusqu’à l’extrême. Les créations qui en sortent font appel au registre de l’absurde, du grotesque, de l’ironique, du satirique. On peut alors questionner leur statut: Sont-ils des artistes ou des activistes? En empruntant le mode opératoire des performers, la forme de leur action est sensiblement liée à  l’esthétique de la communication et l’art relationnel, défini comme l' »ensemble de pratiques artistiques qui prennent comme point théorique et pratique de départ l’ensemble des rapports humains et leur contexte social, plutôt qu »un espace autonome et privatif » [3]. N’oublions pas que Mike Bonanno est reconnu en tant qu’artiste.

Cependant  je pense qu’il faut les considérer comme militants artistes plutôt qu’artistes militants. Leur démarche repose sur l’activisme politique et l’efficacité, bien plus que sur l’esthétique ou l’exploration de modes opératoires. Ces deux derniers ne sont pourtant pas absents de leurs productions qui restent quand même très créatives. Elles  prennent forme autour d’happenings, nourris par des objets tels que des milliers de faux exemplaires du New York Time annonçant la fin de la guerre en Irak (distribué dans les rues de New York), des bougies anthropomorphes soi-disant réalisées en recyclant un employé volontaire d’Exxon Mobil, des combinaisons SurvivaBalls censées protéger les plus riches de toute catastrophe (qu’ils ont réussi à vendre à des assureurs), un logiciel aidant les grandes firmes à calculer combien de dollars peut générer un certain risque sanitaire, le rendant économiquement acceptable ( des PDG ont voulu leur acheter)…

objets-utilisésOn peut pourtant se demander si ces modes d’actions ne contiennent pas leurs limites. En 2004, Andy se fait passer pour un représentant de Dow Chemical, fabriquant de pesticides responsable de la plus grande catastrophe industrielle de l’histoire, qui avait fait 15 000 victimes en 1984, suite aux émanations de gaz mortel qui s’étaient échappées de l’usine américaine implantée en Inde. Il annonce lors d’une interview sur la BBC, que son industrie accepte enfin sa responsabilité va débloquer des fonds pour dédommager les victimes. Pour que le canular soit efficace, personne ne doit connaître la vraie motivation, pas même les individus que les Yes Men essaient d’aider. Cette information étant relayée mondialement, les habitants de Bhopal étaient fous de joie. Les Yes Men voulaient mettre au pied du mur la firme mais ont juste poussé celle-là à publier un communiqué dans laquelle elle disait qu’aucune aide ne serait déployée de leur part. Notons que Dow Chemical a subi une perte de 3 milliards de dollars en moins de 2 heures, suite à cette fausse annonce, mais la zone n’a toujours pas été décontaminée, ni les victimes indemnisées. Les dégâts collatéraux d’une telle blague sont assez importants, certaines victimes indiennes ayant trouvé ça cruel, mais étant contents du projecteur que les Yes men ont braqué sur eux par ce coup médiatique.

Je ne pense pas qu’on puisse dire qu’ils « font vraiment bouger les choses ». Leur travail est surtout dans une quête de sensibilisation. Combattre le « grotesque par le grotesque » de façon à montrer aux yeux du monde ce qu’ils nomment « l’imposture capitaliste« , nous faire prendre une distance critique par un moyen peu utilisé, ainsi que motiver les personnes qui s’activent déjà pour que les choses changent. Comme le dit Andy « Notre but n’est pas d’engager le dialogue avec les compagnies. Nous faisons d’abord nos coups parce que cela fait rire l’auditoire. Après, on espère que les gens ressentiront une urgence d’agir ».

On peut aussi questionner l’essoufflement de leur efficacité face à leur succès: comment se faire passer pour quelqu’un d’autre quand les cibles et le public commencent à les reconnaître. En effet, lors d’une intervention en 2007, ils se sont fait démasquer avant d’avoir fini leur discours. Ils représentaient la multinationale Exxon Mobil pour un projet de recyclage de corps des victimes des dérèglements climatiques pour créer du pétrole, comme on le voit dans la vidéo ci-dessous.

Les Yes Men sont conscient de ces limites et mettent en place un réponse à ce problème avec le YesLab, qui rassemblent différents groupes activistes. De plus, les Yes Men sont un noyau dur d’environ 20 activistes, auxquels s’ajoutent quelque 300 collaborateurs. C’est aussi une communauté de milliers de membres, qui leur fournissent des renseignements et participent au financement de certaines actions. Toujours en service, ils cherchent aussi à former de nouveaux Yes Men et à mettre en place de nouveaux modes d’action comme l’explique Mike: « On est intéressé par tout ce qui peut fonctionner. On examine aujourd’hui le système des flash mobs et des réseaux sociaux ».

Les formes d’activisme plus traditionnelles ne vont très certainement pas disparaitre. Je pense que ce nouvel art de militer vient, en parallèle, se « rallier à la cause » avec l’expérimentation de nouveaux modes d’agir, sans remplacer les bons vieux tracts en bichromie ou le battage de pavé. Ces comiques indignés nous laissent  en tout cas parier que si le ridicule ne tue pas, il milite …


A savoir: Leurs actions sont regroupées dans deux films intitulés The Yes Men (sorti en 2005) et Les Yes Men refont le monde (sorti en 2009).

[1] Avant de se rencontrer, ces deux imposteurs ont déjà, chacun de leur coté, un pied bien ancré dans le sabotage. Andy Bichlbaum a trouvé son premier boulot dans l’informatique en se fabriquant un faux CV. Il est embauché quelques années plus tard par Maxis, une entreprise spécialisée dans le développement de jeux vidéos ayant réalisé les jeux SimCity et The Sims. En 1996, Andy y travaillait sur le Jeu Simcopter en tant que graphiste, et a réussi à  insérer des images d’hommes presque nus qui s’embrassent. Le jeu a été commercialisé comme ça, à l’insu de l’entreprise. Andy, après avoir été licencié, a expliqué son geste comme une réponse aux bimbos dénudées présentes dans le jeu. Il enseigne maintenant à l’institut de design Parson. Mike Bonanno est, quant à lui, artiste et professeur agrégé en arts médiatiques au Rensselaer Polytechnic Institute. Son projet le plus connu avant d’intégrer les Yes Men est le «front de libération des Barbies» né en 1994, où lui et certains de ses élèves ont acheté trois cents poupées Barbie et GI Joe, ont échangé leurs voix électroniques, et sont allés les redéposer dans les rayons de différents magasins en période de noël. Les poupées masculines et guerrières s’exclamaient « Let’s go shopping! », tandis que les Barbies pouvaient dire « Vengeance is mine! »

[2] Le site Gwbush.com n’est plus en ligne mais vous pouvez lire son contenu ici

[3] Nicolas Bourriaud, Esthetique relationnelle, Les Presses du réel, 1998
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Une réflexion au sujet de « Le canular médiatisé : vers un nouvel activisme ? »

  1. J’ai vu leur film Les Yes Men refont le monde lors de sa diffusion gratuite sur le site d’Arte, et j’ai été marqué pas tant par leur talent ( immense ) ou leur humour, mais plus par leurs « échecs » relatifs qui éloigne leurs performances de la simple manipulation. En effet à de nombreuse reprise l’effet provoqué par leur canular n’est pas celui qu’ils avaient imaginé ou espéré. Même si l’on peut en douter ( ils restent des comédiens et des communicants engagés ) ils affichent une sorte de naïveté face à la résistance et aux réponses du système face à leurs attaques.
    Lors du canular « Acceptable risk launch » durant lequel ils présentent à une assemblée d’investisseurs un concept qui affirme qu’avoir un squelette dans son placard ce n’est pas grave pour une entreprise tant que celui-ci est en or, c’est à dire monétisé ( ils donnent l’exemple de d’IBM durant la deuxième guerre mondiale ), les YES MEN obtiennent l’effet inverse de ce qu’ils attendaient. Au lieu d’être révulsée et choquée par leur propos l’assemblée s’amuse et manifeste son enthousiasme pour le concept présenté par les YES MEN.
    C’est sûrement que le modèle de pensé de l’assemblée a déjà intégrer ce concept et ne voit aucun problème éthique dans ce dernier. Pire pour eux ce qui est rafraîchissant n’est pas tant le concept en lui même, qui est déjà appliqué largement, mais la manière décomplexé avec laquelle ils l’ont perçu ainsi présenté par les YES MEN.
    Que cela soit au travers de la pub ou des campagnes de communication de grands groupes : l’happening, l’humour, l’auto-dérision et plus généralement la récupération des codes de la contestation par le système contesté est une stratégie toujours en œuvre.
    Le message d’origine est inaudible pour cet auditoire auprès duquel le consentement est deja acquis par le modèle de pensé dénoncé par les YES MEN, peut-être que nous même nous l’entendons car nous avons lancé une vidéo pour voir une satyre du monde capitaliste.
    L’exemple du canular visant Dow Chemical est marquant également, car la réaction voulant que l’on pense inévitablement que cette action a été vécu comme un drame ( que certains n’ont pas hésité à comparer à celui de l’empoisonnement lui même ) est clairement une stratégie de contre-feux classique du modèle dominant et qui n’a même pas besoin de nous être susurré à l’oreille par les médias pour nous venir à l’esprit car nous en avons tous inconsciemment plus ou moins accepté certains modèles.

    Julien BC

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