Essai sur le triomphe de l’esthétique

Yves Michaud

L’Art à l’état gazeux

Essai sur le triomphe de l’esthétique

ÉditionsStock, 2003

Dans cet essai Yves Michaud porte un constat sur la société contemporaine et l’art en général. Il part de la notion du « beau », induisant un point de vue subjectif, propre à chacun, et qui, paradoxalement, évoque un sentiment universel. Inhérent à l’homme, il lui confère une vision troublée qui l’oriente dans sa compréhension visuelle du monde. De ces lunettes « esthétiques », il va tirer plusieurs opinions et se forger un avis – « c’est moche » « c’est beau » « j’aime « j’aime pas »…

Aujourd’hui la beauté fait partie intégrante de notre quotidien. Ce précepte est devenu un mode de « vivre » global, une sorte de ciment de la société contemporaine. Tout doit être propre et aseptisé, lisse et brillant. Et on le voit dans ce qui nous entoure : fringues,  nouvelles technologies, télévision, enseignes, packaging alimentaire, design, magazines, etc.

Cette mutation et, d’un certain côté, altération de la vision, est en phase avec son époque, comme le dit Benjamin « À de grands intervalles dans l’histoire se transforme en même temps que le mode d’existence le mode de perception des sociétés humaines. ».  La société évolue avec le regard qu’elle porte sur elle-même, aussi trompeur soit-il.

Par ailleurs, le citoyen lambda finit parfois par confondre les notions de beau, de bien et de bon. Car le beau n’induit pas forcement le bien et vice-versa. Ce qu’essaye, au contraire, de nous faire croire les pubs et les émissions télévisées par exemple. De ce méli-mélo découle d’autres concepts – de vérité et de nécessité, de désir et de besoin factices. Matraquage et séduction sont les maîtres mots des stratégies capitalistes d’aujourd’hui, qui par ailleurs profitent délectablement  du million de cerveaux disponible le soir aux JT de 20h pour mettre en pagaille les neurones de spectateurs.

Néanmoins, l’expérience esthétique reste caractéristique au domaine de l’Art. Mais ce n’est que depuis Duchamp, et ensuite Warhol, que l’Art a explosé comme un nuage radioactif sur le monde et qui s’est déposé sur notre quotidien sans qu’on y prête gare. Cette « Pop culture » s’est répercutée partout comme un écho, « pop ! », touchant tout au passage. Musique « commerciale », cinéma « hollywoodien », livres « populaires », design « de magazine »… Tout est fait pour provoquer en nous le sentiment esthétique, construit sur mesure et dans le but de plaire au plus grand monde. D’un côté, cela a démocratisé et réuni la société et, d’un autre côté, lui a fait perdre l’aura que dégageait auparavant l’œuvre suprême, auquel le sentiment esthétique lui était exclusivement réservé.

Andy Warhol

Le beau s’invite alors dans les chaumières… une sérigraphie Marylin Monroe accrochée majestueusement dans le salon, une Joconde imprimée sur la lunette des toilettes, des chaises Thonet « made in china »  rangées autour d’une table IKEA dans la cuisine et des tickets froissés du musée Guggenheim trainant sur le bar depuis le retour des vacances à Bilbao. Et oui, il n’y a pas que le soleil et la crème solaire, la « culture » fait aussi partie des vacances et de loisirs d’aujourd’hui…

De cette manière, l’Art, popularisé, peut être considérée comme le moteur qui participe à cette course effrénée vers l’esthétisme. En cela, elle qui était auparavant dotée d’une aura – œuvre unique au quelle il fallait aller se recueillir dans les règles de l’ « art », s’est démultipliée à l’infini, aux quatre coins du globes – et plus seulement visible dans les musées. Sorte de mise en abime sans fin de sa forme première. L’essor de l’industrialisation a lancé l’Art sur le chemin de la démocratisation, qui a engendré une multitude de dérivés. On retrouve les plus grandes œuvres de l’histoire de l’art et de l’art contemporain (Le « Balloon Dog » de Koons s’est associé au nouveau packaging de la marque Kiehl’s pour sa gamme Crème de corps vendue au profil d’une association caritative) sur toute une multitude de d’affiches, de reproductions de tableaux, de figurines sur des muges, des stylos, des tee-shirts à touristes et tout autre accessoire et gadget « design ».

La ligne Balloon Flower Kiehl's et Jeff Koons

Le livre de Michaud invite donc son lecteur à décortiquer ce monde de l’esthétisme foudroyant en tentant de bien définir chaque terme. Il débute par une étude ethnologie de « l’art contemporain » et  glisse vers l’histoire des arts visuels du XXème, comme mise en perspective, afin d’explorer ensuite les thèses de Benjamin et de Greenberg, sur le changement des nouvelles pratiques contemporaines, et enfin nous présente les perspectives à envisager, pour un art « vaporeux ».

Il dresse un diagnostique et tente d’expliquer qu’à force de partager l’expérience esthétique par le « beau » où que nous soyons, l‘Art lui n’est lui plus nulle part, et paradoxalement se retrouve comme une fumée « en vaporation »  sur notre quotidien.

Son dernier chapitre « La demande d’esthétique »  explique que finalement l’esthétique a remplacé l’art et qu’aujourd‘hui l’expérience de l’art est ce qui importe par dessus tout – et non plus les objets qui la génèrent. C’est notre relation à l’Art qui supplante tout le reste, et l’Art lui-même. Il ne reste plus que sa substance dans l’air du temps.

Dans ce chapitre, Michaud  porte son attention sur un premier point : l’hédonisme. Mais celui-ci fait bien la différence avec l’hédonisme « ancien » et contemporain. On n’en est plus à la délectation du génie artistique, de la force créatrice, de la beauté mystérieuse ou du trouble esthétique. Tout est lisse et aseptisé, sans accroche et « pur », comme le décrit le sociologue Giddens. Une expérience du « sans objet » est née, où seule cette expérience donne du sens. D’autre part, cette expérience doit rentrer dans le champ de la stimulation. Elle rend compte d’un dynamisme qui se renouvelle sans cesse, démultipliant les expériences. Mais lesquelles ? « Cela n’a au fond pas grande importance pourvu que cela arrive », décrit Michaud.

L’ « absolument » nouveau est de mise et replace à son tour l’anciennement nouveau. Le renouvellement fait disparaitre le présent et l’antérieur, sans laisser de trace, sans critique. La promesse d’une utopie, d’effacer la rengaine, et de tout recommencer fait œuvre. Michaud présente la mode (à comprendre dans le sens de « à la mode ») pour illustrer cet argument. Comme s’il s’agissait de l’ultime exemple, la mode « ne cesse d’annuler le temps pour qu’il reparte avec la mode suivante ». Elle exhume une sorte de nostalgie passée, crée « des différences dans un monde où il n’y a plus de différences » et s’évanouit presque aussitôt pour renaître de ses cendres l’instant d’après, etc etc.

Finalement, cette sérialité implique une démultiplication de la création, dans tous les genres, pour tous les gouts, puisqu’elle doit satisfaire le désir de chacun. Plus de créations équivaut donc à plus de créateurs, et de lieux d’expositions. « Anything goes » (« tout fait l’affaire »), selon l’expression de Paul Feyerabend, philosophe et historien des sciences, pourvu qu’il y ait de l’évènement, que les choses bougent et ne restent statiques. Pour parfaire à cet hédonisme universalisé, la diversité devient nécessaire, pour que puisse opérer la magie de l’expérience, quel qu’en soit le contenu (installation, peinture, vidéo…).

Parallèlement, Michaud évoque la notion moderne d’archive. Que faire de toutes ces productions ? Quel support d’archive utiliser ? Avec justesse, il souligne le fait qu’archiver donne lieu à un trie au préalable, mais que choisir entre toutes ? Et surtout, sur quels critères se baser ?

Le problème qui est posé est fondamental, comment trier dans toute cette diversité ? Et si le point culminant était de justement tout sauver de cette multi pluralité de créations ou bien laisser les choses se faire, laisser une place au hasard, ne garder que l’essence même de tout cela. Laisser décanter en quelque sorte. Michaud site encore une fois l’exemple de la mode : avec elle le trie semble déjà avoir opéré, « naturellement », avec la promesse nostalgique de redécouvrir les oubliés qui étaient auparavant « à la mode ».

D’ailleurs, Michaud fait la critique des centres d’art qui ne s’ouvrent pas  l’art proprement dit mais aux tendances, à des artistes ou des thématiques regroupant des artistes déjà à la mode, et qui ressortent donc de leurs archives ce genre de rengaines. Il s’agit d’une sélection arbitraire ou tout simplement hasardeuse pour faire ressortir de leurs archives quelques œuvres oubliées mais bien encrées dans les esprits poussiéreux des publics.

D’autre part, le philosophe énonce un autre point dans son analyse de l’art contemporain d’aujourd’hui. Etant donné que nous vivons dans un monde de plus en plus esthétisé, l’expérience en général devient l’expérience esthétique, qui, elle-même, n’a plus forcement besoin d’être provoquée  par le contenu des centres d’art car « l’art déborde partout au point de n’être plus nulle part ».

Tout ceci montrerait bien qu’il y aurait crise de l’art,  et qui engendrerait de fait des signes visibles de cette crise. Mais Michaud constate qu’il n’en est rien. Malgré tout cela, le centre culturel d’art est plus que jamais un point d’orgue pour les amateurs d’art et les itinéraires touristiques. Ces-derniers d’ailleurs peuvent être considérés comme les flâneurs des temps modernes, aussi médiocre soit leur image- eux qui ne recherchent que le sentiment esthétique et rien d ‘autre que cela. Eloignés des tâches et des contraintes quotidiennes, ils flottent dans une expérience esthétique continue, animée et débordante. Les biennales et les Nuit blanches deviennent des aux lieux de rassemblement, avec tout ce qu’impliquent la notion du touriste moderne : amasser les souvenirs (objets dérivés, photographies, documents) afin de revivre ce sentiment esthétique une fois le quotidien réapproprié.

Malgré tout, même s’il ne s’agit pas de « la bonne demande », comme l’écrit Michaud, celle-ci est amenée à croitre. On peut critiquer qu’il n’existe plus d’œuvre où nous allions nous recueillir religieusement, plus de raffinement dans l’art, mais l’art existe toujours –  bien que différent aujourd’hui. On ne retrouve plus les rituels passés, mais s’en sont crées de nouveaux. L’art se mue avec son temps. Les musées ne sont plus « des lieux de culte mais des étapes sur les itinéraires pour touristes. », des centres de loisirs pour touristes qui recherchent la fraicheur, l’été, dans ces ilots bien isolés du reste du monde, ovnis immaculés au milieu de la ville.

D’autre part, Michaud parle de l’art comme un embellisseur, un cosmétique venant recouvrir notre quotidien.  Design, graphisme, modes n’y échappent pas. « A coup de « touches esthétiques » », l’art alimente la vie. C’est d’ailleurs tous ses dérivés artistiques qui font vivre aujourd’hui la plupart des artistes, qui se noient dans la surabondance de leur communauté. Pour (sur)vivre, ils font des activités « para-artistiques », à savoir graphistes, publicitaires, enseignants, chercheurs… Et nourrissent donc en art le quotidien du citoyen lambda. Le philosophe site à ce propos Duchamp et Warhol qui ont été les premiers à s’ouvrir à d’autres activités que celle d’artiste stricto censu. Ils ont été les premiers à vaporiser l’art dans notre quotidien, par exemple par le commerce de dérivés de leurs œuvres, de commandes, et/ou d’œuvres vendues aux enchères.

Marcel Duchamp, Boîte-en-valise, 1934-41

Conjointement à cela, si on remonte dans l’historique des musées, on peut dire que leur création première eu été de rendre compte d’une certaine identité des populations, et d’une en particulier, celle pourquoi à été élevé le musée. On venait alors dans ces musées pour aller la rencontre de l’autre, entrant ainsi en interaction et créant une relation particulière avec ce dernier. Toujours d’actualité aujourd’hui, on pourrait citer en exemple le musée Guggenheim à Bilbao, une extension du musée du même nom à New-York, qui rend compte d’une identité non pas européenne, exposant des artistes locaux – peut-être en interagissant avec l’identité de ce musée, mais bien une identité américaine, le public pouvant aller contempler de l’art expressionniste, pop art etc…

Malgré tout on entre dans un système qui donne lieu à la communication, ou un simulacre de la communication. Les musées sont en quête d’une nouvelle identité contemporaine, qui reste néanmoins balbutiante – car elle-même « en mal de communication », comme le précise Michaud.

L’esthétique relationnelle induit encore une fois la mode, selon Michaud. « Dans un régime de l’art et de l’esthétique où prévaut le renouvellement continuel des évènements […] seule la mode produit des différences. », certes fragiles, car elles sont remplacées par leurs successeurs.

Le plus intéressant dans cette fin de chapitre, est que Michaud fait le rapprochement  entre la mode et son caractère particulier : « porteur d’identité ». Même fugace et intuitive, elle porte en son sein et à un certain moment l’identité contemporaine. Les tendances engendrées s’entremêlent et font réapparaitre des identités qu’on croyait éteintes, essayant de se rappeler ce qu’aurait été une certaine époque – par tous ses composants (style, ameublement, parures, etc).

De ce fait, Michaud conclu en prolongeant sa dernière pensée « l’art n’est plus la manifestation de l’esprit mais quelque chose comme l’ornement ou la parure d’une époque ». Il est vrai que l’art, au-delà de son contenu indétachable de son contexte historique, évolue dans la forme, et renvoie l’image du monde lui-même. Il s’agit d’un miroir certes quelque peu déformant, mais qui relate avec assez d’exactitude le monde dans lequel où nous évoluons.

Et, même si l’approche du philosophe est quelques fois réductrice vis-à-vis de l’art contemporain, son approche de l’art n’en est pas moins criante de vérité : « tout a été fait ». Pourtant subsiste des perspectives dans l’art à explorer, et c’est grâce à ce flux créatif que nous pourrons les découvrir, comme par exemple jouer sur cette esthétique de la sensation, à multiplier à l’infini.

Marcel Duchamp, Air de Paris, 1919

En somme, l’art n’est en cela plus qu’une fumée, « l’air de paris, dirait Duchamp », qui repose sur tout, sans qu’on puisse en saisir tout de suite ses limites, ses codes, sans avoir un certain recul sur celle-ci.  D’ailleurs, en échappe une certaine fluidité de tout cela, une esthétique lisse et limpide, « il n’y a plus d’œuvres mais  la beauté est illimité et note bonheur en elle s’illimite telle un fumée… ». C’est cet aspect illimité qui est à retenir, l’art n’est pas mort, mais se métamorphose et se dissout  peu à peu dans le fil de la vie, en réapparaissant inlassablement « again and again and again ».

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Une réflexion au sujet de « Essai sur le triomphe de l’esthétique »

  1. Toute la première partie de votre article parle de l’esthétique du « beau ».
    Vous dîtes : « Aujourd’hui la beauté fait partie intégrante de notre quotidien. Ce précepte est devenu un mode de « vivre » global, une sorte de ciment de la société contemporaine. Tout doit être propre et aseptisé, lisse et brillant. Et on le voit dans ce qui nous entoure : fringues, nouvelles technologies, télévision, enseignes, packaging alimentaire, design, magazines, etc.». Et bien que j’ai conscience que vos lignes résument le propos de Yves Michaud, je pense qu’il est important de les nuancer.
    Tout d’abord, ce n’est pas la beauté en elle-même qui fait partie intégrante de l’art, mais sa représentation. On ne peut pas définir une œuvre comme « belle » ou « laide », ce sont les couleurs qu’elle utilise, ce qu’elle représente, les moyens qu’elle met en place pour faire passer son message. Une publicité n’est pas belle en soi, mais elle est représentation d’un idéal de beauté.
    De plus, il est important de souligner que même si cette tendance est majoritaire certains artistes ont cherché à inverser cette recherche de la beauté, à ne pas tomber dans la facilité attirante d’un canon esthétique… Pour citer les plus connus qui viennent rapidement à l’esprit : Bacon qui représente la laideur et la souffrance sans ses toiles, en reprenant par exemple le pape Innocent X de Velasquez. Ou Annette Messager, qui dans « Les pensionnaires », cloue des oiseaux empaillés au mur en les habillant comme des poupées. On peut donc dire, que même si l’expérience esthétique du beau reste celle qui nous est la plus offerte, il est de plus en plus possible et intéressant de se confronter à l’expérience du laid.
    Et je pense que cette expérience peut être étudiée en parallèle du cheminement de la pensée de l’auteur. Peu servir d’ouverture à votre article. En effet, si on peut associer à la beauté la critique d’être éphémère (cf : « Elle exhume une sorte de nostalgie passée, crée « des différences dans un monde où il n’y a plus de différences » et s’évanouit presque aussitôt pour renaître de ses cendres l’instant d’après »), la laideur quand à elle laisse un goût plus « amère ». Elle choque, se répercute, et pourrait être solution dans la quête de créer une œuvre qui continue à vivre, et ne se consomme pas rapidement pour être remplacer par cent autres. Il est évident que si les artistes expérimentent la représentation de la laideur, c’est parce qu’elle donne à l’art une durée de vie plus importante, un impact qui s’efface moins rapidement …
    Cependant, il est sûr que, tout comme la beauté, à partir du moment où elle deviendra commune cette caractéristique s’effacera …

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