Esthétique relationnelle / N.Bourriaud

Esthétique relationnelle, Nicolas Bourriaud, Les presses du réel, Dijon, 1998.

                        Le concept d’esthétique relationnelle a été créé par Nicolas Bourriaud en 1995 dans la revue Documents sur l’Art, dont il est le co-fondateur. Ce recueil d’essais rassemble différents écrits, déjà publiés dans Documents sur l’Art et dans des catalogues d’expositions, tous retravaillés pour cet ouvrage qui comporte aussi un glossaire. Avec ce recueil, il concrétise en 1998 un manifeste de l’esthétique relationnelle. Nicolas Bourriaud est par ailleurs commissaire d’exposition et critique d’art. Il énonce les notions importantes dans l’approche de cet art, en s’appuyant sur des exemples précis d’œuvres, particulièrement celles de Felix Gonzalez-Torres qui, bien qu’appartenant à la génération précédente à celle des artistes décrits, incarne cette nouvelle esthétique.

Liam Gillick, Dominique Gonzalez-Foerster, Pierre Huyghe, Philippe Parreno, Rirkrit Tiravanija et bien d’autres font partie de cette génération d’artiste des années 90 auquel Bourriaud s’intéresse. Sa principale motivation vient d’un constat qu’il explique en avant-propos: leurs pratiques contemporaines sont perçues comme isolées, fragmentaires, et ne sont que peu cernées par des discours théoriques, ce peu se contentant d’appliquer la même démarche analytique que pour les générations précédentes, en niant les problématiques propres à ce qu’il nomme l’art relationnel. La pratique artistique n’a pas d' »essence immuable », elle se modifie selon la période et le contexte social. On ne peut donc pas analyser les pratiques en partant d’une autre situation que celle à laquelle elles appartiennent.

Les productions interactives, conviviales, relationnelles que cet art produit le positionne dans une critique de la société. L’auteur constate en effet un mouvement général  de « réification » du lien social, qui est débité en produits prêts à consommer, hiérarchisé. La communication est cartographiée et des routes sont créées pour amener  toutes les relations humaines sur des pistes normalisées et commerciales. Le lien social se standardise de façon à être prévisible  et contrôlable (il prend l’exemple de boire un coup avec quelqu’un). Les interactions sont moins vécues que représentées, théâtralisées, ce qui mène selon lui vers la société du spectacle que décrivait Guy Debors.

En problématisant la sphère relationnelle, ces productions se chargent de volonté politique: tenter d’ouvrir des passages obstrués par ces autoroutes de communication. Elles constituent des terrains d’expérimentations sociales en « dessinant des utopies de proximités ». L’œuvre d’art est un interstice social, en plus de sa valeur marchande ou sémantique. Le terme « interstice » est repris de Karl Marx  qui l’employait pour qualifier les communautés échappant à la structure capitaliste.

Bourriaud nous explique que cet art centré sur la convivialité relance, en le complétant, le projet moderniste d’émancipation envers les formes autoritaires qui formatent les modes de vie, porté par les arts du XXème siècle. Cet art est cependant libéré de toute idéologie, et ne cherche plus à imaginer de futures utopies mais à concrétiser des « univers possibles » qu’il ne représente plus mais « modélise ». Il veut former des modes d’existence nouveaux à l’intérieur du réel existant, en intervenant dans le quotidien. L’œuvre n’est plus un espace à parcourir, mais une durée à éprouver. L’intersubjectivité est à la base de toutes ces formes. Notre contexte de citadin nous pousse dans une civilisation de la proximité, ainsi que l’art qui resserre l’espace des relations. L’art a toujours été relationnel a des degrés différents, c’est-à-dire facteur de socialité et fondateur de dialogue. Même s’il s’agit d’une forme inerte, elle peut créer une discussion immédiate et donc de la convivialité. Produire de l’art relationnel c’est créer un domaine d’échanges : qui variera selon le degré de participation du public, la nature des œuvres, le modèle de socialité proposé ou représenté. C’est sur cela que doit se porter le jugement esthétique, on doit analyser la cohérence de sa forme, la valeur du monde qu’il propose.

L’art actuel (qui pour Nicolas Bourriaud qualifie exclusivement les objets de l’esthétique relationnelle) produit des œuvres qui ne sont plus closes sur elles-mêmes  mais qui prennent forme dans les interactions humaines: l’artiste crée l’œuvre par ses rapports au monde qu’il fait discuter, qu’il invente, et ceux-ci génèrent à leur tour d’autres rapports (avec le public…). Pour lui, l’artiste a donc le statut de producteur de rencontres. La réception n’est plus en aval de la création, mais devient l’essence de l’œuvre.

Selon les critères de l’esthétique relationnelle, L’œuvre d’art est réussie quand elle n’existe pas uniquement dans l’espace, quand elle se joue dans l' »ici et maintenant », grâce aux relations interhumaines qu’elle déclenche. Ce processus temporel n’est possible que si l’œuvre est « transparente », c’est-à-dire si elle laisse apparaitre son processus de fabrication, de production ainsi que le rôle qu’elle donne aux spectateurs.  L’artiste produit des échanges entre les gens et le monde, l’art se place donc comme un troc du sens.

Selon lui, toute œuvre d’art est caractérisée par sa transitivité. Il s’appuie sur l’histoire de l’art, où l’œuvre est au départ une communication de l’Homme avec la divinité, puis avec le monde (à partir de la renaissance), plus tard avec notre perception du monde physique.  Autrement dit, aucune œuvre n’est immanente. La différence avec l’art actuel est que cette spécificité forme le noyau de la réflexion des artistes, qui questionne les relations interhumaines dans cette transitivité. Ce nouveau champ d’expérimentation qui se développe dans les années 90 va importer des références sociales dans la sphère artistique, où  les rendez-vous, les fêtes, les meetings vont accéder au statut de forme. L’aboutissement des œuvres est autre chose qu’une « simple consommation esthétique ».

Bourriaud va lister des notions qui habitent l’art contemporain et qui sont d’autant plus spécifiques à l’art relationnel. Dans l’art contemporain, l’œuvre commence a acquérir un temps qui lui est propre. Avec les performances,  on voit par exemple se créer un contrat entre l’artiste et les spectateurs , sous forme de rendez-vous où l’œuvre va « arriver ». Après ce temps, l’œuvre n’existera plus, resteront les enregistrements de l’événement, qui seront là en tant que preuves mais ne constituerons pas l’œuvre.  On peut aussi parler d’artistes qui cherchent à créer des connections comme dans les œuvres « Lettre manuscrite demandant de l’aide » de Christian Boltanski où il envoie des lettres d’appel à l’aide et les télégrammes d’On Kawara, où il prévient des connaissances qu’il est toujours en vie, les deux œuvres étant produites en 1970. Depuis les années 60 naissent des formes de convivialité et de rencontres, telles que les relations conviviales créées par Gordon Matta-Clark avec l’ouverture d’un restaurant « Food » à Soho, New York, géré par des artistes, ou bien Sophie Calle. Ces artistes utilisent aussi les modes de socialité déjà existants de la collaborations et des contrats. Comme Maurizio Cattelan qui se sert du contrat tacite préexistant entre le galeriste et l’artiste pour faire porter durant le vernissage un costume grotesque au galeriste qui l’expose.

L’art des années 90 se base uniquement sur l’observation du présent et ne fait aucune réinterprétation d’anciens styles (il leur emprunte simplement leur vocabulaire). Il ne cherche pas a se positionner dans l’opposition ou le conflit, contrairement aux précédents. il cherche plutôt à coexister. Il n’y a plus de recherche d’utopies, de désir révolutionnaire. Les artistes relationnels cherchent a concrétiser des « micro-utopies quotidiennes ». Comme par exemple Ben Kinmont qui propose à des inconnus de faire leur vaisselle et documente ces actions, ou Georgina Starr qui fait distribuer aux clients solitaires d’un restaurant un texte qui explique qu’elle déteste manger seule.

On vient de voir qu’il n’y avait pas vraiment de style, de mouvement ou de mediums qui liait tous ces artistes. Comment Nicolas Bourriaud peut-il alors établir ce regroupement de formes? Ce qui rassemble tous ces artistes apparus dans les années 90,  c’est leur sujet. Les comportements du créateur et des intervenants constituent en eux-mêmes le sujet de l’œuvre. Le sujet commun à tous est donc la sphère des rapports interhumains, qui constitue aussi le milieu dans lequel les œuvres se développent. Ils créent tous des propositions concrètes d’interactions qui constituent des espaces-temps de l’échange. Interviennent donc les notions de proximité et d’immédiateté.

Le texte se conclue sur une référence à l’œuvre de Félix Guattari, pour qui il est nécessaire de créer un paradigme esthétique, dont l’art relationnel donnerait des solutions concrètes, des « modes de subjectivations ». En effet, le chapitre consacré à ce penseur nous introduit à ses concepts clés, qui donnent de bons outils théoriques à l’esthétique relationnelle. Il parle ainsi de l’importance de la production de subjectivité grâce à « l’invention de possibilités de vie ».

On peut finalement se demander si cette énonciation de l’esthétique relationnelle ne risque pas de « pétrifier » les productions qui s’y rattachent, par la cristallisation de leur sujet et principe, dont l’un est justement décrit par Bourriaud comme une concrétisation de micro-utopies en alternative aux modes de socialité réifiés par un « formatage social »…

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