Quand le réseau social prend forme

L’avènement des réseaux sociaux a généré un bouleversement dans la société, et comme tout bouleversement, a fourni aux artistes un nouveau répertoire de concepts à explorer. Certains se sont attardés sur les formes et codes proposés, qu’ils ont exploités, utilisés, analysés, pour produire des pièces tangibles, révélant la plasticité inhérente aux éléments constitutifs des réseaux virtuels, conférant ainsi à ces derniers une forme visible.

Facebook a pris forme devant l’objectif de l’artiste français Thomas M. alias TWO, qui humanise le pictogramme de l’avatar par défaut ; des visages humains se substituent à la silhouette bleue et blanche. L’humanisation n’est cependant pas réelle ; le maquillage blanc et les yeux fermés dépossèdent les modèles de leur personnalité. Le résultat est ainsi une forme plastique, la photographie, référant à un code couleur aujourd’hui mondialement connu, et mis en question : le système d’avatar par défaut. Que représentent ces silhouettes blanches, anonymes et pourtant déjà sexuées, automatiquement générées en lieu et place d’une vraie photographie que l’on devra choisir pour se représenter ? Une sorte de fantôme de soi, à compléter après son inscription, à remplir d’une âme humaine ? L’utilisation de vrais modèles ne les rend pourtant pas moins étranges, et relèveraient plutôt d’une certaine aliénation évoquant une forme de clonage, d’identité dépossédée au profit de l’universalité, plutôt que d’humanisation.

Ses clichés sont rassemblés sur une page Facebook :

http://www.facebook.com/media/set/fbx/?set=a.145154035510111.24882.139538522738329

La compression, Wenjing Wang

Un autre exemple est le travail de l’artiste Wenjing Wang. Elle se réfère au  mode de fonctionnement de Twitter pour produire « La compression ». Ici le code d’un réseau est utilisé pour parler d’un phénomène plus large ;  la forme plastique que pourrait prendre Twitter sert le propos de l’artiste au sujet des flux d’information en général.

« L’époque de l’explosion de l’information est aussi l’époque de la compression.
Face à trop d’informations, on essaie de résumer, raccourcir, simplifier tout ; afin d’économiser du temps, de connaître plus. Mais on s’arrête toujours au niveau de « connaître » (pas au point de « comprendre »). C’est une méprise de penser que «connaitre» c’est « comprendre».

Aujourd’hui, l’exemple le plus typique est Twitter. L’une de ses spécificités est que chaque message compte un maximum de 140 caractères, ce qui permet de faire circuler les informations plus rapidement.
En Octobre 2009, 2 garçons américains ont commencé à mettre des livres classiques sur Twitter. Chaque livre célèbre a été résumé dans une phrase qui contient bien sûr un maximum de 140 caractères.
Donc j’ai réécrit un livre de Walter Benjamin, « L’œuvre d’art à l’époque de se reproductibilité technique », de manière à ce qu’il corresponde aux critères de Twitter. Chaque page est constituée d’une seule phrase qui inclut un maximum de 140 caractères.
J’ai compressé les lettres dans chaque rangée horizontale. Alors elles se transforment en petit point noir illisible. »

Le résultat est donc un objet tangible, un accouplement de deux phénomènes antithétiques : d’un côté un essai célèbre portant sur le statut des reproductions d’une œuvre d’art au moment où il n’est plus seulement question de contemplation, de forme d’expression unique, et où l’auteur déplore la désincarnation et la perte d’une aura ; et de l’autre un réseau de communication réduite à l’extrême, ou tout (et n’importe quoi) est exprimé et résumé de manière plus que concise. Dans les deux cas, on ne sait plus où est le vrai, ou même s’il existe. La compression conduit à une illisibilité totale du propos, tout se mélangeant par manque de temps pour assimiler l’information dans son intégralité, une autre arrivant instantanément par-dessus, aussitôt remplacée elle aussi, créant un flux de données fragmentaires qui nous échappe.

A voir aussi :

Une œuvre participative : sur Twitter, l’artiste Brian Piana propose aux internautes de construire une pièce évolutive : chaque tweet mentionnant le mot clé #tweetingcolors produit une bande de couleur sur la page web du projet. Le participant choisi la couleur et la largeur de la bande qu’il veut voir apparaître et s’ajouter aux autres :

http://www.tweetingcolors.com/colorchart.html

http://www.tweetingcolors.com/index.html

Et par ailleurs, dans une sorte de mise en abyme de la compression des flux d’informations, l’action inverse est effectuée dans les deux travaux suivants :

“Please like” de Rafael Rozendaal : http://www.pleaselike.com/

“Add to friends” de Nicolas Frespech : http://www.frespech.com/myspace/

Ici une fonction du site est isolée, réduisant le réseau à son strict minimum et invitant le visiteur à effectuer une action par un simple clic pour participer à l’évolution de la pièce. La plateforme est réduite, compactée, la quasi totalité de sa forme est annihilée, seul subsiste un pictogramme accompagné d’une mention descriptive, elle même proche de l’inutilité : ces pictogrammes sont très célèbres puisque surexploités, apparaissant à chaque coin de page. Les deux pièces mettent en évidence une certaine absurdité de ces fonctions simplistes créées par les réseaux sociaux : devenir « ami » ou manifester son intérêt pour quelque chose par un clic de souris.

 

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