« Sur la télévision » de Pierre Bourdieu

« Sur la télévision » reprend deux conférences enregistrées données par Pierre Bourdieu. L’ouvrage revient sur l’impact de la télévision comme lieu de censures multiples mais il évoque surtout l’emprise de ce media sur la pratique du journalisme.

Bourdieu identifie de nombreuses censures, pour la plupart invisibles par les téléspectateurs. Ceci afin de nous donner à voir le mécanisme de la télévision : plus elle montre plus elle cache.

L’auteur parle, en premier lieu, des censures politiques et aussi économiques que subit la télévision. Par le biais de subvention, d’annonceurs ou de la nomination de certains dirigeants, les chaines de télévisions subissent des contraintes sur leurs contenus. Par exemple, est-il possible de critiquer un grand groupe agroalimentaire, alors que c’est un client important de la régie publicitaire de la chaine ?

La censure s’exerce aussi par l’audimat. Peut-on parler d’art contemporain à 21h, alors qu’une série télévisée est diffusée sur la chaine concurrente ? Sur TF1 par exemple, certaines émissions ont été contraintes d’arrêter leur diffusion par manque d’audience…

Bourdieu s’intéresse également au contenu des journaux télévisés, et à l’effet de « voilement/dévoilement ». Il donne un exemple : les faits divers. Ce sont, pour lui, des faits qui font diversions… On sait que les journaux télévisés sont minutés, orchestrés, et organisés selon ce que les journalistes appellent « la hiérarchie de l’information ». Ainsi, la rédaction décide, en toute connaissance de cause, de consacrer une ouverture de journal de 20 heures par un « fait divers ». Les faits divers : un carambolage, une disparition d’enfant… sont des évènements qui touchent émotionnellement le téléspectateur…  Lorsqu’on évoque la rentrées de classe, la chaleur en été, les chutes de neige importantes en hiver : on montre le quotidien des téléspectateurs… Mais est-ce ce qui doit fonder l’essentiel de l’information ? Le journaliste ne gaspille-t-il pas les minutes d’antennes qui sont accordées ? La télévision fait diversion auprès du téléspectateur en lui faisant penser que ce qu’il regarde est important alors que ce n’est en somme que du vide.

Selon l’auteur, le journaliste réagirait au monde avec une logique dû à sa formation. Il serait par exemple, toujours tenté de découper ce qu’il voit, de synthétiser ce qu’il juge important ou non, et bien sûr de sélectionner. Et ce principe de sélection, pour certains, conduit au sensationnel. Ce qu’on montrera devra faire appel au spectacle, au dramatique et ce toujours dans un souci d’audimat. Bourdieu donne l’exemple des banlieues et de l’image souvent négative que les journalistes lui donnent. Car les journalistes choisissent de montrer ce qui rompt avec la routine : en fait le journaliste se doit de raconter quotidiennement l’extra-quotidien. Bourdieu livre ici un « secret de fabrication » de l’image de télévision, l’image en tant qu’artefact peut produire cet effet de réel, peut faire croire et voir ce qu’elle veut. Le spectateur qui suit un reportage « choc » sur les banlieues ne peut alors qu’intégrer ses images sans se poser de questions, « si ça passe à la télévision, c’est que c’est vrai ! ». Or, ce qu’on nous montre serait une partie de la réalité… mais où voit-on le reste ? Le contre champ ?

Concernant l’audimat, l’auteur soulève la question de la logique de l’audimat et comment par le biais de la télévision ce fonctionnement s’est élargi dans le domaine de l’art, la littérature et même la science. Le succès commercial est aujourd’hui le premier but recherché, on regarde les entrées au box-office en se disant que tel film est  à ne pas louper vu son nombre d’entrées ! La littérature surfe sur les succès établis pour en faire des rééditions, on invite un musicien dans une émission culturelle en fonction de ses ventes d’album. L’auteur revient ironiquement sur l’histoire des productions culturelles que nous considérons aujourd’hui comme les plus hautes de l’humanité, tel que la littérature, la poésie ou les mathématiques en rappelant qu’elles étaient justement contre la logique de l’audimat.

Cette logique pousse même tout les journaux, écrits ou télévisés à s’homogénéisé. Tout le monde titre les mêmes événements de manière plus ou moins semblable, et la course se fait à celui qui aura l’image en plus, la nouvelle en premier. Cette course au scoop peut d’ailleurs mener au hoax ou a un traitement trop rapide de l’information. On peut se demander d’ailleurs, si les chaines de télévisions qui diffusent des informations en continues sont finalement pertinentes ? Diffuser des images sans interruptions en changeant simplement les prises de vues ou en ajoutant un petit détail en plus sert-il vraiment à informer le spectateur ? Comment peut-on prendre du recul sur l’information ? Vérifier ce qui est dit ? Réfléchir aux mots employés, aux images montrées… Tout se fait dans l’immédiat, dans la pression d’être « le premier » à diffuser les images… Ce qui peut conduire à des inexactitudes.

Une des problématiques est aussi que le spectateur a tendance à recevoir les images avant le commentaire… Dans les chaines d’information en continu c’est ce qui prime : les images chocs, les sons… Ce qui laisse peu de place à l’analyse.

Cette analyse de Bourdieu, encore pertinente aujourd’hui, est « malheureusement » recueillie en 1996 et ne parle pas encore de l’essor d’Internet. En effet, les informations circulent en grand nombre sur les réseaux sociaux, les blogs. Ce sont les citoyens lambda qui alimentent ces nouvelles sources d’information. Le rapport à l’information s’inverse puisque les journalistes, professionnels, se nourrissent de ces apports de « non professionnels ». On le voit notamment par la vidéo : les journalistes illustrent leurs propos par des photos, vidéos, pris par des personnes sur place… ayant accès à des lieux où les journalistes ne sont pas. Se pose la question de l’apport de ces professionnels. Tout le monde peut-il se dire journaliste ? On peut se demander si l’image que montre le citoyen à plus d’impact que celle du journaliste ? Est-ce qu’elle est plus « véridique » ? Peut-on faire plus confiance à ces preneurs d’images profanes ? La question se pose d’autant que l’image diffusée n’est jamais neutre et peut être teintée d’influences diverses que le spectateur assimile sans s’en rendre compte.

Un extrait d’une des conférences enregistrées que ce livre reprend.

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Une réflexion au sujet de « « Sur la télévision » de Pierre Bourdieu »

  1. Bonjour,
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