L’art Invisible

Scott McCloud « L’Art Invisible – Comprendre la bande-dessinée». Edition Delcourt (1993).

Écrit en 1993 par Scott McCloud, « L’Art Invisible – Comprendre la bande-dessinée» est un ouvrage ludique qui rassemble aussi bien les néophytes que les professionnels de la bande-dessinée, autour de la définition et l’évolution de cette dernière. Cet ouvrage a été récompensé par un Eisner et trois Harvey Awards ainsi que deux distinctions à Angoulème (Meilleur album étranger et Prix de la Critique).

« Understanding comics – The Invisible Art », titre original de « L’Art Invisible – Comprendre la bande-dessinée » fait allusion au livre de Marshall McLuhan « Understanding media » paru en 1964. Ce clin d’œil, pourtant évident pour le public anglo-saxon, n’est guère perceptible pour un public francophone, l’ordre du titre ayant été inversé dans la version française.

Même si son contenu se veut sérieux et théorique, sa présentation sous forme d’une bande-dessinée peut surprendre lorsqu’on parcourt les premières pages. Tout au long du livre, l’auteur se met en scène dans les cases de la bande-dessinée, et retrace avec le lecteur le parcours de la bande-dessinée. Première question difficile à laquelle il s’attelle : donner une définition précise de la bande-dessinée.

En effet, si aujourd’hui nous avons tous eu dans nos mains une bande-dessinée, il nous est difficile cependant de définir ce qu’est la bande-dessinée. Dans cette tentative de définir ce qu’elle englobe, l’auteur propose plusieurs définitions qui s’affinent de page en page, remises en cause par des détracteurs incongrus (on retrouve en effet Bugs Bunny et Mickey en détracteurs au détour d’une case).

La définition obtenue est reformulée à plusieurs reprises : elle se veut la plus précise possible. L’auteur tente tout d’abord de définir la bande-dessinée comme un art séquentiel : « des vitraux qui représentent des scènes de la Bible aux séries de peintures de Monet, en passant par le manuel de votre voiture, la bande-dessinée est omniprésente si on la définit en tant qu’art séquentiel ».

La définition finale : « images picturales et autres, volontairement juxtaposées en séquences, destinées à transmettre des informations et/ou à provoquer une réaction esthétique chez le lecteur ».

L’auteur passe rapidement sur l’historique de la bande-dessinée, son apparition dans l’Histoire (notamment à travers le monde médiéval ou encore les mayas et les hiéroglyphes égyptiens). Même s’il est important de bien situer les débuts de la bande-dessinée, l’auteur ne s’y attardera pas, jugeant qu’il s’agit là d’une autre histoire…

Après un début laborieux dans la tentative de trouver une définition adéquate, l’auteur nous présente les différents types de bande-dessinée, en les regroupant par thèmes mais également en les classant dans la façon même de construire la bande-dessinée. On retrouve ainsi les techniques narratives qui utilisent les transitions de moment à moment, d’action à action, de sujet à sujet, de scène à scène, de point de vue à point de vue, ou encore l’utilisation de la continuité entre les images.

Listes des techniques de transition narrative : de moment à moment, d’action à action, de sujet à sujet, de scène à scène, de point de vue à point de vue, ou encore l’utilisation de la continuité entre les images.

Scott McCloud établit alors qu’à travers le monde, la bande-dessinée est perçue et utilisée différemment. Il se base ainsi sur des statistiques, en établissant des diagrammes comparatifs entre les différentes méthodes de transitions utilisées par les dessinateurs, ainsi que leur fréquence d’utilisation par pays et par auteur, comparant Hergé à Goscinny et Uderzo, Spiegelman ou encore Osamu Tezuka.

Ainsi, selon ces statistiques, le type d’enchaînement le plus fréquent serait : action à action (environ 65%), sujet à sujet (environ 20%) puis scène à scène (environ 15%). Cette moyenne assez répandue à la fois dans les bande-dessinées américaines et européennes, comporte tout de même des exceptions, notamment à travers l’exemple d’Art Spiegelman qui a exploré tous les types d’enchaînements possibles à ses débuts. Enfin, la bande-dessinée japonaise se différencie de la bande-dessinée occidentale en ayant recours au cinquième type de transition (peu, voire pas utilisé en Europe), les enchaînements de point de vue à point de vue. Ce type de juxtaposition des images sert en général à créer une atmosphère contemplative, le temps semble s’être arrêté.

Les bande-dessinées se différencient donc par le style de leur auteur, au travers des sujets abordés, mais elles se différencient également de façon visuelle. Chaque dessinateur a son empreinte personnelle, mais au-delà du style même de chaque auteur on retrouve plusieurs catégories de visuels. Ainsi la plupart des personnages de bande-dessinée sont volontairement simplifiés, afin que le lecteur puisse s’y identifier. A contrario, certains personnages sont représentés de façon réaliste afin de créer une distance avec le lecteur. Dans « Tintin » par exemple, les décors sont présentés de façon réaliste : cette méthode permet de rendre le décor familier et contemplatif, la simplicité des traits du personnage permet au lecteur de vivre à travers lui.

Simplification du trait pour permettre l’identification du lecteur : on passe d’un dessin qui représente une personne précise, pour en arriver à la représentation de M. Tout le monde.

Autre point important que l’auteur souligne dans cet essai : l’utilisation de l’ellipse. L’ellipse permet en bande-dessinée de suggérer une temporalité plus ou moins variable entre deux images. L’auteur nous montre ainsi qu’une même histoire, présentée différemment, aura un impact temporel différent. Pour suggérer une temporalité plus longue entre deux cases, on peut ainsi utiliser des cases plus ou moins larges, ou encore un encadré en haut de case qui indique explicitement au lecteur combien de temps s’écoule entre l’une et l’autre (exemple : « Dix ans plus tard… »).

La bande-dessinée ne se limite donc pas à un texte illustré – ou inversement une illustration textuée-, mais repose sur cet univers invisible qui constitue l’essence même de la bande-dessinée : l’ellipse. Là où l’animation se contente de recréer l’illusion du mouvement et de la temporalité au travers d’images successives qui nous apparaissent en continu, la bande-dessinée tire sa force de l’absence de continuité.  Elle laisse notre esprit vagabonder entre les cases, laissant à notre imagination le choix d’interprétation de ces vides. L’auteur explicite cela en disant : « On ne voit rien entre ces deux cases, mais l’expérience vous a appris que quelque chose doit s’y trouver ».

Dans une dernière grande partie, l’auteur tente de rallier la bande-dessinée à l’art. Elle est un moyen d’expression, et par le biais de sa représentation de « […] sensations et émotions […] c’est sous tous ses aspects que la bande-dessinée est un art de l’invisible ».

Ainsi, selon l’auteur, « déclarer, comme certains le font souvent, que [la bande-dessinée] ce n’est pas de l’art procède de l’a priori que l’œuvre d’art ne peut que relever de l’évidence, ce n’est pas mon avis ».

Je terminerai sur cette citation de Scott McCloud : « Une bande-dessinée est un média adulte quand elle peut exprimer les idées les plus personnelles de son créateur, mais chaque créateur a ses propres idées, ses propres exigences, ses propres centres d’intérêt, et doit donc trouver son mode d’expression personnel ».

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