« Pratique de la retouche numérique. Enquête sur les usages médiatiques de la photographie »

   Aujourd’hui, je vais vous présenter un mémoire de fin d’études de sciences sociales. La filière peut surprendre, mais dans « Pratique de la retouche numérique. Enquête sur les usages médiatiques de la photographie », Valentina Grossi aborde son sujet sous un angle qui m’intéresse.

   En effet, la plupart des articles que j’ai lus sur le sujet réduisent la pratique de la retouche dans la publicité à une modification apportée sur le sujet pour obtenir un résultat idéalisé. Valentina Grossi présente quant à elle cette pratique comme un outil, qui ne fabrique pas du « faux » mais qui est un raccourci pour obtenir du vrai.

   Tout d’abord, je me dois de préciser que toutes les images présentes dans cet article sont issu de ce mémoire et que ce dernier comporte 5 grands axes :

1/ Présupposés conceptuels et médiatisations de la retouche photographique

2/ La retouche en publicité

3/ L’univers du portrait

4/ Pratiques du photojournalisme

5/ Les usages graphiques de la photo

   Et que, dans le cadre de cet article, je me concentrerais sur la deuxième partie. Cependant, je vous invite à consulter l’intégralité de ce mémoire à l’adresse suivante : http://issuu.com/lhivic/docs/grossi .

   Valentina Grossi introduit sa réflexion par un rapide tour historique de la pratique de la retouche photographique. C’est donc dès le milieu des années 1980 qu’apparaissent les premiers systèmes informatiques de retouche. Les avis réfractaires à cette pratique ne se font pas attendre, comme nous l’explique l’auteure :

L’association étroite entre retouche et support numérique, accusé de faciliter les manipulations, est la première signature d’un discours qui oppose la nouvelle technique à l’ancien procédé argentique, supposé garant de l’objectivité de l’image. Effacée du discours public sur la photographie depuis les années 1970, la retouche réapparaît  non plus comme une pratique prohibée du monde photographique, mais comme la manifestation d’un nouvel état de l’image, désormais incapable de garantir la qualité première du document photographique, l’authenticité.

   On trouve plus loin dans ce mémoire une citation de William J.Mitchell, « The Reconfigured Eye Visual Truth in the Post Photographic Era » (1992), qui reprend cette idée :

L’enthousiasme naïf pour les possibilités presque magiques offertes par ce nouveau support électronique a vite cédé la place à l’inquiétude. Nous avons commencé à nous rendre compte que juste un pas séparait l’amélioration ou la retouche anodines de la désinformation, voire de la modification intentionnellement trompeuse du contenu de l’image. Et ce pas nous mènerait sur une pente glissante : la séparation évidente que nous maintenions entre, d’un côté, le discours sur l’objectivité et la scientificité de la

photographie, et de l’autre côté, le discours artistique sur l’image synthétique risquait de s’effondrer

.

   Valentina Grossi choisit présenter la retouche numérique sous un autre angle. Dans son argumentaire, elle ne cherche pas à démontrer que l’effet de persuasion recherché par l’image publicitaire réside uniquement dans le fait qu’elle est retouchée, mais plutôt de montrer que la retouche numérique est un outil souvent utilisé pour arriver plus vite à des résultats qui pourraient être obtenus par d’autres moyens, qui étaient d’ailleurs mobilisés autrefois.

   Il faut savoir que la retouche est une pratique courante dans l’élaboration des photographies publicitaires. On parle d’ailleurs de « postproduction », impliquant des savoir-faire, des acteurs et des structures spécifiques. L’importance de cette pratique peut facilement se mesurer au budget qui lui est consacré :

Des laboratoires professionnels proposent des tarifs qui varient entre 1500 et 2500 euros la journée, s’adressant donc à des clients qui peuvent disposer de budgets de plusieurs milliers ou dizaines de milliers d’euros uniquement pour la postproduction, la retouche d’une série d’images pouvant durer de quelques jours jusqu’à plusieurs semaines. Des retoucheurs freelance et des laboratoires d’adressant à une clientèle plus large peuvent proposer des services similaires pour un prix plus modeste, qui se situe autour de 200 euros l’heure.

   La postproduction est donc prise en compte dès le début.et peut être décomposée en plusieurs étapes :

–        L’editing (sélection des prises de vues que l’on souhaite monter)

–        L’assemblage

–        La « retouche pixel » (élimination des imperfections et reflets parasites)

–        Et la « chromie » (travail sur les couleurs et lumières)

   Contrairement aux idées reçues, la majeure partie du temps, elle n’est pas utilisée pour maigrir les mannequins ou augmenter le volume de leurs seins mais pour rendre certaines interventions plus rapides que si l’on devait agir directement sur les objets photographiés, comme dissimuler du matériel de studio ou modifier des petits détails :

Il faut avoir l’expérience des deux, la prise de vue et la retouche numérique, pour juger et arbitrer correctement : inutile de perdre trop de temps à dépoussiérer et nettoyer le fond, enlever une tache sur le fruit qui nous plaît  mais qui a un défaut, peindre un objet dans la couleur voulue au risque de faire des coulures et de tout déplacer. La retouche sera beaucoup plus facile, rapide et sûre. (…) De même pour faire flotter un objet, on le photographie dans la composition pour avoir une vraisemblance dans l’éclairage et les reflets mais il n’est plus nécessaires d’élaborer un système complexe de suspension caché : on utilise de grosses ficelles. Elles se retireront facilement. (Photographe publicitaire)

   La retouche est donc une compétence non négligeable chez le photographe publicitaire. Elle lui permet de prévoir à la prise de vue ce qui sera faisable en postproduction ou doit être réalisé au moment du shooting.

   Mais la possibilité de faire disparaitre certains détails n’est pas la seule incidence sur le moment de la prise de vue. En effet, la retouche agit aussi sur la mise en place de l’éclairage. Le but de l’image publicitaire est de valoriser un produit et son packaging en faisant ressortir les objets par rapport au fond, en mettant en évidence leur forme, en montrant le maximum de détails. Or, si la lumière éclaire parfaitement un objet, elle peut créer un reflet indésirable sur le reste de la composition. La postproduction permet de pouvoir assembler différentes prises de vue.

L’éclairage me satisfait globalement mais un objet que je ne veux pas déplacer prend mal la lumière : avant, on tentait de résoudre le problème au pire en dégradant la belle lumière que l’on avait obtenue en faisant ainsi un compromis, au mieux en passant des heures à éliminer ce reflet à l’aide de caches : pour photographier une simple cuillère en argent il fallait parfois peindre les murs du studio en différents gris, les éclairer savamment et bien se cacher pour ne pas apparaître en réflexion dans la cuillère Le meilleur exercice à donner à un photographe débutant, c’est de photographier en gros plan une boule de pétanque – ou un miroir. On utilisait beaucoup d’artifices peu satisfaisants : la bombe à mater, par exemple. Maintenant la solution est de prendre la prise de vue avec l’éclairage qui nous plaît, puis de résoudre le problème du reflet sur un objet en changeant l’éclairage puis en réincorporant l’objet dans l’image. Autre exemple : je photographie un flacon de parfum en verre transparent et son bouchon argenté. Impossible de trouver l’éclairage idéal pour avoir une belle transparence du flacon et de beaux reflets sur le bouchon. Je fais deux photos : une pour le flacon, une pour le bouchon, puis je réalise un montage. (photographe publicitaire)

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   Valentina Grossi ouvre son raisonnement en soulignant que s’il est possible d’obtenir un tel résultat sans passer par la retouche numérique pour les objets, il en est de même lorsque la retouche touche à la représentation du corps. On peut obtenir une image répondant aux critères esthétiques actuels des magazines féminins. Il suffirait de mettre plus l’accent sur le casting, le maquillage, le coiffage, la prise de vue et, probablement, sue le traitement numérique de la chromie (qui, tout en faisant partie de la postproduction, n’est pas considérée comme une retouche proprement dite), afin de produire l’image d’une femme parfaitement conforme aux canons de beauté en vigueur actuellement sans recourir à la postproduction.

   J’ai trouvé le cheminement de cette réflexion parfaitement menée et plutôt efficace. Cela m’a permis de questionner la retouche sous un autre angle, et je remercie Valentina Grossi pour cette découverte !

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Une réflexion au sujet de « « Pratique de la retouche numérique. Enquête sur les usages médiatiques de la photographie » »

  1. Embellir les choses, est un fait. Créer un besoin en est un autre.

    A la lecture de cet article, j’ai surtout compris le positionnement de Mme Grossi : technicienne de l’image, elle met surtout en avant l’explication logique et véridique du défi technique que peut représenter la constitution d’une image publicitaire.
    En effet, avant l’arrivée de l’ère Numérique, les « réclames » étaient toutes aussi pensées et toutes aussi travaillées. La mise en scène, l’éclairage, le travail des couleurs mais aussi les effets spéciaux… Tout un attirail pour réussir à faire une publicité vendeuse.

    A ce titre, on pourrait presque dire que la publicité n’est pas si éloignée que cela du cinéma : il n’est pas rare que des techniques de cinéma eurent été employées pour élaborer une publicité complexe.
    Puis la retouche d’images grâce a des logiciels spécialisés a permis une avancée considérable au monde de la publicité : les limites ont été reculées et aujourd’hui, on peut penser, imaginer quasiment n’importe quoi (encore faut-il que l ‘image soit parlante et vendeuse !).

    Adepte de l’Image, j’ai commencé les retouches photographiques sur ma petite personne, histoire de voir ce que cela pouvait donner, jusqu’où on pouvait aller. La puissance des logiciels actuels tel que Photoshop pour ne citer que lui, est telle que la retouche d’images n’a de limite que notre seule imagination.

    Pourtant quelque chose me dérange. Non pas dans le positionnement de personnes telle que Mme Grossi, avec qui je suis entièrement d’accord lorsqu’elle met l’accent sur l’évolution technique de la fabrication d’images nouvelles, mais dans le fait que la lecture que l’on peut faire de ces images modifiées n’est pas à la portée de toutes et tous.
    Depuis les premiers pictogrammes, la lecture de l’Image a toujours été réservée, à mon avis personnel, a une catégorie de personnes initiées. L’écriture et la lecture étaient tout aussi élitistes à leur début, jusqu’à ce qu’elles se désacralisent.

    Nous arrivons donc à avoir des personnes qui adulent des images fabriquées pour leur plaire et qui doivent correspondre à des standards de société complètement obsolètes lorsqu’on y réfléchit bien.

    Selon moi, le problème de la retouche numérique est un faux problème : tricher avec les images a toujours existé. Mais pour autant, savoir décoder réellement ce que l’on cherche à nous faire comprendre et sur quoi on met l’accent sur une image modifiée n’est pas si facile.

    A contrario de pousser le retouche numérique à son paroxysme, certains artistes préfèrent dévoiler les tours de passe passe pour constituer leur image. Je pense surtout à M. Michel Gondry, qui est passé maître dans l’art de faire des effets spéciaux avec trois bouts de ficelles et qui pourtant tient à tout prix à garder ses distances avec la photographie. Son film « Be Kind Rewind » est une pure merveille d’imagination et offre aux spectateurs de nouvelles images, de nouveaux points de vue sur des films connus de tous.

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