« Art et Technique », Pierre Francastel, 1956.

Le terme « art » est dérivé du latin, tandis que le terme « technique » est issu du grec ; dans l’antiquité, tous deux avaient exactement le même sens et désignaient non seulement la maîtrise acquise suite à la pratique d’un métier ainsi que la possession des connaissances afférentes, mais aussi les productions manuelles et intellectuelles de tous les types du travail humain. Aussi, la distinction moderne, et même l’opposition moderne, tranchent radicalement avec l’antique conception. La modernité emploie les deux termes séparément en vue de dissocier deux aspects jugés différents de la production, l’aspect pratique et l’aspect intellectuel.

La langue française utilise d’abord le mot « art » dans le sens du « ars » latin, qui permet de désigner les processus de fabrication relatifs à des activités humaines strictement définies, par opposition aux phénomènes naturels dans lesquels l’homme ne prend aucune part. Les révolutions industrielles du XIXe siècle vont favoriser la reprise philosophique du terme de « technique » pour l’appliquer aux nouvelles modalités de la production scientifique.

Francastel se questionne : « Quels sont les rapports nouveaux qui se sont établis dans la civilisation contemporaine entre les arts et les autres activités fondamentales, particulièrement les activités techniques, de l’homme ? »

Coulée de Fonte, François Bonhommé, 1864

Coulée de Fonte, François Bonhommé, 1864

Le vocable de « technique », qui n’était jusqu’à la modernité qu’une dimension des arts, permet d’opérer une distinction entre l’activité de transformation de la matière par l’intermédiaire d’outils plus ou moins modernes et le processus d’invention et de création purement imaginaire. Cette distinction sera rapidement entérinée par le qualificatif de « beaux-arts » s’appliquant exclusivement à la peinture, la sculpture et l’architecture, par opposition à la musique et à la littérature. Ici l’art du plasticiens se caractérise par le travail manuel sur le matériau lui-même, la pâte colorée, le bois et la pierre. La visée n’en est pas moins esthétique ; la fabrication et ses modalités disparaissent devant leur finalité, qui n’est autre que la recherche du Beau. Autrement dit, l’opposition entre l’art et la technique est en quelques sortes liée à l’émergence de considérations nouvelles concernant la science moderne. Toute technique use d’une procédure spécifique, d’outils et de savoirs particuliers, découlant en grande partie du progrès scientifique, ce qui suppose une forte part d’intellectualité. De glissement de sens en glissement de sens, la modernité va accoucher d’une conception sociale fondamentale : la société industrielle va dissocier les tâches purement pratiques d’exécution – techniques manuelles et instrumentales, particulièrement vis à vis des productions à la chaîne – et les tâches de conception et d’invention – art et sciences comme activités intellectuelles, « cérébrales » -.

L’art dispose d’une place prépondérante dans la vie des sociétés contemporaines. Les musées et leurs expositions se multiplient dans tous les pays industrialisés, l’urbanisme est dorénavant une affaire de goût, c’est à la sûreté de leur jugement esthétique que les grands architectes publics se reconnaissent. L’éducation au beau trouve une place toute désignée dans le système scolaire, à l’image du ministère de la culture français qui impose aux écoliers des activités et des cours d’éveil artistique. On pourrait en somme affirmer que, de nos jours, les formes artistiques promues par les avant-gardes ont tendance à triompher ; l’art est entré dans l’activité quotidienne du monde, il est mis à disposition du plus grand nombre. 

Institut des arts et métiers à Dessau

Institut des arts et métiers à Dessau

Les moralistes de l’art pensaient que l’œuvre devait soustraire aux influences de son époque le spectateur qui en jouissait ; ils opposaient ainsi l’ouvrage de série, trivial et dépourvu de hauteur propre, au chef d’œuvre, monument intemporel, situé hors du temps et de l’espace. Selon une acception moins tranchée, l’art peut être considéré comme une construction, un pouvoir d’ordonner et de préfigurer le réel. L’artiste ne se contente pas de traduire le réel, il le génère et le régénère, il s’emploie à faire survenir matériellement des réalités d’abord imaginaires. À ce titre, l’art est une fonction et une dimension fondamentale de l’humain. C’est effectivement en présence des ouvrages de la machine que les artistes modernes ont vu se transformer leur champ de conceptualisation et d’action, « leur répertoire de formes et leur outillage matériel et mental » comme l’écrit Francastel. L’opposition entre art et technique semble se résorber dès que l’on observe que l’art est en quelques sortes lui-même un volet de la technique, tant du point de vue des modes opératoires que du processus figuratif. L’art est une clé de compréhension du monde, d’expression de ce monde, et d’action au sein de ce monde. Et c’est par le biais de la technique que se rencontrent et se mêlent l’art et les activités autres de l’homme. « Le domaine de l’art, ce n’est pas l’absolu, c’est le possible », dit encore Francastel ; l’art et la technique ne sont pas deux modes d’expression et de pensée figés et antagonistes, mais deux champs susceptibles de se croiser et de se renforcer en vue de générer de la nouveauté dans la main et l’esprit de l’individu.

Ces réflexions ont largement donné lieu à de nouvelles conceptions créatives ; aujourd’hui, il n’est pas rare qu’un artiste crée lui-même la matière dont il a besoin pour s’exprimer, attribuant ainsi des caractéristiques et des qualités propres à la matière, au lieu de se contenter d’exploiter celles qui existaient déjà communément. Lorsqu’on emploie aujourd’hui ce vocable de « technique », on songe immédiatement à l’ensemble des activités mécaniques de l’homme, ce qui a tendance à faire perdre de vue qu’il n’existe jamais « une technique » absolue, abstraite, qui pourrait être délibérément disjointe des différents contextes des autres activités ou capacités humaines. En somme, chaque activité mobilise une ou plusieurs techniques, et l’art en tant que tel est toujours technique. Francastel souligne ainsi une nuance importante « Quand on dit « technique », il s’agit non d’une forme spécifique de nos activités mais d’un aspect particulier de toutes nos activités ». La technique en somme, n’est pas une fonction autonome, elle ne s’active qu’en interrelation avec son contexte et avec les outils et les mains qui la manipulent.

Le livre de Francastel n’aborde évidemment pas la question des technologies numériques encore embryonnaires lors de sa disparition en 1970, et se base essentiellement sur une réflexion autour des avant-gardes et de grands mouvements tels que le cubisme, le futurisme, la vague abstraite, etc. Peut-on néanmoins aujourd’hui imaginer quels seront les enjeux futurs autour de ces questions, considérant la vitesse avec laquelle s’effectuent les développements contemporains de la technique ? Cela paraît compliqué, tant les révolutions technologiques semblent s’enchaîner, laissant dans leur sillage de plus en plus de potentiels consommateurs dépassés, lassés par l’amoncellement constant de produits nouveaux décrits comme « indispensables ». La jeunesse reste néanmoins le coeur de cible privilégié de ce mouvement, et c’est une véritable culture à part entière que la technique institue à son endroit ; une culture super-démocratique qui favorise l’interconnexion permanente des utilisateurs entre eux, les projetant dans un univers semi-virtuel au sein duquel ils s’ébattent avec une facilité qui ne manque pas de surprendre leurs aînés. Cette culture produit pourtant une forme de lien social bien réel, des référents dans lesquels des millions d’individus se reconnaissent et s’investissent. L’espace sans limites d’internet est le terrain de jeu numéro un de cette nouvelle culture ; l’art y est en quelques sortes remis entre les mains d’un public qui peut sans conséquence s’amuser à détourner ou à moquer les icônes de l’antique culture classique. La Joconde ou la Création d’Adam au plafond de la Chapelle Sixtine ont par exemple fait l’objet de milliers de détournements humoristiques ou politiques. D’une manière plus générale, l’utilisateur moyen peut en quelques clics se doter d’outils numériques lui permettant de se lancer dans la création sans même se lever de son fauteuil de bureau ; la toile regorge de « blogs » ou sites qui servent de galeries d’exposition d’oeuvres personnelles.

Ainsi la modernité tardive est-elle plus que jamais le temps d’un grand mélange, « d’une grande multiculturalité qui est aussi une promiscuité » comme disait Baudrillard, c’est à dire le lieu d’une certaine indistinction, d’un effacement progressif des limites claires entres les domaines de l’art et de la technique. Il sera de plus en plus difficile de démarquer l’un de l’autre ; d’aucuns annoncent que cela n’est même plus souhaitable tant l’un s’identifie à l’autre, que « tout est dans tout », que Faulkner, Beethoven et Rodin ne valent ni plus ni moins qu’une cuillère en zinc désignée en Suède et vendue en grand magasin ou que le gagnant d’un concours musical télévisé. Gardons néanmoins une distinction en mémoire : c’est la finalité de sa création qui démarque l’artiste du technicien. La technique ne crée aucune valeur particulière, elle leur donne forme et corps ; il est du rôle de l’art et de la pensée de créer ces valeurs.

 

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