La photographie d’identité dans tous ses états!

Le XXème siècle marque le temps de l’industrie de la photo d’identité, mais surtout de ses détournements artistiques.

Avant d’aller plus loin il me semble important de re situer le contexte historique de la naissance de la photographie d’identité. C’est a Alphonse Bertillon que l’on doit son apparition, avec les codes strictes que l’on connait de nos jours. Il est recruté sur les recommandations de son père par la Préfecture de Police de Paris pour établir les fiches signalétiques de malfaiteurs. Constatant inefficacité du système de classement de l’époque, il met au point une nouvelle méthode. En effet il décide d’ajouter de manière systématique pour les nouvelles fiches une image photographique codifiée, autrement appelée photographie d’identité.

Fiche Judiciaire, Alphonse Bertillon

« Le « bertillonnage » repose sur la réalisation systématique de fiches signalétiques individuelles, de format 14, 6 x 15 cm. Chaque fiche comprend au recto une double photographie de face et de profil, les observations anthropométriques, les renseignements chromatiques et les renseignements descriptifs. » C’est ainsi qu’est apparue le style de photographie que tout le monde a du faire au moins une fois dans sa vie, pour des fins administratives, juridiques ou encore ludiques; la photographie d’identité.

« Photographiez-vous vous-même ! Huit photos en huit minutes », c’est ce que nous  proposent les toutes premières machines de photographies automatiques et en libre-service, autrement appelées photomaton, entre la fin du XIXème et le début du XXème siècle. C’est ainsi un long cheminement qui a déplacé petit a petit la photographie de portrait vers une photo d’identité industrielle et accessible à tous.  Le photomaton, ce n’est pas seulement un procédé de prise de vue, c’est aussi une représentation, un portrait, une identité. Zone intermédiaire entre espace public et espace privé, a demi ouvert, a demi clos, elle est le lieu idéal de l’introspection, celui dans lequel seul, on se retrouve nez à nez avec nous même et notre propre identité. En guise de rideau, il s’agit là d’un morceau de tissu, souvent bleu, parfois rouge, qui arrive à mi-hauteur d’une cabine destinée, normalement, à fabriquer des autoportraits. A demi caché, a demi ouvert sur l’espace public, ce rideau masque l’identité ou plus exactement le visage de la personne, il la rend anonyme a la vue du public.

Renée Magritte, Je ne vois pas la [femme] cachée dans la forêt, dans La Révolution surréaliste, Paris, décembre 1929

Renée Magritte, Je ne vois pas la [femme] cachée dans la forêt, dans La Révolution surréaliste, Paris, décembre 1929

Depuis, son apparition des générations d’artistes ont été fascinées par le principe du photomaton et s’en sont alors servi a des fins artistiques, comme moyen de création.
D’Andy Warhol à Thomas Ruff, en passant par Cindy Sherman, ou les surréalistes comment René Magritte ou André Breton, ils sont nombreux à s’être emparés du photomaton pour jouer avec leur identité, raconter des histoires…

Une exposition vient alors susciter notre attention, il s’agit d’une exposition au Musée de l’Elysée a Lausanne en 2012 intitulée: “Derrière le rideau”  l’esthétique Photomaton, des surréalistes à Cindy Sherman en passant par Andy Warhol.

Petite présentation en image de l’exposition:   http://videos.arte.tv/fr/videos/l_esthetique_du_photomaton–6563242.html

Interview très complet et enrichissant du co-commissaire de l’exposition:                   http://www.artnet.fr/magazine/portraits/DEVAUX/clement-cheroux-exposition-derriere-le-rideau%E2%80%93l-esthetique-photomaton-musee-de-l-elysee-lausanne-video-2012-04.asp

Catalogue de l'exosition, DERRIÈRE LE RIDEAU – L’ESTHÉTIQUE PHOTOMATON

Catalogue de l’exosition, DERRIÈRE LE RIDEAU – L’ESTHÉTIQUE PHOTOMATON

Derrière le rideau, l’Esthétique Photomaton, est la première exposition consacrée à l’esthétique du photomaton. Elle est composée de six grandes sections thématiques: la cabine, l’automatisme, le principe de la bande, qui suis-je?, qui es-tu?, qui sommes nous?. Elle réunie plus de 600 œuvres de différents médias (photographies, huiles sur toile, lithographies et vidéos) réalisées par une soixantaine d’artistes internationaux, le but de cette exposition est de révéler l’influence qu’a le photomaton au sein du milieu artistique depuis sa création jusqu’à nos jours.

Voici un petit descriptif de chacune des sections qui composent l’exposition:

  • La cabine: A la fois intime mais tout de même publique, la cabine suscite une réflexion autour de la notion de confession, derrière le rideau tout est permis. Le reste du monde ne nous vois pas, on est confronté a notre propre image, a notre propre identité. C’est en cela que la cabine est un véritable lieu d’introspection.
  • L’automatisme: Depuis l’époque surréaliste jusqu’au artistes les plus contemporains, le photomaton a toujours fasciné de par son instantanéité mais surtout par son automatisme. Plus de photographe, c’est la machine qui fait le travail. C’est un procédé qui va fortement interpeller les surréalistes comme André Breton, Paul Eluard, Max Ernst…ils voient en celui ci la disparition de l’artiste au profit de la machine. C’est une manière pour ces derniers de retrouver un peu le principe de l’écriture automatique.
  • La bande: « Cette petite bande composée de quatres clichés, quatres instantanées, recrée des continuités spatiales ou temporelles. Mais si l’on regarde de plus près, l’image d’à côté est en fait l’image d’après. » Par la succession de clichés, le photomaton se rapproche du principe du cinéma. En effet mettre une image à côté d’une autre, c’est commencer à raconter une histoire.
  • Qui suis-je ?: Le photomaton est le lieu ou l’identité est mise en exergue. C’est le lieu de tout les questionnements, a la fois isolé du reste du monde par ce fameux rideau, on se retrouve face a nous même et notre propre image. C’est un espace de mise en scène de soi. C’est le lieu de tous les possibles. A travers le miroir qu’est le photomaton c’est notre identité nue que l’on cherche a atteindre, d’une part, mais aussi au contraire une sorte de métamorphose de soi grâce aux grimaces ou travestissements.
  • Qui es-tu ?: Mais le photomaton ça n’est pas simplement une remise en question de sa propre identité. Ça n’est pas seulement « qui suis je? » c’est aussi « qui es tu? ». « Il permet aussi d’interroger l’autre, à travers notamment le système d’identification légale qui délivre ce qu’on appelle communément des « papiers d’identité ». »
  • Qui sommes-nous ?: Comme nous l’avons expliqué précédemment, le photomaton permet d’interroger notre propre identité et celle d’autrui mais il permet aussi de réfléchir sur le couple, le groupe. Face au miroir on y pose seul, en couple ou en groupe. Ça n’est plus notre propre image mais c’est notre image en société, c’est notre image au sein du groupe. Poser a plusieurs c’est une manière d’affirmer notre appartenance a un groupe social.
Anne Delporte

Anne Delporte

Gillian Wearing, Self Portrait at 17 Years Old [Autoportrait à 17 ans], épreuve chromogène, 115.5 x 32 cm, 2003.

Gillian Wearing, Self Portrait at 17 Years Old [Autoportrait à 17 ans], épreuve chromogène, 115.5 x 32 cm, 2003.

D’un bout à l’autre de la chaîne, les intérêts des artistes diffèrent. Il y a ceux qui s’intéressent a la cabine elle-même, lieu minuscule de convivialité où des personnes s’entassent sur le petit tabouret et discutent, et la photographient.

Et puis il y a des artistes que la cabine n’intéresse pas. La seule chose qui compte c’est l’image qu’elle délivre: un autoportrait automatique tiré par une machine et ou le photographe a disparu au profit de la machine. Ce procédé encourage tous les délires. Cela va des grimaces adoptées par les surréalistes, aux postures exhibitionnistes d’un jeune homme qui tient grande ouverte sa braguette en passant par des portraits plus classiques.

Pour certains artistes comme Alain Baczynsky le photomaton va lui permettre une sorte de thérapie. Artiste Israélien d’origine Belge c’est en 1979 qu’il commence une psychanalyse. A la sortie de chaque séances il se réfugie dans un photomaton afin d’immortaliser son état d’esprit, son humeur, ses  émotions. Le résultat de cette expérience artistique donne lieu a une extraordinaire collection de 242 autoportraits. Ce qui l’intéresse c’est l’aspect psychanalytique du photomaton qui lui permet de révéler son inconscient et extérioriser ce qu’il a au plus profond de soi.

Au verso de chaque photo il note la date et son etat d’esprit lors de la prise de vue.

Alain Baczynsky, Regardez, il va peut-être se passer quelque chose, 1979-1981

Alain Baczynsky, Regardez, il va peut-être se passer quelque chose, 1979-1981

Alain Baczynsky

Alain Baczynsky

Alain Baczynsky

Alain Baczynsky

Alain Baczynsky, verso d'une photo

Alain Baczynsky, verso d’une photo

Alain Baczynsky, s’est livré a une interview des plus interessante qui nous en dit un peu plus sur les demarches personnelles de l’artiste.

http://www.paris-art.com/interview-artiste/alain-baczynsky-regardez-il-va-peut-etre-se-passer-quelque-chose/baczynsky-alain/475.html#haut

La liste des artistes ayant travailler avec le photomaton serait trop longue pour la développer dans sa totalité. Il reste tout de meme une artiste qui suscite mon attention, il s’agit de Véronique Béland et sa série « Un secret est un secret ».

Véronique Béland s’interoge sur l’identité de groupe. Lorsqu’elle parle de son travail et de sa demarche, voici ces propos: « J’ai demandé à des gens, connus et inconnus, de fabriquer eux-mêmes leurs portraits. La règle était simple: entrer dans une cabine de photomatons, attendre que la machine rejette le cliché à la face du monde, puis y annexer un secret, une confidence. Confessions à quatre dollars. J’ai compilé des identités qui racontaient à la fois le tragique et le banal du quotidien: la vérité d’être soi, les mensonges que cela implique, aussi, parfois. J’ai fabriqué un portrait de famille d’inconnus.

Au vernissage, le public devait arracher les photos des visages pour y découvrir, derrière, l’aveu de la personne concernée: détruire l’identité pour accéder à l’intimité. Au sol, on retrouvait 500 copies d’un petit livre d’artiste à emporter chez soi et dans lequel figurait, de façon anonyme, les secrets de tous les participants. »

Véronique Béland, un secret est un secret, 2008

Véronique Béland, un secret est un secret, 2008

C’est tout un travail sur la mémoire que réalise cette artiste a la démarche des plus surprenante. Justement la mémoire quand elle en parle, elle en fait le moteur principal de sa création. « Mon rapport à l’auto représentation s’est longtemps incarné dans ma relation individuelle à la mémoire, découlant du même processus : noter des souvenirs anodins et les manipuler. Une façon pour moi d’objectiver les choses dites ou faites dans le passé. »

Je terminerais cet article sur une pointe d’exentricité. Trois artistes ont relooker les célèbres cabines de photomaton: Ben, Gilles Ouaki, et Soklak Elgato.

Ben

Ben

Gilles Ouaki

Gilles Ouaki

Soklak Elgato

Soklak Elgato

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