Philippe Ariès, « Essais sur l’histoire de la mort en Occident du Moyen Âge à nos jours »

aries 1Philippe Ariès réalise dans cet ouvrage un grand tableau de la finitude humaine telle qu’elle s’est vécue à travers l’histoire occidentale.

Au Moyen-Âge, il qualifie la mort « d’apprivoisée » ; c’est une disparition consciente, attendue, et jusqu’au XVIIIe siècle elle est considérée comme acceptée, acceptable et religieusement rationnelle. C’est bien entendu la foi en Jésus Christ qui conditionne cette acceptation qui passe par plusieurs étapes (regret, confession, prière, absolution). La mort d’un individu est fortement sociale : la famille et les proches sont conviés à y assister.

Contrairement à l’Antiquité où les morts étaient enterrés en-dehors de la cité, le Moyen-Âge les fait enterrer près des Eglises. Ils demeurent proches des vivants. La cérémonie est le plus souvent la même pour les pauvres que pour les riches, l’inhumation elle-même n’étant que la mise en terre d’un corps déserté par son âme ; la différence se fait sur l’ornement des linges et du sarcophage, sur le nombre de personnels d’Eglise investis dans le processus, sur le nombre de messes qui sont données, etc.

Entre le XIe et le XIIe siècle, les choses changent. La mort s’individualise du fait d’un bouleversement dans la représentation du « Jugement dernier » ; jusqu’au XIIe, la responsabilité individuelle dans le salut était inconnue. Une place importante est donnée au phénomène de « pesée des âmes ». Un siècle plus tard, l’idée d’un bilan individuel en vue d’accéder à l’éternité s’impose. L’art figure fréquemment le mourant entouré de sa famille, mais aussi de la vierge et de plusieurs figures de l’Enfer, comme si le Bien et le Mal se disputaient son âme. La mort devient un enjeu de la vie. On renouvelle le principe des inscriptions sur les tombes des défunts, pratique disparue depuis l’Antiquité. La mort est en phase de personnalisation. Au XIIIe siècle, la pratique du « masque mortuaire » se répand, comme un prélude à la photographie. Le vrai visage du mort est dissimulé au profit de sa représentation.

Le Jugement dernier, Rogier van der Weyden, 1443-1452

Le Jugement dernier, Rogier van der Weyden, 1443-1452

À partir du XVe, la mort passe du statut d’évènement social normal à celui de fatalité tragique, elle devient romantique. Elle est même parfois chargée d’une symbolique sexuelle ; le martyr des Saints est représenté dans l’art comme une forme de jouissance extatique. La mort colonise l’esprit. Il n’est pas honteux de refuser la disparition des siens. On fait état publiquement de ses émotions. La mort effraye, la mort tétanise, elle frappe l’imaginaire des hommes, non plus comme une nécessité, mais comme une forme de punition inévitable. La mort d’autrui est de plus en plus difficilement acceptée.

Le Jugement dernier, Jérôme Bosch, après 1482

Le Jugement dernier, Jérôme Bosch, après 1482

Auparavant, seule comptait l’âme du disparu, son corps était laissé à la charge de l’Eglise ; à partir du XVIIIe, les familles commencent à éprouver un large souci pour la dépouille mortelle du disparu qui prend une nouvelle portée symbolique : on se rend sur les tombes, on s’efforce de communiquer avec les morts. Les tombés à la guerre se voient honorés par l’édification de « Monuments aux morts » favorisant le souvenir. La mort est devenue mémorielle. De mémoire, elle devient patrimoine.

Le grand bouleversement que nous connaissons intervient aux XIX et XXe siècles. La finitude humaine n’est plus seulement douloureuse, elle devient taboue. Un article célèbre paru en 1955, « The Pornography of Death » de Geoffrey Gorer, fait de la mort le nouvel interdit, remplaçant celui de la sexualité. Ariès résume : « On disait autrefois aux enfants qu’ils naissaient dans un chou, mais ils assistaient à la grande scène des adieux au chevet du mourant. Aujourd’hui, ils sont initiés dès le plus jeune âge à la physiologie de l’amour, mais, quand ils ne voient plus leur grand-père et s’en étonnent, on leur dit qu’il repose dans un beau jardin parmi les fleurs.  »

Dès lors, on cesse de représenter la mort. Il se développe une phobie toujours très répandue aujourd’hui : la crainte d’être enterré vivant, ou de se réveiller dans la tombe. La médecine hésite de plus en plus à révéler au malade gravement atteint l’inéluctabilité de sa mort prochaine pour ne pas l’effrayer et ne pas attrister ses proches. Loin de mourir chez soi, entouré des siens, de manière à favoriser la perpétuation du cycle et l’extériorisation des émotions, on prend l’habitude de mourir seul à l’hôpital, au contact du personnel hospitalier. L’hôpital se fait mouroir et la mort clinique, calculée, rationnalisée scientifiquement. On cesse l’acharnement thérapeutique, on laisse le vivant partir.

Ce sont les médecins qui décident le plus souvent. Dans ce cadre, les rituels religieux laissent place à la froideur du côté pratique des choses ; on ne pleure plus devant les enfants, on ne les expose plus au corps du défunt. L’incinération, jugée plus pratique et plus hygiénique, se développe radicalement. On ne se rend plus sur les tombes, faute de tombes. Les urnes funéraires ne sont l’objet d’aucun culte, et les cendres sont souvent répandues dans la nature, à la manière païenne des premiers âges de l’homme. La mort est à présent dépersonnalisée, interdite, rejetée dans l’inconnu. Cela, juge Ariès, ne peut qu’aggraver les frustrations psychologiques de ceux qui restent.

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Cependant la mort peut aussi être sublimée avec ces rituels mortuaires à l’américaine, durant lesquels on embaume et maquille le défunt pour le rendre « présentable », c’est-à-dire pour évacuer la laideur et l’horreur du pourrissement de la dépouille humaine. C’est une autre façon d’éviter la mort en la prolongeant, en faisant du défunt un simple « endormi » apprêté pour un long voyage.

Cet ouvrage date d’il y a quasiment quarante ans. Le constat de fond est on ne peut plus actuel, mais les nouvelles évolutions sur cette question ne sont bien entendu pas prises en compte. On meurt toujours massivement « seul », médicalement assisté dans des cliniques spécialisées. Mais il est incontestable que les progrès de la science et l’allongement de la durée de la vie favorisent toujours plus l’oubli volontaire de la finitude. Ajoutons que l’avènement du monde virtuel perpétue ce sentiment d’immortalité.

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