Le transmédia, ou la simultanéité de la réalité et de la fiction

Le terme transmédia est un néologisme attribué à Henry Jenkins qu’il utilise dans un article publié en 2003 dans le MIT Technology Review « Transmedia storytelling ». Il y parle des transformations qu’il constate dans le monde du cinéma, du jeu-vidéo et tous les domaines du divertissement. Il remarque notamment que les grandes entreprises ayant pour but de développer leurs franchises sont à la recherche de nouveaux supports permettant d’étendre un univers grâce à différents médias. Il nomme transmédia tout univers qui se décline sur plusieurs supports (souvent numériques) en proposant un contenu exclusif à chacun d’eux, comme un film qui s’étendrait en bande dessinées, en jeu vidéo, en application mobile ou en site internet, mais développant un complément à l’histoire initiale par le biais de chacun des médias.

Transmedia illustration

Ainsi, la narration transmédia est un nouveau mode de communication et de processus créatif qui vise à proposer une expérience unique, utilisant tous les outils (les médias) à disposition. Cette fragmentation du récit permet de recréer un univers fictif grâce aux moyens réels, accessible partout, tout le temps, de toutes les manières possibles.

Dans un autre article publié aussi en 2003 : « Why the Matrix matters », Henry Jenkins parle d’une des premières franchises à adopter cette posture, la saga Matrix, dont le premier opus est apparu sur nos écrans en 1999. Elle utilise ainsi tous les moyens possibles pour aller au-delà de la simple trilogie cinématographique en la déclinant en Bande-dessinée et en plusieurs court-métrages d’animation.


Il ne faut pas confondre transmédia, qui fragmente un univers sur plusieurs supports apportant chacun un complément, avec crossmédia, qui est le terme désignant un projet de communication prenant forme sur différents supports, comme une campagne publicitaire déclinée sur des affiches, des spots TV ou radio, ainsi que sur les réseaux sociaux. Ce dernier correspond plus particulièrement aux domaines du marketing et de la communication, contrairement à transmédia, qui définit mieux des œuvres ou des objets créatifs liés à l’audiovisuel. Frank Rose, qui publie « The Art of Immersion », fait aussi la différence entre transmédia et ce qu’il appelle « deepmedia ». Pour le premier la question c’est : « Comment raconter une histoire à travers une grande variété de médias? Le deepmedia met l’accent sur l’objectif: permettre aux spectateurs (à défaut d’un meilleur terme) de se plonger dans une histoire à quelque niveau de profondeur qu’ils souhaitent, de se plonger dedans. »

Ce que l’on appelle transmédia est en fait une étiquette qui regroupe plusieurs formes de communication comme la « gamification » dans les jeux à réalité alternée et les « serious games », l’interactivité utilisée notamment dans les webdocumentaires, la participation des spectateurs par le biais des réseaux sociaux dans le déroulement d’une série, ou bien la déclinaison d’un univers (généralement cinématographique) sur des supports numériques avant ou pendant la diffusion du film.

Le ARG, ou jeu à réalité alternée (Alternate Reality Game) désigne une œuvre fictionnelle proposant aux joueurs de participer et d’utiliser des moyens réels afin d’avancer dans l’histoire. Il est définit ainsi par J. James Bono et Mez Breeze sur le site Argology.org : « Les ARGs racontent des histoires à travers des éléments narratifs distribués par le biais de plusieurs plateformes. Ces variables de jeux sont soigneusement dissimulés aux joueurs jusqu’au moment approprié déterminés par le game designer. Le jeu engage les joueurs qui travaillent en collaboration par e-mail, contact téléphonique et interactions en temps réel ». Ils doivent par exemple faire des recherches sur des sites internet ou discuter avec une personne particulière sur les réseaux sociaux afin de trouver des indices et des informations complémentaires, nécessaires au bon déroulement du « jeu ».

altminds

Le site missingmhd6 du jeu Alt-Minds, de Éric Viennot

Le jeu « Alt-Minds »(2012) a été créé par Éric Viennot, game designer et grande figure du transmédia, et est basé sur ce principe en proposant au joueur de partir à la recherche d’une équipe de scientifiques disparue mystérieusement. D’après lui, Alt-Minds « propose une expérience inédite, au carrefour du jeu, des séries et des réseaux sociaux. [C’est] une nouvelle forme de fiction interactive et participative ». Cette manière de faire participer les gens vise surtout à brouiller la frontière entre la réalité et la fiction. Ainsi, le spectateur devient acteur et fait partie intégrante du dispositif.

Les documentaires insipides laissent la place aux webdocumentaires, comme « Fort McMoney », intégrant une grande partie interactive, immersive ou participative. Les visiteurs du site peuvent jouer le rôle d’un journaliste/enquêteur visitant les lieux et discutant avec les gens, ou participer à des débats sur les sujets évoqués pour avancer dans le récit. On désigne ce genre d’expérience par le terme « serious game » car le sujet est réel, donc sérieux, mais propose un dispositif de jeu vidéo avec la possibilité de visiter des lieux librement ou même de gagner des points.

Beaucoup de franchises ont utilisés le transmédia comme Batman : The Dark Knight (2008) et Avatar (2009) qui proposent des contenus exclusifs sur certains supports comme des sites internet ou des applications mobiles. Nous pouvons citer aussi des séries télévisées telles que Lost, Game Of Thrones ou What Ze Teuf (des français !) qui font participer les spectateurs grâce aux réseaux sociaux, en intégrant leurs envies au scénario. Vous pouvez enfin tuer un personnage agaçant ou rapprocher deux protagonistes qui tardent à s’embrasser. Cette dimension participative et « réellement » interactive est une des clés du transmédia.

 « Derrière ces mots à la mode, se cachent des réalités narratives et économiques et un désir de mettre en place des stratégies créatives concurrentielles du côté de la production. Du côté des récepteurs, et en particulier des fans, le désir de se plonger dans la découverte des univers narratifs existe, tout comme l’envie de les détourner et de se les réapproprier.» Mélanie BOURDAA, dans l’article « Le transmédia : entre narration augmentée et logiques immersives » publié le 13.06.2012 sur www.Inaglobal.fr

 Dans un monde où la technologie est de plus en plus présente, faisant entièrement partie de notre quotidien, il semble évident que les médias de masse et les grandes sociétés du divertissement adoptent un mode de communication et de création qui prend en compte les évolutions technologiques et sociales apparues depuis une dizaine d’années. La création transmédia semble en effet être en cohérence avec notre utilisation (ou plutôt consommation) des médias. La multiplicité de ces derniers nous pousse à passer de notre ordinateur à notre téléphone portable en passant par la télévision, et ce, sans nous en rendre compte. Il parait donc essentiel de proposer des contenus qui puissent prendre forme aussi bien sur petit que sur plus grand écran. Et c’est déjà le cas, le marché du documentaire, du film ou de la bande-dessinée sont en plein dedans !

Alors que nous n’avons pas complètement conscience de l’importance de ce type de production, le monde naissant du transmédia ne manque pas de reconnaissance auprès des plus grandes autorités de l’audiovisuel actuelles. Il y a même des aides nationales comme le DICRéAM (dispositif pour la Création Artistique Multimédia) dispensées par le CNC (Centre National du Cinéma et de l’image animée) aux webdocumentaires et objets interactifs innovants, ou plus étonnant, il existe de nombreux fonds régionaux pour l’aide à la création de contenus multimédias et transmédias. Ces aides régionales sont des acteurs majeurs dans la sphère du transmédia, et restent les principaux porteurs de projets à but culturel. Ainsi 46 millions d’euros ont été dépensés par les régions pour soutenir près de 550 projets partout dans le pays. Le site webdocu.fr propose une liste de ces aides nationales et régionales ici.

Les documentaires et autres produits audiovisuels tendent à être développés exclusivement à destination de plusieurs supports. Ainsi l’Office National du Film du Canada, lors du festival du documentaire de La Rochelle (Sunny Side of the Doc), a annoncée qu’elle ne dispenserait d’aide à la création qu’à des projets visant leur déclinaison sur au moins un autre support.

Événements transmedia en France et dans le monde

Événements transmedia en France et dans le monde

Plusieurs festivals ont vu le jour depuis quelques années, unissant sous leur bannière les acteurs de la création transmédia et des contenus numériques innovants. Par exemple l’Automne Transmédia 2.013 organisé par le PRIMI (Pôle Régional Image Multimédia Internet) à Marseille qui réunit plusieurs manifestations et entreprises comme le Marseille Web Fest, Marsatac, Euroméditerranée et Lexis Numérique. Il y a aussi l’événement I Love Transmédia, crée par la Transmedia Immersive University, une association de producteurs audiovisuels français et européens pour la promotion des écritures transmédias, présentant les dernières évolutions en matière de création de contenus culturels, majoritairement issus d’écoles et d’universités.

Autrement dit, les transformations des médias classiques dont nous sommes témoins n’en est encore qu’au stade des expérimentations. Toutes sortes de projets voient le jour en explorant les nouvelles voies qu’offre la multiplicité des technologies à disposition. Nous n’en sommes pas encore à une démocratisation du transmédia. Ce terme n’est utilisé que pour des initiatives nouvelles et innovantes, qui ne font pas encore parti d’un système de consommation des média complètement intégré au monde numérique. Cependant nous pouvons espérer que cette recherche d’univers fictionnel complet devienne un standard dans la création audiovisuelle. Il y a dix ans, Jean-Marie Messier, ancien président de Vivendi-Universal avant sa chute, prédisait la convergence des médias, des technologies et des marchés. Il faut croire qu’il avait raison et même qu’il voyait trop petit. Il n’est aujourd’hui plus question d’une simple superposition des moyens de communication, mais une réelle imbrication des médias, comme de leurs contenus. A l’heure des « télévisions-téléphones-ordinateurs » où aucune frontière n’est tangible entre les médias et leurs médiums, il est nécessaire de s’intéresser, et même se focaliser, sur le transmédia en tant que nouvelle forme de création et de diffusion.

Rémi Pagnol

Pour aller plus loin :

Le site/blog de Henry Jenkins

L’article « Transmedia storytelling » de Henry Jenkins sur le MIT Technology Review

Un top 10 des projets transmédia par Orange

L’état de l’art sur le transmédia par Mélanie Bourdaa

Un article sur LeMonde.fr par Michel Reilhac

Un dossier sur le transmédia sur le site InaGlobal.fr

Les articles de Éric Viennot

Un article lié sur LesEchos.fr

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