L’internet, une invitation à repenser la distinction entre public et privé – J. Zask

« L’internet, une invitation à repenser la distinction entre public et privé » est un article écrit par Joelle Zask et publié en 2008 dans Cahiers Sens Public. Joelle Zask est philosophe et maître de conférence à l’Université de Provence. On peut notamment consulter en ligne son blog « Philosophie, art et société ».
L’article propose de ne pas simplement considérer Internet comme une nouvelle forme de communication que l’on va étudier avec les concepts politiques appliqués à d’autres médias, mais comme une technologie qui provoque un remodelage des relations humaines, et demande donc de mettre à jours nos outils de pensée.

Internet, en tant qu’espace de communication, d’information et d’échange public, qui pourtant sert souvent à publiciser des contenus privés, amène à repenser la frontière entre public et privé, en prenant en compte que cette frontière est constitutive des régimes démocratiques. Doit-on considérer internet comme un domaine privé régi par le principe de tolérance à l’égard de l’expression individuelle ou le considérer comme un espace de communication publique qui devrait être dominé par des visées de partage et de communauté ?

Est privé ce qui est caché, intime. A une époque, était privé ce qui ne concernait pas le gouvernement, puis vers le 17ème siècle le sens du mot a évolué et est devenu le « droit d’être laissé tranquille », quelque chose qui est libre d’une réglementation politique.

La tolérance est la disposition qui va s’appliquer à tous les domaines sur lesquels le gouvernement n’a pas à se prononcer. Ce principe anime la distinction entre public et privé qui est propre au libéralisme politique. Si le domaine public est régi par l’idée d’égalité des citoyens devant la loi, le privé est régi par ce principe de tolérance, qui signifie une indifférence aux différences. Cette tolérance suppose qu’il existe entre les individus un point commun qui transcende leurs différences.

J. Stuart Mill possède deux arguments au sujet de la tolérance :
– fonctionnel (une société doit tolérer les conduites ou opinions de ceux qui ne causent pas de tort) ;
– moral (une opinion doit être tolérée car elle témoigne de l’autonomie de la personne qui la soutient).

Concernant les contenus diffusés sur Internet, l’exiguïté du principe de tolérance peut la rendre inopérante à repenser la distinction public/privé. Les contenus sont généralement classés entre licites (usage public d’une conscience ou raison privée) ou illicites (usage public d’une conscience ou déraison privée). Adhérer au principe de tolérance revient à admettre qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre le respect de la liberté d’expression et la prohibition de contenus signifiants l’absence de conscience ou de raison, ou plus globalement l’absence d’une partage d’humanité commune. Dans la pratique l’internet déroge à l’usage public de la raison et pourtant promeut des champs de discussion et d’échanges socialement utiles et individuellement enrichissants. Il pluralise clairement l’accès aux débats.

Faut-il alors défendre une liberté d’expression sans limites sur le web ? Peut-être pas, mais il faut trouver d’autres critères que ceux de la tolérance.

Il a fallu inventer des règles communes en tenant en compte de l’absence relative de filtres et de contrôle, et également la portée mondiale des contenus postés sur le net. Les internautes possèdent une nouvelle liberté qu’il est primordial de conserver. Seule est acceptable une réglementation qui émane de la volonté des utilisateurs, à travers l’acceptation de chartes communes d’utilisation, d’autodiscipline etc. Cette idée de contrôle interne n’est pas sans rappeler l’idée du self governement propre à la démocratie populaire ou participative. La caractéristique du self governement est qu’il s’exerce toujours dans la pratique consécutivement au ressenti de certaines conséquences des activités sociales. L’esprit public ne provient pas de dispositions innées, mais de l’usage social qu’un individu fait de ses facultés et de la part qu’il apporte à une communauté. Internet peut donc être perçu comme un laboratoire de la démocratie directe. Dans l’idée de self governement, le public est actif, il est celui qui définit les problèmes publics : il est le meilleur juge de ses intérêts.

Afin de rétablir la participation des individus à la sélection des choix et valeurs régissant leur existence commune, John Dewey affirme que la libération de l’information, de l’enquête sociale et de sa diffusion est fondamentale. Le public d’Internet est marqué par la pluralité des voix, par la présence d’émetteurs autant que de récepteurs, par l’ouverture à l’information. Dans bien des cas ce public a pu infléchir la politique et identifier des problèmes qui n’appartenaient pas à l’agenda des représentants mais qui étaient pourtant bien réels.

Dans la forme, les pratiques liées à l’internet devraient donc être contrôlées par les internautes en fonction de leurs besoins ou intérêts. Qu’en est il des contenus ?

Le régime de la tolérance se trouve ici une fois de plus limité, en effet cela reviendrait à n’autoriser que les contenus délivrés par un esprit dont les intentions sont raisonnables ou vertueuses, contribuant à un bien public.

Cela pose plusieurs problèmes :
– le domaine de la création échappe en partie à la logique intentionnaliste. Ce qu’on appelle une œuvre ne dépend pas forcément d’un processus intentionnel. Ce qu’on tient pour œuvre est irréductible aux intentions de son auteur.
– l’intérêt public réclame la diffusion et le libre accès de certains contenus qui ne sont pas destinés à être publicisés (comme des secrets politiques, programmes nucléaires etc), mais aussi des témoignages ou documents personnels perçus d’abord comme intimes mais qui avec le temps sont redécouverts comme dotés d’un intérêt public.

La distinction entre privé et public ne dépend ni de la nature des contenus ni des conditions de leur production, ni des intentions de leur auteur. Pour considérer la limite entre les deux il faut considérer la relation entre quelque chose qui est donné (réel et factuel), l’impact de cette chose sur les gens et le degré auquel ces gens reconnaissent cette chose comme importante en ce qui concerne leur existence. Pour envisager cette relation on doit donc considérer un rapport de mutualité entre les auteurs et les récipiendaires.

La nature du binôme public/privé est bien explicitée par Dewey. Pour lui un public est formé par l’ensemble des individus éprouvés par les conséquences indirectes d’activités auxquelles ils ne prennent pas part. Comme nos actes sont en partie imprévisibles, il est impossible d’assigner a priori la nature publique ou privée de ces actes. Seule l’observation de leurs conséquences permet de le faire.

Le web joue un rôle évident dans l’invention et la propagation des moyens grâce auxquels un public passif peut devenir actif, c’est à dire accéder à des données qui l’instruise.
On trouve toutes sortes de données concernant les relations sociales grâce à Internet. Elles peuvent procurer la connaissance requise afin que les membres du public puissent définir leur communauté et de là influencer les conditions qui les affectent.

Ceci est fondamental dans une démocratie complexe. Pour Dewey, un public ne peut s’organiser politiquement qu’à condition d’identifier les causes qui l’ont fait naître, et d’utiliser ces causes pour transformer sa situation. On pourrait ainsi imaginer que les contenus illicites sont ceux qui sont destructeurs des liens sociaux.

Au final, peut-être qu’ Internet est un moyen de communication dont la portée planétaire donne une chance concrète à un universel qui soit rencontre de différence, et non uniformisation, d’advenir.

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