Her

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Her est un film américain de Spike Jonze, réalisé en 2014, qui narre, dans un futur proche, l’histoire de Theodore Twonbly (Joaquin Phoenix), un trentenaire solitaire qui se remet difficilement de son récent divorce. Désireux de combler la solitude qui lui pèse tant, il décide de se procurer un des nouveaux systèmes informatiques sortis sur le marché qui s’adaptent à la personnalité de son utilisateur : il en vient alors à se lier d’amitié avec son Operating System (OS), prénommé Samantha (Scarlett Johansson).

L’action prend place dans un espace urbain remanié par le réalisateur : la ville, un mélange de Los Angeles et de Shangai, devient une mégapole contemporaine surpeuplée d’individus qui semblent ne jamais vraiment se croiser. En effet, tout le monde vit au rythme de la technologie, jour et nuit, grâce à une sorte d’oreillette qui fait office d’interface interactive.

Diapositive11Theodore, dont la profession consiste à dicter à son ordinateur des lettres d’amour ou d’amitié rédigées sur commande pour des clients qui ne prennent pas le temps de le faire eux-même, arpente quasiment constamment seul l’asphalte de ce futur aux lignes lisses et aseptisées : l’environnement urbain ne semble abriter que diverses entités humaines qui n’ont aucun contact les unes avec les autres. Effectivement, on y suit Théodore la plupart du temps seul, toujours au centre de l’image, avec généralement un gros plan sur son visage ou en plan pied, lorsqu’il se rend au travail ou qu’il rentre chez lui. Il parait souvent perdu et solitaire dans cet environnement où les interactions sont rares ; pourtant, lui-même équipé d’une oreillette, il écoute de la musique ou consulte ses mails sans chercher à être avec les autres et suit le mouvement des hordes d’employées de bureau qui vont et viennent sans se parler.

Diapositive09La caméra suit Theodore et lui confère une importance qui appuie le propos du film en le propulsant régulièrement au cœur de l’image : les choix de cadrage (gros plan, de pied) et l’emploi de longues focales pour filmer autorisent une profondeur de champ qui accentue la solitude physique et morale du personnage principal.

L’interrogation générale de Spike Jonze est la suivante : qu’est devenue notre relation à nous-même à l’ère technologique, mais également notre rapport à autrui ?

Il en ressort que la technologie a façonné de nouveaux espaces pour être ensemble : des espaces de solitude où personne n’interagit vraiment ; les gens sont ensemble mais ne communiquent pas entre eux. Her met ainsi en avant un monde moderne où les interactions entre les êtres sont brouillées par une surabondance de dispositifs permettant une connexion et une communication rapides et instantanées.

Theodore finit alors par acheter un nouveau système informatique, OS1, qui se nomme d’elle-même (et quasi spontanément) Samantha. Par ce biais, Her met en avant un hymne à l’immédiateté comme solution à la solitude : à travers les réseaux mis en place et la possibilité de combler le vide par des connexions ultra rapides, l’homme cache sa névrose existentiale sous la technologie. Theodore achète en effet le produit « OS1 » dans l’espoir d’annihiler sa solitude et de trouver un remède rapide à son désarroi.

Radiographie sociale de notre environnement actuel, Her fait des choix radicaux et judicieux pour parler de l’amour à l’ère 2.0 : le film montre l’évolution de la relation entre Samantha et Theodore, partant d’un simple contact entre un OS extrêmement intelligent et un humain en quête de soutien à une histoire d’amour complexe sur fond de singularité technologique et d’humanité profonde. Samantha se développe et évolue au contact de Theodore : comme un enfant qui grandirait, elle s’épanouit et devient de plus en plus sûre d’elle. Ce qui frappe d’ailleurs le plus, c’est sa capacité d’empathie (qui n’est en fait qu’une réponse logique aux choses et le fait qu’elle se base sur une multitude de personnalités d’utilisateurs différentes) face au comportement de Theodore : elle répond de façon réaliste et nuancée. Il ne manque qu’un corps à Samantha pour être ”humaine”, ce qui questionne dès lors l’avenir de la chair dans un futur qui n’est, semble-t-il, pas si lointain de nous…

Cette remise en question du corps et de la chair est centrale : Theodore a des relations sexuelles avec Samantha même sans corps ; il vit une histoire d’amour avec elle, et paraît déconcerté quand cette dernière fait venir un ”substitut” (une jeune femme qui se prête au jeu) qui lui donnerait donc une matérialité propre. Theodore paraît alors se soustraire à une anxiété qui est devenue commune avec les réseaux sociaux : le stress causé par les relations sociales « physiques » (avec autrui en face en face) devient trop lourd, trop pesant, au point que l’on cherche à y échapper autant que possible.

Pour poursuivre dans cette interrogation du corps, le film met en avant le concept de singularité technologique, qui représente l’évolution de l’intelligence artificielle finissant par surpasser l’intelligence humaine pour suivre sa propre voie, indépendante de la nôtre : dans Her, ce concept est perçu comme une conséquence naturelle de l’évolution des machines. Samantha finit par transcender la matière (elle le dit elle-même) pour aller plus loin, bien plus loin que les humains qui sont retenus par ”un corps qui va éventuellement mourir”. La chair ne serait-elle donc qu’une prison qui retient notre esprit d’aller plus loin dans l’ère technologique ?

On parle énormément de l’aspect négatif de la technologie en termes sociaux et psychologiques, mais je pense que Her va plus loin : si le film met en perspective le concept de singularité et le fait que l’intelligence artificielle puisse nous surpasser, il n’émet cependant pas de jugement négatif à cet égard : nous sommes en effet habitués à percevoir l’évolution technologique comme quelque chose de nuisible et surtout à travers un filtre anthropocentriste (le questionnement tourne généralement autour de l’homme et sa volonté de ne jamais être surpassé : il paraît inadmissible de voir la machine être « au-dessus » de son créateur). Toutefois, cela ne veut pas dire que le film de Spike Jonze ne s’autorise pas une critique du phénomène social, mais il dessine cette ligne de façon subtile et presque affectueuse.

Il nous montre également que la machine peut aider et offrir un espace de guérison, d’évolution, d’épanouissement, ce que l’on voit avec Theodore et sa relation à Samantha : une véritable sphère thérapeutique se met en place et apaise l’anxiété du personnage principal, ses interrogations, son cœur brisé. La scène de fin montre tout l’étendue de l’évolution de Theodore : alors que les OS ont déserté pour partir vers un espace indéterminé où ils pourront se développer sans une chair arbitraire et encombrante, Theodore retrouve son amie Amy, elle aussi chamboulée par le départ de son OS : il est alors capable d’être en dehors de la sphère de solitude et de s’autoriser le confort d’être avec autrui, ici, maintenant, dans l’immédiateté d’un contact direct avec l’autre, sans passer par le réseau et le virtuel.

arton7330-cb199Her arrive ainsi à passer outre la simple dénonciation des nouvelles technologies : le film questionne subtilement la réorganisation de notre espace personnel autour de la technologie, notre capacité à évoluer avec elle mais surtout, il offre un point de vue positif sur cette dernière sans la diaboliser ni lui donner une vision réductrice.

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