Seuls ensemble : de plus en plus de technologies, de moins en moins de relations humaines


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Psycho-sociologue de formation et enseignante en Sciences et Technologie au prestigieux MIT, Sherry Turkle travaille depuis les années 1980 sur les rapports entre robots, nouvelles technologies et êtres humains.

Dans Seuls Ensemble, ouvrage qui vient compléter une trilogie débutée en 1984 autour de la technologie, elle interroge la façon dont les nouvelles technologies ont redessiné le paysage de notre intimité, de nos relations et plus particulièrement de notre solitude. Le livre étudie notamment l’impact des nouvelles technologies dans notre cercle intime au moyen d’études auprès d’adolescents et adultes qui s’étalent sur une durée d’environ quinze ans.

Cette analyse se divise en deux parties :

  • Partie 1 : « Le moment robotique : nouvelles solitudes, nouvelles intimités, » qui s’intéresse aux nouvelles relations avec la robotique : c’est le « Mythe du Golem » revisité ;
  • Partie 2 : « En réseau : dans l’intimité, de nouvelles solitudes, » qui explore la façon dont le réseau métamorphose nos relations ainsi que l’évolution du « moi » dans un contexte de connexion perpétuelle.

Le moment robotique : nouvelles solitudes, nouvelles intimités

La partie 1 s’axe principalement sur la théorisation de la « robotique sociale », c’est-à-dire des liens affectifs, empathiques et amicaux que l’on peut créer avec des robots. Turkle démontre que nous nous sentons dorénavant davantage attachés aux robots et que nous les considérons comme des compagnons, ou parfois, comme des animaux de compagnie ; elle exploite entre autre de petits robots tels que les Furby, les Tamagochis, les Zhu Zhu Pets ou encore My Real Baby, tous ayant une forme anthropomorphique très accentuée (surtout pour My Real Baby qui, comme son nom l’indique, représente « un vrai bébé »).

A ses yeux, l’explication du succès des robots sociaux est dû à notre adhésion récente à cette nouvelle forme de technologie : s’ils savent certes faire plus de choses, ils suscitent notre confiance car notre vision des nouvelles technologies a évolué, notre regard sur eux s’est attendri et nous avons tendance à les adopter plus facilement car nous conférons une attache différente, plus amicale, à notre environnement technologique. On en vient même à penser que les robots sont capables d’empathie ou de toute autre forme d’émotion, ce qui est un pas considérable pour l’homme sachant que la peur liée à la technologie et la possibilité de la singularité a longtemps été une constante dans notre société : ne l’a-t-on pas retrouvé pendant des années dans les films ou romans de science-fiction / d’anticipation ? Les ouvrages d’Asimov en sont, par exemple, une représentation très concrète, au même titre que les films Terminator ou 2001 : L’Odyssée de l’espace.

Turkle creuse ainsi l’idée qu’une charge émotionnelle importante s’est créée entre les robots et nous, à tel point que nous les considérons comme « des humains de substitution, » comme elle le pointe à la page 186. Elle souligne notamment son propos en parlant de Paro, un petit robot phoque utilisé dans les maisons de retraite pour soulager la solitude des personnes âgées : il semble que le simulacre du lien social devienne suffisant pour combler une solitude intrinsèque à l’homme et à laquelle il ne peut réellement échapper.

paro-004Paro, le phoque-robot

En explorant des références telles que Kant ou Merleau-Ponty, Turkle cherche à prouver l’incapacité du robot à devenir un être à part entière, notamment en ce qui concerne la chair : l’incarnation ne peut se faire que dans le corps, et elle appuie son propos en refusant ici la possibilité d’une conscience pour le robot (ce qui fait penser, par exemple, à la nouvelle Le robot qui rêvait, d’Isaac Asimov, mettant en scène un robot capable de rêver et donc, par conséquent, capable d’avoir une conscience). L’auteur ne se montre pas particulièrement prône à l’évolution du cyborg, ce qui paraît parfois trop négatif au vu des avancées actuelles.

En réseau: dans l’intimité, de nouvelles solitudes

La partie 2 se dessine à la suite de la partie 1 lorsque Turkle aborde notre relation à l’interconnectivité permanente et comment cette dernière affecte l’architecture de la solitude au point de créer de nouveaux lieux « liminaires » — ce concept, théorisé par l’anthropologue Victor Turner et remployé par Turkle, désigne la frontière entre le réel et le virtuel. Elle met ainsi en perspective les nouveaux lieux créés par la solitude et questionne l’appareillage protéiforme du monde dont découle une nouvelle mondéité. Elle demande d’ailleurs, à la page 246 : « mais que devient le « lieu » si ceux qui s’y trouvent ne prêtent attention qu’à des personnes absentes, et non plus à celles qui les entourent ? »

Turkle ouvre dès lors un débat sur les implications sociales et morales de nos choix technologiques. La chercheuse explique que la technologie nous permet toujours d’être ailleurs et que nous sommes perdus dans un balancement constant entre la connexion et la déconnexion. En effet, nous oscillons entre un état de panique si nous ne sommes pas connectés et un état de stress lié au débordement que présente la technologie : cette dernière nous stresse autant qu’elle nous aide. Elle démontre que nous nous sentons accomplis à travers la technologie et non plus à travers le face à face avec autrui qui représente, pour beaucoup de gens, une « épreuve » où l’on se met en danger. En employant des exemples concrets comme les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Youtube…) et les jeux vidéos en ligne (Second Life, World of Warcraft), Turkle soulève le manque authenticité que présente la toile à travers ces nouveaux réseaux et le besoin constant de s’afficher sur la surface du web plutôt qu’affronter clairement autrui dans une épreuve du regard : elle souligne cet argument en citant Emmanuel Lévinas, qui explique que voir le visage d’autrui, c’est le voir dans son dénuement, dans sa plus profonde fragilité, ce que nous perdons en passant par des relations virtuelles dématérialisées.

Elle critique par conséquent notre retrait dans notre espace personnel et notre incapacité à aller vers autrui dans le réel, déplorant la perte croissante d’humanité, de relation réelle, vivante, surprenante et imprévisible que nous avions pourtant auparavant.

Turkle met donc en garde contre la façon dont les nouvelles technologies sont en train de redessiner le paysage de nos sociétés et de nos vies : elle écrit même que « la technologie met en place un nouveau contrat social » (p. 276) et que la connectivité a pris une place tellement importante dans notre horizon que nous nous adaptons à elle plus qu’elle ne s’adapte à nous.

Elle reprend des figures célèbres pour appuyer ses réflexions, comme Thoreau et Walden en interrogeant les changements qui ont opéré à fuir la solitude plus qu’à l’accueillir comme un sanctuaire de repos pour la conscience ; la solitude est dorénavant perçue comme un symptôme à guérir en utilisant la technologie : mais où est passé le côté apaisant, formateur et réparateur de la solitude célébrée par Walden ?

3102-mediumPublié en 1854, Walden ou la vie dans les bois explore l’exil d’un an de son autheur, Thoreau, afin de mettre en lumière les effets bénéfiques de la solitude afin d’avoir davantage de recul sur la société et la politique.

A ses yeux, il faut cultiver la solitude et la développer afin d’apprendre à être seul : nous ne devons pas croire l’adage technologique qui nous dit que « nous ne serons jamais seuls » car la technologie n’est qu’un simulacre de lien social et ne remplacera jamais totalement ce dernier.

L’amère déception : le désenchantement à l’ère 2.0

Si elle est souvent critique envers les nouveaux enjeux technologiques, Turkle essaie de faire ressortir l’idée que nous devons interroger les technologies et réseaux qui nous entourent sans tomber dans une diabolisation radicale du sujet. Son histoire peut cependant se lire comme celle d’une déception par rapport aux espoirs qu’elle avait pu placer dans la technologie lors de ses débuts comme psychologue scrutant les rapports homme/machine dans les années 1980 : on le ressent très fortement par la multitude d’expériences et de témoignages qui vont dans son sens, celui d’un désenchantement sans pareil qui s’avère être un phénomène très présent à l’ère du 2.0. En effet, nombre de chercheurs mais aussi d’artistes ont montré une frustration lors de la démocratisation d’Internet qui est devenu un média de masse, non plus célébré pour ses nouveaux enjeux mais critiqué pour son aliénation de l’homme et sa déshumanisation de ce dernier.

Passant d’un optimiste enthousiaste dans son premier livre à une déception pessimiste dans Seuls Ensemble, Turkle démontre l’évolution de la technologie et son impact social, qu’elle considère souvent comme « dangereuse », désenchantée et mécanisée.

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