IDENTITÉS NUMÉRIQUES – expressions et traçabilité

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La question de l’identité est une problématique qui a, de tout temps et à de nombreuses reprises, été très largement étudiée. Cependant, avec l’apparition relativement récente d’internet, notamment comme nouveau vecteur de communication, apparaît une nouvelle forme d’identité à dissocier de l’identité traditionnelle : il s’agit de l’identité numérique.   Avec internet, le sujet découvre la possibilité nouvelle de se créer un double imaginaire. Pourtant, l’identité numérique est contradictoire : d’un côté on trouve l’identité que l’on construit, maîtrise et incarne (réseau sociaux…) et de l’autre celle dont on a aucun contrôle, avec l’inscription de toutes nos données personnelles sur des serveurs, et ce sans que l’on soit d’accord ni même souvent que l’on en soit conscient.                           Comment l’individu gère-t-il son identité numérique, avec toutes les contradictions qu’elle apporte?
« Identités numériques, expressions et traçabilité » est un ouvrage collectif dirigé par Jean-Paul Fourmentraux regroupant plusieurs articles publiés dans la revue Hermès qui met en avant cette opposition, présentant internet à la fois comme un espace d’expression identitaire et comme un espace de contrôle de nos données personnelles.

Ainsi, internet permet de se créer une identité numérique que l’on maîtrise. On distingue pour cela plusieurs secteurs:

Dans un premier temps on trouve les réseaux sociaux (facebook, twitter, instagram…) On peut observer que les réseaux sociaux sont de plus en plus présents et importants dans nos vies, ils occupent de plus en plus de place (voire trop de place?). En effet, par le biais de ces réseaux les gens sont de moins en moins pudiques: tous les événements qui rythment nos journées se retrouvent en ligne, quand bien même ils seraient dénués d’intérêt. « Ils prennent manifestement plaisir à cette exhibition de leurs échanges personnalisés » (Dominique Cardon p105) : c’est la communication privée-publique . Mais justement, à présent on n’écrit plus pour raconter réellement ce que l’on fait mais pour capter l’attention: c’est cette dernière qui compte, et non plus l’information elle-même. C’est pourquoi le flux est important : les internautes vont à la course aux « likes » en multipliant ainsi les démonstrations de leur vie privée. Si les déclarations en elles-même ne comptent plus, ce qui a désormais de l’importance ce sont les réactions de notre public, qu’elles soient brèves ou suscitent de longs échanges. « L’écriture de soi dans un monde virtuel touche très vite le besoin de réconfort narcissique de chaque individu. » (Franck Beau, p88) Cependant l’exposition -parfois abusive- de soi ne signifie pas un renoncement au contrôle de son image au contraire : on observe ici un comportement incohérent de la part des internautes: d’un côté ils sont de plus en plus impudiques dans leur pratique d’exposition de soi, mais de l’autre ils sont de plus en plus préoccupés par les risques de contrôle.

Les comportements diffèrent quant à la construction de son image, de son identité sur les sites de rencontre. « L’identité numérique doit faire l’objet d’une construction tenant compte de l’effet de séduction à exercer sur l’autre » ( Marc Parmentier p73). L’image donnée de soi ne vise pas une sincérité absolue: au contraire sur les sites de rencontre l’identité numérique est l’objet d’une construction de soi ayant pour but de créer un effet de séduction sur l’autre. Cependant cet « autre » utilise les mêmes procédés, et ainsi il ne s’agit pas de mensonge à proprement parler puisqu’on sait que tout le monde fonctionne, de façon plus ou moins abusive, de cette façon. Ainsi, face au profil d’un utilisateur sur ce type de site, on sait que si la personne a modifié certains éléments qui le caractérise, il aura tenté de se magnifier et non de dégrader son image. Cependant une nouvelle contradiction fait surface: c’est ce qu’Adam Smith appelle « Le paradoxe de la femme fardée » : elle se maquille pour séduire mais voudrait plaire pour ce qu’elle est réellement, au naturel. Cette tension entre l’envie de plaire et celle d’être soi est bien présente sur les sites de rencontre. On y retrouve, comme sur les réseaux sociaux une nouvelle perte de pudeur par rapport à notre identité traditionnelle : on parle abondamment de soi, on expose immédiatement son identité narrative, ses caractéristiques, ses goûts – allant parfois même jusqu’à nos goûts intimes exposés aux premières lignes aux yeux de tous et sans retenue.

L’internaute dispose d’un dernier outil pour construire sciemment son identité numérique, il s’agit de l’avatar. C’est l’instrument avec lequel il manifeste son action dans l’environnement numérique, qu’il construit , à son image ou suivant une image fantasmée. « Le travail que représente cette mise en scène de soi est le premier levier d’élaboration d’une identité virtuelle« . (Franck Beau p83). L’émergence de la figure de l’avatar dans la construction de notre identité numérique amène elle aussi à de nouvelles réflexions. L’avatar, présent dans les jeux vidéos en ligne, constitue une identité « ludique », en opposition avec notre identité réelle. Pourtant à quelle moment franchit-on la frontière entre le virtuel et le réel, et cette frontière peut-elle réellement être franchie au moyen d’un simple avatar? On peut citer comme exemple le jeu second life, où le joueur vit dans un monde virtuel par le biais de son avatar, étant au contact d’autres internautes. A notamment déjà eu lieu un procès – dans la vie réelle – d’une femme demandant le divorce suite à l’adultère de son époux -adultère fictif ayant eu lieu sur second life. « Les avatars doivent-ils être considérés comme une sorte d’extension symbolique des personnes humaines qui les animent ou bien n’étaient-ils que des mannequins outils, des robots télécommandés destinés à tous usages et manipulables sans attention particulière? » (Marc Parmentier, p75). Cette question se pause d’autant plus que ces plateformes virtuelles peuvent, pour certains de ses utilisateurs, se confondre avec le monde réel : leur réalité n’est plus le monde physique qui nous entoure mais bien celui du jeu auquel ils s’adonnent, et dans lequel ils progressent par le biais de cet avatar, figure qu’ils ont créée, choisie, contrôlée. Ces comportements peuvent être liées à des manques de confiance , d’estime de soi, des difficultés à communiquer avec l’extérieur. Derrière un avatar, on peut devenir qui l’on souhaite, compenser avec les manques, les fragilités que l’on éprouverait dans le monde physique.

Ainsi, internet nous offre de nombreux moyeux de nous créer une identité numérique et virtuelle, avec toutes les contradictions que cela apporte. « Loin d’être composé de données objectives, attestées, vérifiables et calculables, le patchwork désordonné et proliférant de signes identitaires exposé sur les sns est tissé de jeux, de parodies, de pastiches, d’allusions et d’exagérations. L’identité numérique est moins un dévoilement qu’une projection de soi . Ainsi dévoilent-ils des éléments très différents sur meetic, facebook,pintersest ou seconde life. Les utilisateurs multiplient par ailleurs les stratégies d’anonymisations pour créer de la distance entre leur personne réelle et leur identité numérique, et ce jusqu’à détruire toute référence à ce qu’ils sont et font « dans la vraie vie ». » ( Dominique Cardon, p101)

Pourtant, au moyen de l’identité numérique les individus restent aisément traçables. »L’individu numérique est bien épié avec un degré de pénétration inédit ». (Louise Merzeau, p144)
Chaque agissement social se traduit en données, désormais on ne peut plus ne pas laisser de traces, et se construit ainsi une deuxième identité numérique, sur laquelle l’individu n’a cette fois aucun contrôle. Cette identité numérique est créée non pas à partir des informations que nous choisissons de transmettre ni celles qui créent notre identité narrative, mais par l’accumulation des traces que nous laissons par nos connexions : téléchargements, géolocalisations, achats, contenus produits, sites visités… Cette identité disséminée dans les réseaux ne nous est que très partiellement palpable, nous ne savons pas exactement dans quelle mesure nos informations sont collectées. Ainsi si nous pensons maîtriser notre identité numérique, notre image virtuelle, la quantité d’informations que nous divulguons en ligne, la réalité est tout autre. « Pendant que les personnes jouent elle-même avec leur signature, les puissances économiques et politiques cherchent à cerner leur comportement. Toute la question est de savoir ou passe la frontière entre surveillance et redocumentarisation. »(Louise Merzeau, p139.  La question de la collecte de nos données personnelles et informations fait de plus en plus débat, les internautes étant de plus en plus révoltés par l’idée de voir leurs comportements épiés, et ce d’autant plus depuis les révélations faites par Edward Snowden sur les programmes de surveillance de masse américains et britanniques.

Mais « Imaginer qu’on pourrait suspendre cette traçabilité sans affecter du même coup toute la logique des interactions est une illusion. » (Louise Merzeau, p140). En effet, on observe des contradictions chez les citoyens quand à ce désir de protéger leur données: d’un côté ils s’offusquent des collectes qui sont opérées, mais de l’autre le climat actuel les pousse à vouloir être protégés des terroristes et à placer les méthodes d’identification prioritairement par rapport à la protection de leurs informations privées. D’autre part, et c’est sur ce point que la contradiction est la plus forte, le désir du consommateur d’avoir un service adapté à ses besoins propres et de plus en plus accru, même si il doit pour cela divulguer ses informations personnelles aux géants mondiaux ou aux entreprises. « Il s’agit d’une mutation culturelle encore plus forte et encore plus durable que celle provoquée par la lutte anti-terroristes. » (Louise Mergeau, p156) Ainsi le consommateur et citoyen qu’est l’internaute d’aujourd’hui exprime le désir de conserver ses données privées tout en souhaitant que les gouvernements découvrent celles des terroristes, et que les entreprises lui offrent des services adaptés personnellement. Le paradoxe est grand, de même que celui qu’on pourrait observer avec l’exemple des bloqueurs de publicités (add block) : En peu de temps a eu lieu une utilisation exponentielle de cette outil : l’individu veut contrôler ce qu’il voit, refuse le harcèlement médiatique, l’exploitation commerciale. Pourtant, si les publicités étaient supprimées d’internet, les petits sites ne pourraient plus exister et subsisteraient uniquement les quelques géants mondiaux (facebook, twitter etc…) ce qui restreindrait énormément les libertés des internautes.

Ces quelques arguments pourraient justifier la collecte de cette identité numérique sur laquelle nous n’avons pas de contrôle. Cependant, comme nos ignorons dans quelle mesure elle a lieu, on peut à juste titre s’interroger sur une utilisation abusive de ces moyens de contrôle.

Ainsi, « Ces données personnelles accentuent le caractère indexable de l’être humain et pausent la question de savoir si l’homme deviendrait, ou non, un document comme les autres. » (Jean-Paul Fourmentraux, p18)

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