Ne suis-je pas une femme ? – bell hooks

« Les livres scolaires ne parlent pas des gens qui me ressemblent. Les programmes scolaires ne parlent pas des femmes noires comme moi. Durant ma scolarité, je n’ai pas le souvenir d’avoir étudié beaucoup de femmes et encore moins la vie d’une noire qui avait marqué l’histoire ou d’avoir étudié le texte d’une auteure noire ayant du talent. Plus jeune, j’étais donc persuadée qu’il n’existait pas vraiment de noires qui avaient marqué l’histoire ou de noires ayant assez d’intelligence pour qu’on étudie leurs œuvres.»  

Que dévoile cette réflexion ? Contrairement à ce que l’on peut penser, elle ne date des années 1970 du temps des Black Panthers et militantes pour les droits des femmes. De nos jours, la littérature étudiée, vantée, récompensée aux prix les plus prestigieux est généralement masculine et blanche avec une rédaction centré sur le point de vue de l’homme. Même si des écrivains noirs comme Aimé Cesaire, Alexandre Dumas ou Léopold Sédar Senghor ou des parcours incroyables de grandes figures tel que Nelson Mandela ou Malcom X ont aussi marqué l’histoire,  il y a toutefois, une question qui a trotté dans la tête de presque toutes femmes noires : « Dans l’Histoire, où sont passées les FEMMES qui me ressemblent ? ». Encore une fois, nous pouvons réaliser à quel point être femme et noire pouvait rendre un individu doublement invisible dans les médias, dans les récits historiques et même dans les combats féministes : c’est là que l’afro féminisme a été mis en lumière. L’afro-féminisme est un combat qui s’est interrogé sur l’exclusion des minorités noires au sein du féminisme.  Bell Hooks, fut l’une des plus grande activiste noire, féministe, militante pour l’égalité raciale, qui s’intéressait très particulièrement aux imbrications entre race, classe et genre. Elle  décrit dans ce livre devenu un classique les processus de marginalisation des femmes noires et met en critique les féminismes blancs et leur difficulté à prendre en compte les oppressions croisées. Un livre majeur du « black feminism » enfin traduit plus de trente ans après sa parution ; un outil nécessaire pour tous-tes à l’heure où, en France, une nouvelle génération d’afro-féministes prend la parole.

Son liv41yly7ihs8l-_sx338_bo1204203200_re riche et accessible, Ne suis-je pas une femme ? part d’un constat, largement étayé au fil du livre : celui de l’invisibilité des femmes noires dans les luttes pour l’égalité, le fait qu’elles n’aient pas d’identité. « Lorsque l’on parle des personnes noires, l’attention est portée sur les hommes noirs ; et lorsque l’on parle des femmes, l’attention est portée sur les femmes blanches. C’est particulièrement flagrant dans le vaste champ de la littérature féministe », souligne bell hooks, preuves à l’appui. À partir de multiples sources, l’auteure retrace ici la trajectoire des femmes afro-américaines.

La préface du livre est de Amandine Gay qui retrace le parcours de femmes noires activistes comme Sojourner Truth, une militante noire américaine, qui, en 1851, prononça le discours Ain’t I a woman à une Convention des femmes à Akron en Ohio. Elle évoque aussi l’histoire de Paulette Nardal, une martiniquaise, qui, en 1920 à Paris fut la première femme noire à étudier à la Sorbonne. Elle fonda des salons littéraires pour mettre en relation les diasporas noires.

Amandine Gay revient aussi sur son parcours et son passage au sein du collectif « Osez le féminisme » dont « la majorité des membres sont blanches » et dont le discours est « éminemment paternaliste ». Amandine Gay dénoncamandine-gay_par-enrico-bartolucci_smalle ce « problème de cécité » dont souffre la France, ce « refus de voir les Blanc.he.s et les Noir.e.s hors d’une rhétorique universaliste qui invisibilise les couleurs et les hiérarchies qui y sont associées ». C’est pour cela que tout au long elle encourage la 3ème vague d’afro féministes de militer via tous les moyens connectés possible. Depuis 2013, l’afro féminisme réapparaît alors avec une grande vigueur en France avec des blogs, des manifestations, des collectifs, des émissions de radio, des revues, des conférences et même via les youtubeuses.

De surcroît, au cours du livre, bell hooks souligne qu’au début de son militantisme, elle pensait que le sexisme était moins important que le racisme mais des décisions historiques ont permis de comprendre que l’un et l’autre sont indissociables : en effet, après de nombreux débats, le droit de vote fut d’abord donné aux hommes noirs. Les femmes noires ne pouvaient alors pas s’allier aux femmes blanches car ces dernières étaient racistes. Et si elles soutenaient le droit de vote des hommes noirs, alors elles faisaient perdurer des valeurs patriarcales.

Dans les années 50, au début  de lutte pour les droits civiques, il a été exigé que les femmes noires aient une position subalterne. Les féministes blanches ont idéalisé les femmes noires en parlant de leur « ‘force ». Or comme le souligne bell hooks, il est différent d’être forte face à l’oppression que d’être forte parce qu’on a vaincu l’oppression. Les femmes noires sont célébrées dans leur rôle de mère, leur disponibilité sexuelle, leur capacité à porter de lourdes charges. Ainsi quand les féministes blanches se comparent aux noirs, pour souligner les oppressions qu’elles vivent, elles oublient les femmes noires…

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Ses chapitres sur la période esclavagiste dévoilent bel et bien que le sexisme est aussi fort que le racisme. Au XVIIème siècle, certaines femmes blanches sont encouragées à épouser des hommes noirs pour avoir des enfants métis qui pourront travailler. Avec l’apparition des lois anti métissage, ce sont les femmes noires qui doivent faire des enfants, qui pourront servir ensuite d’esclaves. Les esclavagistes commencent donc à importer aux Etats-Unis des femmes noires car ils considéraient qu’elles étaient déjà habituées aux travaux des champs. Sur les bateaux, elles n’étaient pas enchaînées contrairement aux hommes ; mais cela favoriserait leur agression par les esclavagistes. Les viols sont donc très nombreux ainsi que les grossesses qui en découlent.

Au cours de l’histoire, au XIXème la vision de la femme blanche évolue. On voit en elle une déesse, innocente. La femme noire, a contrario, est vue comme sauvage, sexuelle, une tentatrice, une prostituée. Beaucoup d’abolitionnistes lorsqu’ils parlent des sévices subis par les femmes noires parlent de « prostitution » au lieu de viol pour éviter de choquer ; cela a contribué à véhiculer l’image d’une femme objet et pécheresse. Les femmes blanches voient souvent les femmes noires comme responsables du viol qu’elles subissent et ces femmes blanches esclavagistes ont beaucoup persécuté les femmes noires.

Les hommes noirs finissent par imiter les blancs, et violent aux aussi les femmes noires.  Il est difficile d’estimer le nombre de grossesses issues des viols. Les femmes étaient parfois récompensées après la naissance d’un enfant (qui valait plus cher s’il était métis). Les fausses couches étaient extrêmement nombreuses ainsi que les mortes en couches. Les hommes noirs sont souvent réticents à reconnaître qu’ils peuvent oppresser par le sexisme car cela serait reconnaître qu’il existe une autre oppression que le racisme. Car oui, les femmes noires sont opprimées à la fois par les hommes blancs et les hommes noirs. Certains hommes noirs expliquent ainsi que s’ils ne désirent pas les femmes noires c’est qu’elles ne sont pas assez féminines contrairement aux femmes blanches.

Les mouvements féministes de femmes blanches se sont malheureusement construits sur des bases racistes. Beaucoup de femmes blanches se battaient pour le droit de vote mais contre celui des noirs. Elles étaient contre l’esclavage maissuffragettes-real pas pour la suppression des inégalités. Beaucoup de suffragettes ne supportaient pas l’idée que les hommes noirs aient des droits avant elles ; certaines ont donc milité pour la suprématie blanche. Beaucoup soutenaient la ségrégation raciale. Elles étaient encore plus opposées aux femmes noires qui étaient vues comme moralement impures et perverses.

Surtout que les femmes blanches ont été les bénéficiaires les plus immédiates de l’esclavage ; cela ne changeait rien au statut de l’homme blanc mais beaucoup à celui de la femme blanche qui avait désormais un pouvoir sur quelqu’un. Après l’abolition de l’esclavage, les femmes noires ont travaillé comme domestiques et donc l’exploitation domestique a continué.
Beaucoup de militantes noires se sont intéressées aux droits des femmes après l’abolition, mais comme elles étaient obligées d’identifier leurs mouvements par leur couleur de peau, on supposait que leur priorité était de lutter contre le racisme et pas contre le sexisme.

Au final pour bell hooks, dire que les hommes ont des privilèges c’est accréditer l’idée qu’on ne peut s’accomplir qu’en agissant comme un homme, et que le masculin est supérieur au féminin. Elle décide donc de se réapproprier un autre féminisme : l’afro-féminisme.

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Article rédigé par Sanella M.L

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