Airborne, Žilvinas Kempinas 2008

Žilvinas Kempinas © G. Barysaitės nuotr.

Žilvinas Kempinas est un artiste Lituanien au fonctionnement particulier : « quand il a une idée, il essaie de l’oublier, si elle revient, il la met encore de côté et ce jusqu’à ce qu’il soit complètement « hanté ». Alors il se penche sur la question et travaille à la réalisation de son idée.

Il déclare que son inspiration lui vient du passé et considère l’ensemble de son travail pratique et théorique comme un seul et long processus, auquel uniquement le temps pourra apporter des solutions et une eventuelle évolution. C’est pour cette raison qu’il revendique passer le plus clair de son temps à contempler le monde.

Par concomitance avec des travaux d’artistes comme Duchamp et ManRay qui tentent de « libérer l’objet de la paralysie qu’est l’usage », il se place dans la lignée de Dubuffet, qui lui aussi « cherche à travailler l’objet non pas tel qu’il nous apparaît, mais tel qu’il est losqu’on l’a débarassé de son faux semblant, de l’enduit qui le protège ».

Le matériau de Žilvinas Kempinas est la bande magnétique, qui l’interroge et qu’il interroge depuis ses débuts. Il traite ainsi dans son oeuvre de la matérialité d’un objet qu’il va totalement détacher de sa fonction. 

Cette bande magnétique le passionne. Il la considère comme un matériau qui appartient à deux mondes, le monde abstrait qu’il assigne aux idées, à la géométrie et aux mathématiques (un monde où la ligne serait infinie, capable de léviter) et le monde physique, de ce qui s’use : le « monde réel » où la bande est juste un produit de masse industriel et familier.

©2017 Žilvinas Kempinas

Tout son travail consiste en la mise en lévitation de cet objet « bande magnétique » à l’aide de ventilateurs. Dans Airborne exposé à la friche belle de mai dans le cadre de l’exposition Supervision, il l’a place dans une grande salle que le spectateur a la possibilité de traverser ou de contourner. Le côté impressionant de son installation, réside en la nouvelle dimension que prend la bande magnétique : elle obtient une présence qui écrit une architecture spatiale et mouvante. Kempinas lui offre ainsi une existence propre. Lors de l’exposition « Persona. Etrangement humain », la co-commissaire Anne-Christine Taylor-Descola, nous parle d’un monde où la présence du non-vivant ( IA, androïdes, nouvelles technologies…) est en train de modifier les frontières de l’humain. Elle explique que le monde est de ce point de vue en train de se repeupler de présences. On peut qualifier ces présences de réalités, en se référant aux « existences moindres » d’Etienne Souriau. Situé au croisement de l’existence, de l’art et du droit, il donne à l’artiste le rôle de faire exister d’avantage, de donner de la réalité à ses créations. Pour Souriau, le créateur est sans cesse en train de lutter pour que son œuvre ait le « droit » d’exister et d’occuper légitimement une place dans ce monde. Cet ouvrage pose la question : « toute création n’est-elle pas un plaidoyer en faveur des nouvelles existences qu’elle crée ? »

Dans ce même sens, Kempinas crée une entité et un espace en mouvement. Son espace d’exposition devient un univers mystérieux et poétique dans lequel le spectateur est face à un choix : faire corps avec l’œuvre ou s’en tenir à l’écart. L’œuvre devient à ce moment là « le miroir de leur propre imagination, c’est le principe de l’expérience subjective ». Pour faire référence à Husserl et à sa thèse de « l’existence du monde qui m’accompagne », qui fait de la conscience le lieu d’apparition du monde : quand je suis face à des objets je les constitue. Žilvinas Kempinas laisse de cette manière les spectateurs constituer son œuvre. Face à Airborne, nous sommes confrontés à une nouvelle réalité spectaculaire : cette bande ordinairement si fragile, insignifiante par son état, devient par l’animation de Kempinas une chose imposante, à la limite du vivant. Sa légèreté et sa fluidité rappelle des forces et des formes naturelles : l’eau, le vent, des mouvements aquatiques ou des ondulations reptiliennes.

La bande magnétique Airborne occupe la totalité de l’espace, la salle d’exposition devient un environnement partiellement et de façon aléatoire inutilisable. Dans un article consacré à cette œuvre, Paris Art décrit : « une expérience aussi fugitive que vertigineuse d’un corps dans l’espace ». L’artiste crée une sculpture vivante qui fait écho à l’art cinétique. L’intérêt du travail de Kempinas tient dans la réalisation matérielle de ses projets. Avec une seule et même énergie, il ouvre les portes d’une autre dimension, un monde d’objets animés qui possèdent étrangement les caractères éphémères et passagers de la vie dans la nature. Sa bande magnétique semble autonome, immortelle et pourtant elle n’est un corps animé que grâce à quelques ventilateurs sans lesquels la vie et la magie d’Airborne seraient impossibles.

Alphonse de Lamartine a dit « Objets inanimés avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et à la force d’aimer »

Qu’en est-il des objets animés ?

La Subjectivité – François Dagognet

Édité par les Empêcheurs de Tourner en Rond, La subjectivité de François Dagognet traite de la question de la subjectivité par l’extériorité. Cet ouvrage aborde ainsi un des fondements de la philosophie : faut-il du « moi » pour comprendre le monde ?

La philosophie a toujours privilégié l’examen de la singularité des sujets, au détriment des objets. C’est par opposition à cette posture intellectuelle que F. Dagognet met en avant une autre manière de faire de la philosophie. Elle consiste à renoncer au culte du moi seul. Il propose de se tourner vers l’extérieur, vers les objets, pour une meilleure compréhension de l’intériorité du sujet. De cette manière, il installe son discours autour de l’idée suivante :

comment connaître une civilisation sinon par ses outils, ses œuvres d’art, ses matériaux ? Si ce n’est par une objectologie généralisée permettant de revenir ensuite à la subjectivité.

Son rapport et son intérêt pour les objets l’ont fait dire matérialiste, un titre mal considéré par la philosophie, que Dagognet lui même renie en expliquant qu’il ne s’agit pas d’une doctrine ni d’un combat composé seulement de provocation et d’arrogance, qui reviendrait à prétendre que « tout est matière ». En réponse à la question êtes-vous matérialiste, Dagognet répondra qu’il se considère matériologue et en profitera pour reprocher au Philosophe de ne pas l’être assez. Pour lui, le matériologue se doit d’expérimenter. Il a un rapport direct avec le monde, basé sur ses propres expériences. Au croisement entre la philosophie et les sciences, il s’intéresse à un maximum de choses. Un article consacré à sa carrière se plaît à lister ses derniers centres d’intérêts : « la poêle antiadhésive, le sac en plastique, l’œuvre d’art ou encore les déchets ». Dagognet cherche à se détourner de la dualité esprit-matière, et se consacre pour cela à de très nombreux champs du savoir. Multipliant ainsi les approches transversales, il est en capacité d’explorer la richesse matérielle du monde.

François Dagognet attribue à l’objet l’origine de l’homme. Pour lui, l’intériorité est en fait tout en extériorité, elle se comprend à partir de structures extérieures. Il part donc du principe que l’objet est ce qui caractérise l’homme, tout en gardant à l’esprit que les choses ne deviennent objets que par la main de l’homme, formant ainsi une boucle homme / choses-objets. Cela nous amène à citer l’histoire de la pierre fendue ou taillée qui devient un objet-outil et se place à l’origine de l’évolution de l’Homme. La notion d’externalisation que l’on trouve chez Leroi-Gourhan vient accompagner la constitution de cette évolution. En inscrivant l’outil en tant que continuité externe du squelette, offrant ainsi une infinité de reconfigurations possibles du monde de l’homme. Chaque outil permet de modifier l’univers propre d’un sujet, que ce soit un moyen de locomotion (possibilité de se mouvoir plus vite, plus loin), un ustensile (possibilité de couper, visser, graver) … Bien que vu sous cet angle, l’objet se révèle fondateur de l’homme et indissociable de son histoire, il reste peu considéré et dévalué, dans un premier temps par le Droit, qui l’a diminué au rang de produit consomptible, fongible et non-individualisé, et dans un second temps par son utilité. Le mot objet renvoie directement à la marchandise et à la notion de commercialisation, ce qui ne le rend pas moins nécessaire, nul ne peut s’exempter d’objet. Cela rappelle le mythe de Prométhée qui, ayant distribué tous les attributs aux animaux se retrouve avec un dernier animal, un homme « nu », démuni. Serge Tisseron dans Nos objets quotidiens écrit « On peut considérer que l’homme a été si peu doté par la nature qu’il est obligé d’inventer des prothèses pour se soutenir. » Le manque originel est donc palié par l’objet-outil qui vient compléter le corps et offrir de nouvelles possibilités d’interactions avec le monde et a permi l’ Évolution.

Relatif à l’impact du Droit sur l’objet s’ensuit la notion de propriété « lien entre le sujet et l’objet ». Pour éclaircir le positionnement de Dagognet vis à vis de cette notion, on peut dire que ce dont a pris possession le sujet, le caractérise. « Je ne suis pas ce que je suis, je suis avec et par ce que j’utilise ». En ce sens, il fait référence aux biens qu’un sujet ne quitte jamais, et aux valeurs mobilières et immobilières qui en découlent. Toutefois, ce qui dans la philosophie éloigne l’objet de l’estimable, vient de ce qu’il est entièrement voué à l’usage le plus prosaïque. C’est parce que l’utilité le constitue, que l’objet est invisible, transparent. En réponse à cet effacement, des artistes comme Duchamp et ManRay ont essayé de « libérer l’objet de cette paralysie qu’est l’usage ». On retrouve cet état d’esprit dans le travail de Dubuffet qui glorifie « l’objet non pas tel qu’il nous apparaît, mais tel qu’il est losqu’on l’a débarassé de son faux semblant, de l’enduit qui le protège ». Dans l’art contemporain, les plasticiens ont d’ailleurs été nommés « des objecteurs », du fait qu’ils se servent d’objets non pas en vue d’une monstration, directe et révélatrice, mais afin de mieux défendre leur cause, qu’il s’agisse d’une protestation, d’une lutte sociale… François Dagognet en profite pour nous rappeler que l’art et même la religion doivent leur surgissement et leur développement aux objets. De plus, ils sont révélateurs de fonctionnements sociaux, sans parler de l’objet transitionnel et de la puissance de l’objet-totem : le sujet « est avec et par l’objet qu’il utilise ». L’autre face de cette relation sujet/objet est qu’il peut constituer un signe d’appartenance au groupe privilégié pour ceux qui le possèdent. Qu’il s’agisse d’un vêtement, d’un véhicule ou autre, il fait ainsi partie d’un système de communication entre les différents sujets. En offrant des possibilités d’attraction ou d’éloignement, il crée de l’interaction. « Le dit extérieur expose le dehors d’un dedans. »

De plus, l’objet circule, s’éclipse, il est plus ou moins pérenne. Quand Dagognet demande comment connaître une civilisation si ce n’est par ses outils, c’est bien à cela qu’il fait référence. L’objet, au même titre que l’outil fait archive, il persiste, traverse les générations et permet la sauvegarde et la transmission de savoir-faire. En considérant les objets ainsi, ne se rapprocheraient-ils pas d’une sorte d’inscription dans le temps ? A laquelle on pourrait attribuer une capacité de mémoire humaine telle que l’écriture dont découle l’épiphylogénèse ? Les objets au même titre que la technique seraient-ils constituants et constitutifs de l’homme en tant que sujet ?

En guise de réponse à la question posée en début d’article, on peut dire que les objets ne sont pas seulement un support pour nos apprentissages, ils sont aussi le moyen par lequel nous accédons à des représentations de nous-mêmes et du monde. En ce sens l’objet permet bel et bien de connaître et de comprendre une civilisation pour ensuite en décrypter les subjectivités. Faut-il du « moi » pour comprendre le monde ? On peut dire que oui, en partant du principe que ce « moi subjectif » est dépendant ou en perpétuelle construction avec l’extérieur, avec l’objet dont l’étymologie nous indique qu’il s’agit de (ce qui est placé devant) de ce que l’on vise, soit pour l’atteindre, soit pour le connaître. Pour finir sur les mots de François Dagognet : « Rien n’échappe à l’extériorité, y compris l’intériorité qui ne restera pas prisonnière ou bouclée sur elle même. »