Ganesh Yourself, Emmanuel Grimaud, Cinéma du réel, 2016.

Bappa, « Père », Robot à piloter utilisé dans le cadre du film « Ganesh Yourself » par Emmanuel Grimaud, Mumbai 2016.

Ganesh Yourself, une œuvre à penchant Techno-Esotérique

Emmanuel Grimaud est chercheur en sciences anthropologiques, morales, éthiques, politiques et robotique.

Emmanuel Grimaud anthropologue CNRS ©Shirley Jean-Charles / CNRS DR05 (libre de droit)

Nous sommes en Inde, à Mumbai, la ville la plus peuplée d’Inde, mais aussi avec une population très croyante. La religion hindoue est la plus répandue dans le pays. Le fait que ce culte polythéiste soit non seulement l’un des plus ancien qui existe sur la terre, mais aussi qu’il ne retient ni dogme, ni institution et ni fondateur, fait supposer qu’elle demeure une religion plutôt ouverte à tous, morale et qui offre beaucoup de possibilités d’ouverture sur elle même. C’est ce que Emmanuel à du ressentir avant de lancer le projet. Que l’inde et l’hindouisme vont correspondre avec l’expérience proposée. Dans ce documentaire expérimental, il démontre qu’il est possible, même par le biais de la robotique, de pouvoir rapprocher des individus de leurs divinité. Rapprocher physiquement, mais aussi spirituellement, par le langage, par la symbolique de l’oeuvre, et bien sûr par la croyance et l’amour de sa religion. Pendant le film, nous suivons donc le robot « Bappa », signifiant père en hindou, qui arrive en pleine fête de Ganesh à Mumbai, la ville la plus peuplée d’Inde. La particularité de ce robot et qu’il n’a justement rien de très particulier. C’est une sorte de monte-charge à deux roues très simple avec des câbles. Ce qui est intéressant, c’est que l’on peut discerner un écran de forme ovale, deux oreilles d’éléphant et une trompe. Sur l’écran apparaît le visage de celui qui pilote la machine à distance. Les membres prothétiques d’éléphants font immédiatement évoquer la figure de Ganesh. Ganesh est le dieu des dieux, et aussi celui de la sagesse, de l’intelligence, et de la clairvoyance.

un casque avec caméra et micro intégrés est à disposition avec le pilotage à distance du robot. Il y’à une transposition du visage de la personne sur celui de Bappa.

Pour certain, ce robot représente réellement le dieu Ganesh, par le simple fait d’y croire, pour d’autres, c’est une machine. Mais la plupart semble d’accord avec la représentation du dieu, étant donné que cette divinité est capable d’apparaître sous la forme de son choix. Bien sûr le robot ne parle pas, et ne possède pas en lui une entité divine, mais il est piloté et contrôlé à distance par celui qui le souhaite, n’importe qui peut prendre son apparence et parler en son nom, prêtres, astrologues, artistes, personnes jeunes et âgées. Il ne s’agit pas de déposer sa science, mais d’être ouvert au débat, à la prière, au questionnement, au désir de changer les choses, faire cesser toute oppression. On observe bien que le plus important dans un culte, c’est aussi de communiquer avec les autres, d’apporter sa parole, philosopher de la vie et du monde qui nous entoure. La religion passe par la voix. Le dieu Ganesh est en nous. C’est une nécessité de prendre la voix de dieu pour que le dispositif puisse fonctionner. C’est aussi un échange de bons procédés entre un artiste et son oeuvre, et toute une population.

« Un jour Ganesh prendra une forme nouvelle pour absorber toutes les importunes »

Les questions qui se posent derrière cette performance divine, c’est aussi à quoi servent les dieux et la religion aujourd’hui, quand les humains s’en désintéressent progressivement ? Comment garder la « foi » dans un monde robotisé, parallèlement, comment utiliser les machines du monde moderne afin de pouvoir rallier les humains entre eux, tel le but primaire de toute religion.

Images prises lors du tournage du film Ganesh Yourself. 2016

« quelles formes Dieu pourrait-il prendre alors que notre monde ne cesse d’évoluer? »

« Il est rare que l’anthropologie prenne au sérieux les entités de ceux qu’elle étudie au point de leur offrir une nouvelle possibilité d’exister, une opportunité nouvelle d’amarrer en ce monde, d’accrocher des valeurs, de s’engluer dans un dispositif. L’expérience Ganesh Yourself est née d’un tel pari. » Emmanuel Grimmaud sur détournement.fr

« L’homme est une corde tendue entre l’animal et le surhumain – une corde par-dessus un abîme. » (Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra (1891) L’auteur évoque cette phrase de Nietzsche pour rappeler que Ganesh Yourself est avant tout un moyen pour le dieu Ganesh de se matérialiser autrement, et de créer un pont entre « l’animal et le surhumain ». L’animal désigne l’humain et le surhumain désigne le dieu. C’est pour nous rappeler d’où nous venons, et quelles sont nos ambitions pour le monde. L’auteur rappelle aussi qu’il s’agit d’une expérience décalée qui se rapproche presque du hacking de la théologie par la robotique. Cela nous dirige vers cette question éthique et transhumaniste qui est que si un dieu prend la forme d’une machine, est-il donc capable de s’intégrer dans la société en tant que personne ? Ou plus simplement est ce que les machines, les dieux et les humains peuvent vivre ensemble en harmonie ?

Témoignages :

« Pour la première fois j’ai pu parler à un humain, une machine et un dieu à la fois! » 

« Le polythéisme hindou n’a rien à voir avec un catalogue de formes toutes faites et héritées. C’est en fait un univers propice au jeu et les dieux passent leur temps à faire des expériences d’incarnation de toutes sortes. Des prêtres hindous ne virent dans ce contexte aucune objection à soumettre Bappa à un « rituel d’ouverture des yeux » comme pour toute autre idole et à l’intégrer ensuite à leur propre panoplie d’accessoires pour retransmettre leurs incantations (mantras). On fit un casting pour recruter des incarnants et au bout de quelques semaines, Bappa fut débordé par son succès. Dans un pays où spéculer sur la nature de Dieu est un passe-temps très répandu, les gens se prirent volontiers au jeu, débattant pendant des heures avec le robot sur des questions théologiques irrésolues ou bien des problèmes qui les concernaient dans leur vie quotidienne (pollution, corruption, etc.). Des activistes politiques y compris écologistes, gays, féministes s’emparèrent de la machine pour faire passer des messages de réforme sociale, s’apercevant qu’une interface ayant l’apparence d’un dieu était un bon moyen de se faire entendre. On finit par ouvrir un cabinet de consultation baptisé d’un nom évocateur: « Ganesh Yourself ». Des astrologues s’y succédèrent pour donner des consultations, réalisant que le passage par une telle interface permettait un autre type de dialogue avec leurs clients. Et même si tout le monde ne faisait pas un dieu acceptable, Bappa offrait l’occasion rare d’avoir un dialogue avec Dieu sur le mode de la conversation ordinaire. » (Emmanuel Grimaud pour le Huffing Post, 2017.)

Ganesh yourself est une œuvre iconique parce qu’elle s’inscrit entre la fiction, la croyance, la robotique, l’ésotérisme et la religion. Le fait de créer un dieu robot qui s’inspire de la divinité hindoue Ganesh, le dieu à tête d’éléphant, donne d’un côté un aspect réel de la chose, de l’autre,  le fait de pouvoir y croire et parler avec.

En conclusion, l’idée d’une divinité virtuelle/robotique est loin de ne pas exister. Dans un contexte de techno-ésotérisme, l’œuvre « Ganesh yourself » de Emmanuel Grimaud, interprété non seulement par le robot « Bappa » mais aussi par toute la population qui l’entoure. Bien que Bappa reste une entité primaire qui obéit à l’homme, il représente lui-même une divinité, Ganesh. Ce lien entre identité du dieu, apparence du dieu, et machine va instaurer la confiance et les croyances du peuple. Mais il s’agit avant tout d’une expérience qui démontre finalement que le progrès robotique, peut jouer le rôle de représentant sacré et permettre stimuler une communauté, les rapprocher, les faire se questionner, ou tout simplement leur faire vivre leur plus grand rêve, parler avec un dieu. Que se passerait-il si on tentait la même expérience, mais en occident, avec un robot qui représenterais Dieu le père ? Dans cette expérience, en mettant le sacré et la religion de côté, le spectateur parle en tant qu’humain, à un autre humain, donc à lui-même, et à l’univers.

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