Fabian Oefner, Dancing colors, 2012

Fabian Oefner  est un artiste photographe. Il a grandi en Suisse, où il vit et travaille encore aujourd’hui. Il a étudié à l’université de « Basel University of Art » ,la peinture, la photographie, la typographie et histoire de l’art. Il est attiré par la peinture, et la photographie, d’où il va trouver un moyens de lié les deux.

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Il est devenu le directeur de Leica de « Visual Style for Geosystems » pendant 10 ans de 2002 à 2012. En 2013 il fonde le Studio Oefner pour se consacrer à ce qu’il aime par-dessus tout : montrer la beauté du monde qui nous entoure avec la science et  la photographie.

Fabian Oefner tire son savoir-faire de ses nombreux apprentissages. Il a réalisé de nombreuses sculptures toutes liées à la science. Son travail consiste à réunir le monde de l’art et le monde des sciences. Il crée un art coloré en exploitant les propriétés scientifiques pour attirer l’attention sur la beauté du monde naturel et comment il fonctionne. C’est pourquoi il donne beaucoup de conférence expliquant son travail et sa réalisation.

Le projet dont je vais vous parlez s’appelle « Dancing Colors ». Il peoefner_dancing_colors_no_01-1180x950rmet de rendre les ondes sonores visibles. Pour cela l’artiste Fabien Oefner a placé une mince feuille de plastique sur un haut-parleur et a ajouté de minuscules petits cristaux dessus. Ainsi lorsque l’artiste a envoyé du son dans ce haut-parleur les cristaux bougèrent de haut en bas. Mais cela ce produit très vite. C’est pourquoi en partenariat avec LG une entreprise spécialisée dans l’électronique, ils ont pu capturer ce mouvement avec une caméra et un appareil photo, pouvant prendre plus de 3000 images par secondes.

En fonction de la fréquence, les photographies que l’on peut voir sont assez incroyables. Les expériences de l’artiste développent l’imaginaire des spectateurs. Elles peuvent faire penser à oefner_dancing_colors_no_09-1180x786des vagues, des visages ou encore à des galaxies.

Dans cette œuvre les sciences, les arts et les technologies sont au rendez-vous. Seul les photographies et les vidéos sont le résultat d’un magnifique travail réalisé par Fabian Oefner.

Vidéo  » Fabian Oefner,  » Dancing colors « 

Laurie Parent

 

 

Représentation de soi et identité numérique – Fanny Georges

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Représentation de soi et identité numérique : Une approche sémiotique et quantitative de l’emprise culturelle du web 2.0 est un article de Fanny Georges paru en 2009. Dans cet article, elle étudie l’identité dans le web 2.0 et la manière dont l’utilisateur socialise et prend existence à l’écran. Elle s’intéresse moins à l’analyse des comportements, qu’à l’analyse de la structuration des représentations à l’intérieur du système du web. Le questionnement de l’impact et de l’emprise culturelle de la CMO (communication médiée par ordinateur) sur la représentation de l’identité ne comporte pas seulement des enjeux liés au numérique mais aussi des enjeux fondamentaux pour la société. L’évolution du web change le rapport à l’autre, le rapport à soi et modifie le concept de présence.

L’identité déclarative, c’est à dire les données saisies par l’utilisateur, constituait l’identité dans le web 1.0, mais ne s’y résume plus dans le web 2.0. Peuvent s’ajouter désormais, l’« identité agissante » (relevé explicite des activités de l’utilisateur par le Système) et l’ « identité calculée » (variables quantifiées produites d’un calcul du Système). L’identité déclarative peut être composée du nom, de photographies, des centres d’intérêts de l’utilisateur. L’identité agissante est le détail des actions que celui-ci effectue, un suivi de comportement, par exemple « X est rentré dans le groupe Y ». L’identité calculé est l’ensemble des données calculées par rapport aux activités de l’utilisateur, comme une sorte d’état global de la personne, par exemple le « nombre d’amis », le temps passé à faire une action, le « nombre de partage d’une publication » etc…

Ces trois dimensions de l’identité numérique correspondent à trois manières d’appréhender l’information. Une information sur une page de profil est une notification agissante (l’action s’est produite), mais elle fait à la fois l’objet d’un stockage dans la zone déclarative et est comptabilisée numériquement.

 

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Le profil personnel permet à l’utilisateur d’exister dans le monde numérique et de pallier l’absence du corps.Dans le « réel », la présence du corps est un indice absolu d’existence. Dans le monde « virtuel », consulter un site web ne suffit pas à donner à l’utilisateur une existence observable pour un autre utilisateur. L’un des composants de l’identité déclarative est le pseudonyme, l’autonyme qui est le nom donné à soi-même. L’auteure distingue Facebook dans lequel il est d’usage de donner son propre nom ce qui crée une tension identificatrice tendant à confondre identité réelle et identité virtuelle.

Pour pouvoir déclarer son identité, l’utilisateur doit effectuer un processus de modélisation du Soi. Il mobilise certains souvenirs pour constituer une représentation abstractive (ou schéma-silhouette) de lui-même. Il fait abstraction d’un certain nombre d’informations jugées non pertinentes, et en choisit d’autres qui lui semblent plus conformes à l’idée générale qu’il se fait de lui-même. Les signes déclaratifs vont permettre de le différencier et de le distinguer des autres utilisateurs.L’utilisateur doit se différencier pour sortir de l’ordinaire et se distinguer, en revanche sa représentation ne doit pas être trop distinctive pour qu’il puisse avoir des critères qui le mettent en relation avec d’autres membres et générer des réseaux nécessaires à la dynamique communautaire. Le corps a une importance primordiale dans l’identité sociale alors que le numérique donne une forme à ce qui n’en a pas dans le réel comme les centres d’intérêts, les pensées, les interactions, la classification des actions. L’identité de l’utilisateur et ses actions sont détaillés et calculés dans le temps.

 

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En s’appuyant sur des auteurs comme D. Peraya et J.-P. Meunier, A. Klein, J. Piaget, elle tente une approche sémiotique sociocognitive de la CMO. Elle étend la notion de décentration, définie comme les marqueurs textuels d’adresse à l’autre, aux outils du web 2.0 et aux jeux vidéos. La dynamique de centration-décentration naît de l’interaction de l’utilisateur avec les signes qui réfèrent à une altérité humaine ou objectale, par exemple les « amis », les médias partagés ou encore les objets possédés. L’identité en ligne peut être représentée par un embrayeur (le « ligateur autonyme » : l’avatar/photographie et le pseudonyme) par lequel s’opère la dynamique cognitive de centration et autour duquel s’agencent des signes par lesquels s’opère une dynamique de décentration tissant des liens entre le Sujet et le monde communautaire.

Pour montrer l’importance de l’identité agissante et calculée par rapport à l’identité déclarative, Fanny Georges s’appuie sur le design de la visibilité de D. Cardon et analyse les mécanismes de Facebook. Dans son étude sur le design de la visibilité, D. Cardon définit des modèles de visibilité pratiqués par les utilisateurs. Il distingue notamment le profil  « tout montrer tout voir » et le profil « montrer caché ». Les profils utilisateur ont été classés en deux groupes: les « hyper visibles » et les utilisateurs « cachés », en fonction de leur comportement déclaratif. Les utilisateurs « cachés » n’ont rempli aucun champ déclaratif ou un seul. Les utilisateurs « hyper visibles » ont rempli tous les champs déclaratifs.

Les utilisateurs hyper visibles ont une vie communautaire intense, qui se manifeste par la participation à des groupes et par l’envoi de messages collectifs et un taux de présence plus élevé. Les utilisateurs « cachés » ont autant d’amis que les utilisateurs « hyper visibles », mais ils entretiennent peu de liens publics avec eux (les messages privés n’étant pas observables). Même si l’utilisateur ne renseigne aucun champ déclaratif, le Système produit une représentation distinctive par l’identité agissante et calculée. L’absence d’informations déclaratives n’est donc pas un obstacle à la socialisation, ni à la reconnaissance par les autres, c’est-à-dire au phénomène identitaire. L’identité numérique dans Facebook est donc moins conditionnée par l’identité déclarative que par les identités agissante et calculée, qui valorisent équitablement les utilisateurs cachés comme les hyper visibles.

L’identité découle d’une co-dépendance entre le sytème et l’utilisateur. L’utilisateur saisit ses informations (graphiques, sonores, visuelles) et le sytème fournit le cadre et effectue un traitement et une valorisation de ces données. Le système crée un flux d’informations ininterrompu pour valoriser et mettre en relation les utilisateurs à l’intérieur d’une communauté. Ce processus crée une forme implicite de jeu social et de jeu avec soi-même. En interagissant avec le dispositif, le sujet s’informe dans la structure prédéterminée par l’interface. L’emprise culturelle est dépendante à la fois de la structuration de l’identité propre au dispositif et à la fois dépendante de son actualisation par la communauté des utilisateurs dont fait partie de Sujet.

« L’identité numérique est [ ] une coproduction où se rencontrent les stratégies des plateformes et les tactiques des utilisateurs. » (D. Cardon)

Étant donné qu’il n’y a pas de présence physique qui donne existence, l’individu doit sans cesse agir pour prendre existence dans le numérique. Qu’ils le veuillent ou non, les utilisateurs rentrent dans un processus dans lequel leur identité en ligne est en mouvement perpétuel. S’ils veulent continuer à exister, ils doivent produire et renouveler régulièrement les signes identitaires qu’ils projettent sur la plateforme.

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Article rédigé par Liv D’orio

Suicide Room – Jan Komasa

La Chambre des suicidés (Sala samobójców) est un drame polonais écrit et réalisé par Jan Komasa et sorti en 2011 dont le personnage principal est Dominik.

Le film est structuré entre le monde numérique et le monde « réel ». La vie réelle alternent entre les plans des personnages à l’opéra, au bal, au lycée, et au travail des parents de Dominik pour signifier le masque social qui est en oeuvre dans la société.

c3a06nob0shfylmajyb62ogftivLes plans du monde numérique opposent de manière illusoire le web avec les réseaux sociaux (qui perpétuent les normes sociales de la société) et le jeu en ligne qui semble signifier la liberté mais qui, en réalité, a également ses déterminismes.

L’absence de ses parents, le harcèlement de ses camarades et le rejet de la société mènent Dominik à son autodestruction. Le film montre une opposition entre le bal du lycée, symbole du masque et de la parade du rôle social, et la vidéo de scarification, symbole de l’expression de son mal être, la « vérité » d’Hamlet.

Ses parents tentent maladroitement de l’aider mais leur  priorité n’est pas que Dominik aille mieux, mais qu’il puisse effectuer ses obligations. Le baccalauréat, (« Matura » en polonais vient du latin « maturus » qui signifie « mûr ») représente ici le passage à l’âge adulte, la détermination du statut social et l’acceptation de la norme. Dominik refuse donc de passer son bac puisqu’il représente tout ce qu’il rejette. Il rejette également tout ce qui vient de ses parents, modèles de conformisme pour lui.

Dominik embrassent un de ses amis à la soirée du bal pour suivre un pari, la vidéo est likée et commentée sur les réseaux sociaux. La vidéo est d’abord bien reçue socialement parce qu’elle est perçue comme un jeu, mais ce n’est pas un jeu pour Dominik. Quand les autres vont s’en rendre compte, Dominik va subir un harcèlement scolaire et sur les réseaux sociaux. Ce comportement déviant rendu public va le conduire à son repli dans le numérique pour se créer une nouvelle identité et échapper à son rôle assigné par la société. Les réseaux sociaux sont encore trop liées à  l’identité sociale dans la vie « réelle », la pression sociale y est tout autant subi, Dominik va alors se créer un avatar sur un jeu en ligne pour essayer de se débarrasser des normes sociales qui lui sont imposées. Il passe également d’une communauté subie à une communauté choisie.

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Suicide Room est donc un jeu en ligne dans lequel il va rencontrer une communauté de personnes dont Sylwia qui va avoir beaucoup d’influence sur lui. La notion de jeu renvoie au fait de mettre de la distance par rapport aux déterminations de la vie sociale. On dit d’une pièce qui n’est pas entièrement prise dans un mécanisme qu’elle a du jeu, c’est-à-dire une certaine aisance dans ses mouvements et une certaine indépendance par rapport à la machine dont elle fait partie. D’un autre côté, par cette distance et l’appropriation de différents rôles, le jeu permet un apprentissage de la vie collective et constitue un processus de socialisation de l’individu. Dominik refuse le jeu de la société mais il se lie aux autres par le jeu en ligne.

L’avatar est une volonté de prendre forme, d’avoir une présence physique dans le monde numérique. Dominique l’utilise comme un moyen de s’émanciper du masque en société mais aussi comme un moyen de s’en créer un nouveau façonné par ce qu’il a choisi de montrer de lui-même. Le film renvoie au Persona, du verbe latin personare (« parler à travers »), qui est une personne fictive stéréotypée. Le mot latin était utilisé en son origine pour désigner le masque que portaient les acteurs de théâtre antique. Cette notion est utilisée aussi en psychologie analytique et en ergonomie informatique comme archétype d’utilisateur fictif dans la démarche de conception. Dominik et Sylwia passent du rôle dans la société au rôle crée par leur avatar qui est une identité choisie.

Dans les plans d’ouverture, le titre du film est écrit sous la forme d’une adresse web, ce qui donne l’impression que le film s’y déroule à l’intérieur. Avant même que Dominik choisisse de se créer un avatar, sa représentation est constamment en ligne, sur les réseaux sociaux, sur you tube. Le film s’ouvre sur des vidéos en ligne et se finit sur l’instant de la mort de Dominik filmée par un smartphone qui se retrouve froidement sur le net. Dominik n’existe plus physiquement mais son identité numérique restera post-mortem.

La violence des rapports sociaux dans la vie réelle et sur les réseaux sociaux contraste de manière illusoire avec le jeu virtuel dans lequel il a enfin trouvé quelqu’un qui le comprend et qui l’aime. Mais il y a également de la violence dans le monde virtuel ainsi que des codes sociaux : le duel pour gagner sa place à l’intérieur de la communauté,  la violence et le meurtre de Jasper pour garder sa place et la violence psychologique de Sylwia. Dominik a l’illusion d’une liberté mais Sylwia l’enchaine par sa dépendance affective.

Dominik est mis en garde par rapport à l’influence de Sylwia, mais il est trop tard, la manipulation psychologique a déjà fait effet. Il est un héros tragique, implacablement attiré vers sa chute. Le héros tragique est libre et prédestiné; il est innocent et coupable; il est responsable et victime. Suicide Room est en quelque sorte une tragédie 2.0 qui met le personnage face à ses choix et sa détresse dans une société qu’il rejette. Ce parallèle entre virtuel et réel amène l’idée qu’il n’existe pas de lieu idéal dans lequel les règles sociales seraient absentes.

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Article rédigé par Liv D’orio 

Mon ennemi, mon frère, mon bourreau, mon amour – Kara Walker

«Dès qu’on commence à raconter l’histoire du racisme, on la revit, on crée un monstre qui nous dévore. Mais aussi longtemps qu’il y aura un Darfour, aussi longtemps que quelqu’un dira “Tu n’es pas d’ici”, il semble pertinent de continuer à explorer le terrain du racisme» expliqua Kara Walker, impliquée dans l’actualité raciale aux États-Unis.

Kara Walker est une plasticienne afro-américaine, née à Stockon  en Californie le 26 novembre 1969. Son œuvre traite en particulier, et souvent avec humour, du racisme et du sexisme dans l’histoire américaine, et emprunte des formes variées et surprenantes : te26-kara-walker-artistchniques des silhouettes, sculptures géantes, films d’animation, etc. Elle explore par ses silhouettes noires de papier découpé aux contours complexes et ambigus, les relations entre les races et les sexes. La plupart de ses œuvres sont saturées par la violence. On y voit couramment des scènes de viol, meurtre, coups et blessures, mutilation ou dévoration.

Faisant appel à la représentation de l’esclavage aux États-Unis, elle propose une vision allégorique de l’histoire comme la répétition sans fin de la perpétration de la violence.

Elle utilise principalement le médium obsolète de la silhouette sur papier découpé afin de montrer comment la violence raciste participe d’une logique de négation du corps d’autrui, et exploite une stratégie de piège visuel afin de forcer les regardeurs à contempler le paysage intérieur de la conscience contemporaine, contaminée par une culture raciste.  Souvent critiquée, elle répond vertement avec dessins et collages toujours largement assortis de commentaires («Do You Like Creme in Your Coffee and Chocolate in Your Milk ?») avant de procéder à l’animation des silhouettes à la manière, là encore, de Lotte Reininger, en utilisant la technique du diorama en deux dimensions.

«Mes silhouettes ressemblent à des personnages de dessin animé, c’est une ombre, un bout de papier. Ça fait référence à votre ombre, à votre pureté, c’est votre miroir».

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La plupart de ces créations s’inscrivent dans l’horizon de la récupération postmoderne des stéréotypes racistes pratiquée par les artistes afro-américains dès les années 1970. Autant reconnue que critiquée pour son appropriation ironique des stéréotypes racistes, Walker les déconstruit en tant que fantasmes de la suprématie blanche, offrant ainsi une contribution unique à la réflexion sur le racisme dans la société contemporaine. Dans ces petites histoires murales, elle enjolive et détourne les stéréotypes racistes pour évoquer avec irrévérence un passé dont l’expérience est irrécouvrable, mais dont les traces sont encore présentes de nos jours, Walker pose la question du mode de représentation de la violence. Ces petits contes de la haine ordinaire mettent en scène le dessous honteux de l’histoire raciale et de la société contemporaine américaine et européenne.

De plus, elle ne se contente pas de représenter des violences identifiables à une période de l’histoire américaine : elle critique également la violence symbolique subie par les Noirs après l’abolition de l’esclavage et tout au long du XXe siècle, au travers de la caricature raciste, qui servait à justifier le maintien des Noirs, par l’intimidation et les persécutions, dans une situation de citoyens de seconde zone. La violence intervient également au sein du programme esthétique de Walker, dont la stratégie plastique vise à forcer les spectateurs à regarder de près ce qu’ils voudraient ne pas voir : la question raciale, et un passé commun marqué par le racisme.

Pessimiste, Walker montre par allégorie que l’histoire n’est que répétition de la violence…

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Article rédigé par Sanella M.L

Ne suis-je pas une femme ? – bell hooks

« Les livres scolaires ne parlent pas des gens qui me ressemblent. Les programmes scolaires ne parlent pas des femmes noires comme moi. Durant ma scolarité, je n’ai pas le souvenir d’avoir étudié beaucoup de femmes et encore moins la vie d’une noire qui avait marqué l’histoire ou d’avoir étudié le texte d’une auteure noire ayant du talent. Plus jeune, j’étais donc persuadée qu’il n’existait pas vraiment de noires qui avaient marqué l’histoire ou de noires ayant assez d’intelligence pour qu’on étudie leurs œuvres.»  

Que dévoile cette réflexion ? Contrairement à ce que l’on peut penser, elle ne date des années 1970 du temps des Black Panthers et militantes pour les droits des femmes. De nos jours, la littérature étudiée, vantée, récompensée aux prix les plus prestigieux est généralement masculine et blanche avec une rédaction centré sur le point de vue de l’homme. Même si des écrivains noirs comme Aimé Cesaire, Alexandre Dumas ou Léopold Sédar Senghor ou des parcours incroyables de grandes figures tel que Nelson Mandela ou Malcom X ont aussi marqué l’histoire,  il y a toutefois, une question qui a trotté dans la tête de presque toutes femmes noires : « Dans l’Histoire, où sont passées les FEMMES qui me ressemblent ? ». Encore une fois, nous pouvons réaliser à quel point être femme et noire pouvait rendre un individu doublement invisible dans les médias, dans les récits historiques et même dans les combats féministes : c’est là que l’afro féminisme a été mis en lumière. L’afro-féminisme est un combat qui s’est interrogé sur l’exclusion des minorités noires au sein du féminisme.  Bell Hooks, fut l’une des plus grande activiste noire, féministe, militante pour l’égalité raciale, qui s’intéressait très particulièrement aux imbrications entre race, classe et genre. Elle  décrit dans ce livre devenu un classique les processus de marginalisation des femmes noires et met en critique les féminismes blancs et leur difficulté à prendre en compte les oppressions croisées. Un livre majeur du « black feminism » enfin traduit plus de trente ans après sa parution ; un outil nécessaire pour tous-tes à l’heure où, en France, une nouvelle génération d’afro-féministes prend la parole.

Son liv41yly7ihs8l-_sx338_bo1204203200_re riche et accessible, Ne suis-je pas une femme ? part d’un constat, largement étayé au fil du livre : celui de l’invisibilité des femmes noires dans les luttes pour l’égalité, le fait qu’elles n’aient pas d’identité. « Lorsque l’on parle des personnes noires, l’attention est portée sur les hommes noirs ; et lorsque l’on parle des femmes, l’attention est portée sur les femmes blanches. C’est particulièrement flagrant dans le vaste champ de la littérature féministe », souligne bell hooks, preuves à l’appui. À partir de multiples sources, l’auteure retrace ici la trajectoire des femmes afro-américaines.

La préface du livre est de Amandine Gay qui retrace le parcours de femmes noires activistes comme Sojourner Truth, une militante noire américaine, qui, en 1851, prononça le discours Ain’t I a woman à une Convention des femmes à Akron en Ohio. Elle évoque aussi l’histoire de Paulette Nardal, une martiniquaise, qui, en 1920 à Paris fut la première femme noire à étudier à la Sorbonne. Elle fonda des salons littéraires pour mettre en relation les diasporas noires.

Amandine Gay revient aussi sur son parcours et son passage au sein du collectif « Osez le féminisme » dont « la majorité des membres sont blanches » et dont le discours est « éminemment paternaliste ». Amandine Gay dénoncamandine-gay_par-enrico-bartolucci_smalle ce « problème de cécité » dont souffre la France, ce « refus de voir les Blanc.he.s et les Noir.e.s hors d’une rhétorique universaliste qui invisibilise les couleurs et les hiérarchies qui y sont associées ». C’est pour cela que tout au long elle encourage la 3ème vague d’afro féministes de militer via tous les moyens connectés possible. Depuis 2013, l’afro féminisme réapparaît alors avec une grande vigueur en France avec des blogs, des manifestations, des collectifs, des émissions de radio, des revues, des conférences et même via les youtubeuses.

De surcroît, au cours du livre, bell hooks souligne qu’au début de son militantisme, elle pensait que le sexisme était moins important que le racisme mais des décisions historiques ont permis de comprendre que l’un et l’autre sont indissociables : en effet, après de nombreux débats, le droit de vote fut d’abord donné aux hommes noirs. Les femmes noires ne pouvaient alors pas s’allier aux femmes blanches car ces dernières étaient racistes. Et si elles soutenaient le droit de vote des hommes noirs, alors elles faisaient perdurer des valeurs patriarcales.

Dans les années 50, au début  de lutte pour les droits civiques, il a été exigé que les femmes noires aient une position subalterne. Les féministes blanches ont idéalisé les femmes noires en parlant de leur « ‘force ». Or comme le souligne bell hooks, il est différent d’être forte face à l’oppression que d’être forte parce qu’on a vaincu l’oppression. Les femmes noires sont célébrées dans leur rôle de mère, leur disponibilité sexuelle, leur capacité à porter de lourdes charges. Ainsi quand les féministes blanches se comparent aux noirs, pour souligner les oppressions qu’elles vivent, elles oublient les femmes noires…

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Ses chapitres sur la période esclavagiste dévoilent bel et bien que le sexisme est aussi fort que le racisme. Au XVIIème siècle, certaines femmes blanches sont encouragées à épouser des hommes noirs pour avoir des enfants métis qui pourront travailler. Avec l’apparition des lois anti métissage, ce sont les femmes noires qui doivent faire des enfants, qui pourront servir ensuite d’esclaves. Les esclavagistes commencent donc à importer aux Etats-Unis des femmes noires car ils considéraient qu’elles étaient déjà habituées aux travaux des champs. Sur les bateaux, elles n’étaient pas enchaînées contrairement aux hommes ; mais cela favoriserait leur agression par les esclavagistes. Les viols sont donc très nombreux ainsi que les grossesses qui en découlent.

Au cours de l’histoire, au XIXème la vision de la femme blanche évolue. On voit en elle une déesse, innocente. La femme noire, a contrario, est vue comme sauvage, sexuelle, une tentatrice, une prostituée. Beaucoup d’abolitionnistes lorsqu’ils parlent des sévices subis par les femmes noires parlent de « prostitution » au lieu de viol pour éviter de choquer ; cela a contribué à véhiculer l’image d’une femme objet et pécheresse. Les femmes blanches voient souvent les femmes noires comme responsables du viol qu’elles subissent et ces femmes blanches esclavagistes ont beaucoup persécuté les femmes noires.

Les hommes noirs finissent par imiter les blancs, et violent aux aussi les femmes noires.  Il est difficile d’estimer le nombre de grossesses issues des viols. Les femmes étaient parfois récompensées après la naissance d’un enfant (qui valait plus cher s’il était métis). Les fausses couches étaient extrêmement nombreuses ainsi que les mortes en couches. Les hommes noirs sont souvent réticents à reconnaître qu’ils peuvent oppresser par le sexisme car cela serait reconnaître qu’il existe une autre oppression que le racisme. Car oui, les femmes noires sont opprimées à la fois par les hommes blancs et les hommes noirs. Certains hommes noirs expliquent ainsi que s’ils ne désirent pas les femmes noires c’est qu’elles ne sont pas assez féminines contrairement aux femmes blanches.

Les mouvements féministes de femmes blanches se sont malheureusement construits sur des bases racistes. Beaucoup de femmes blanches se battaient pour le droit de vote mais contre celui des noirs. Elles étaient contre l’esclavage maissuffragettes-real pas pour la suppression des inégalités. Beaucoup de suffragettes ne supportaient pas l’idée que les hommes noirs aient des droits avant elles ; certaines ont donc milité pour la suprématie blanche. Beaucoup soutenaient la ségrégation raciale. Elles étaient encore plus opposées aux femmes noires qui étaient vues comme moralement impures et perverses.

Surtout que les femmes blanches ont été les bénéficiaires les plus immédiates de l’esclavage ; cela ne changeait rien au statut de l’homme blanc mais beaucoup à celui de la femme blanche qui avait désormais un pouvoir sur quelqu’un. Après l’abolition de l’esclavage, les femmes noires ont travaillé comme domestiques et donc l’exploitation domestique a continué.
Beaucoup de militantes noires se sont intéressées aux droits des femmes après l’abolition, mais comme elles étaient obligées d’identifier leurs mouvements par leur couleur de peau, on supposait que leur priorité était de lutter contre le racisme et pas contre le sexisme.

Au final pour bell hooks, dire que les hommes ont des privilèges c’est accréditer l’idée qu’on ne peut s’accomplir qu’en agissant comme un homme, et que le masculin est supérieur au féminin. Elle décide donc de se réapproprier un autre féminisme : l’afro-féminisme.

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Article rédigé par Sanella M.L