Les différents modes d’existence d’Étienne Souriau

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“ Il n’y a pas d’existence idéale, l’idéal n’est pas un genre d’existence ”

Etienne Souriau est un philosophe français, professeur d’esthétique à la Sorbonne, né en avril 1892 à Lille et mort en novembre 1979 à Paris. Il est notamment l’auteur de Pensée vivante et perfection formelle (1925), L’Instauration philosophique (1939), Les différents modes d’existence (1943), L’Ombre de Dieu (1955), et La Correspondance des arts (1969). Il a dirigé aux éditions PUF le Vocabulaire d’esthétique, qui ne sera publié qu’après sa mort.

La carrière de Souriau a été celle d’un grand professeur : passé par l’École normale supérieure où il entra en 1912, détenteur de l’agrégation à laquelle il fut reçu premier en 1920, d’un doctorat en 1925 ; après quoi il devient Professeur à l’Université d’Aix-en-Provence (1925-1929) puis de Lyon (1929-1941) et enfin à l’Université de Paris – La Sorbonne.

En 1947, Souriau publie « La Correspondance des Arts » qui se propose de définir l’architectonique des lois et d’organiser le vocabulaire commun aux œuvres d’art par delà les disciplines artistiques. Dans cet ouvrage, il détaille son « Système des Beaux arts » selon deux modes d’existence : phénoménale et « réique » (ou « chosale »). Dans ce dernier mode d’existence, il distingue les arts présentatifs des arts représentatifs. Etienne Souriau propose ainsi sa classification des arts, différente de la classification populaire.

« Si vous voulez rendre justice à la beauté, cherchez-la dans les choses belles. »

À ces choses, Souriau porte en effet une attention scrupuleuse. La classification populaire compte sept classes : architecture, sculpture, arts visuels (peinture, photographie, dessin, etc.), musique, littérature, arts de la scène (théâtre, danse, mime, cirque) et cinéma. Dans la classification d’Etienne Souriau chaque classe peut produire un art sur deux niveaux, représentatif/abstrait, c’est-à-dire : sculpture/architecture, dessin/arabesque, peinture représentative/peinture pure, musique dramatique ou descriptive/musique, pantomime/danse, littérature et poésie/prosodie pure, cinéma et photo/éclairage, projections lumineuses. Il distingue en outre ces sept classes d’art d’après leurs caractéristiques sensorielles (la saillie, la ligne, la couleur, la mélodie, le mouvement, la prononciation et la lumière).

« La pensée existe-t-elle, en elle-même et par elle-même ? La matière, existe-t-elle, et de la même manière ? Dieu existe-il ? … La rose bleue existe-t-elle ? »

Dans « Les différents modes d’existence » Etienne Souriau pose les questions suivantes : Quel rapport y a t-il entre l’existence d’une œuvre d’art et celle d’un être vivant ? Entre l’existence de l’atome et celle d’une valeur comme la solidarité ? Ces questions sont les nôtres à chaque fois qu’une réalité est instaurée, prend consistance et vient à compter dans nos vies, qu’il s’agisse d’un morceau de musique, d’un amour ou de Dieu en personne. Comme William James ou Gilles Deleuze, Etienne Souriau défend méthodiquement la thèse d’un pluralisme existentiel. Il y a, en effet, différentes manières d’exister, et même différents degrés ou intensités d’existence : des purs phénomènes aux choses objectivées, en passant par le virtuel et le « sur-existant » dont témoignent les œuvres de l’esprit ou de l’art, tout comme le fait même de la morale. L’existence est polyphonique, et le monde s’en trouve considérablement enrichi et élargi. Outre ce qui existe au sens ordinaire du terme, il faut compter avec toutes sortes d’états virtuels ou fugaces, de domaines transitionnels, de réalités ébauchées, en devenir, qui sont autant d’ »intermondes ».

Servi par une érudition stupéfiante qui lui permet de traverser d’un pas allègre toute l’histoire de la philosophie, Etienne Souriau donne les éléments d’une grammaire de l’existence. Mais son enquête se veut aussi une introduction à « la pratique de l’art d’exister ». À quoi nous attachons-nous précisément lorsque nous aimons un être ? À quoi nous engageons-nous lorsque nous nous identifions à un personnage de roman, lorsque nous valorisons une institution ou adhérons à une théorie ? Et finalement, quels modes d’existences sommes-nous capables d’envisager et d’expérimenter pour nous-mêmes ? Questions métaphysiques, questions vitales.

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Article rédigé par Tatiana Krasilnikova

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Mark Lombardi : Artiste provocateur

Dans ma recherche j’ai toujours fais appel au travail de Mark LOMBARDI, son travail m’a toujours fasciné par la complexité technique de ses dessins mais aussi par les questions qu’ils se posent.

Nous sommes face à un artiste qui a causé une controverse : Mark Lombardi. Ce dernier est reconnu pour notamment sa production de dessins complexes, où des informations pourtant toutes publiées et donc publiques sont ordonnées et agencées, afin de rendre compte d’une vision de la société, à laquelle le spectateur appartient inconsciemment.

Ces productions donnent à voir et à lire une réalité parfois difficile à croire au public. Dans cet écrit, nous allons découvrir quelles ont été les motivations qui ont conduit Mark Lombardi à choisir comme objet de travail voire comme problématique : l’information. Ensuite, nous tenterons de définir, si nous sommes face à un artiste, un chercheur, un lanceur d’alertes ou un conspirateur.

Ce que l’on sait sur Mark Lombardi.

Mark Lombardi, est né à Syracuse (New York) en 1951 et se suicida le 22 mars 2000 à New York, Williamsburg (Brooklyn). Il obtient un diplôme en Histoire de l’Art à l’Université de Syracuse en 1974. Puis, il est recruté par Jim Harithas, directeur du Musée d’Art contemporain de Houston, comme assistant-commissaire d’exposition et assistant galeriste. En 1995, il devient par ailleurs bibliothécaire en charge du fonds d’Art de la Bibliothèque municipale de New-York. Après l’acquisition de la Square One Gallery à New-York, dont il devient le directeur. Il en créa une seconde : Lombardi’s Gallery à New-York. Parallèlement il continue son travail d’artiste. En 1994 un changement survient, il abandonne le style Neo-Geo*, auquel il se consacrait et se tourne vers une voie plus personnelle. Cette dernière radicalement originale consiste à retranscrire sur des feuilles de papier de grand format des graphes sagittaux montrant les liens complexes et nombreux entre les mondes politiques et financiers de grandes dans ce qui appelées les « Grandes Affaires » marquant la société industrielle moderne. Ainsi apparaissent des relations, où peuvent se croiser le Vatican et sa banque avec la Mafia sicilienne par exemple. Lombardi toucha aussi des sujets plus délicats comme par exemple les liens stratégiques entre les familles Bush et Ben Laden autour de James Reynolds Bath.

Son œuvre : Sa méthode.

Grâce son expérience de bibliothécaire, Lombardi a conservé une habitude taxinomique et sa curieuse façon d’empiler l’information et de l’organiser. Il en tire une capacité à rendre intelligible cette somme d’informations. Ses proches, notamment le galeriste Deven Or, décrivent comment Lombardi prenait des notes sur tout car obsédé par l’information. À la fin de sa vie, on a retrouvé plus de 14 000 fiches personnelles archivées dans des boites en carton.

Cette information était ensuite traitée et représentée par Lombardi à l’aide de points reliés entre eux par des flèches. Y figurent des noms, des versements et des événements qui se croisent sur un axe sagittal. Ces graphes ainsi créés prenaient la forme de vastes sphères ou de treillis ovales et furent parfois comparés à des cosmogonies aristotéliciennes ou médiévales. Lombardi n’envisageait pas que ses croquis puissent réellement devenir des œuvres d’art. En effet pour lui, ils étaient conçus comme des moyens de travailler sur les connexions et les nœuds tout en se préparant à écrire « peut-être » des histoires ou des articles à leur sujet. Lors d’un entretien, Lombardi affirme qu’il tentait d’organiser l’information faisant sens pour lui, il créa donc des réseaux sociaux.

Dans une déclaration pour un spectacle à la fin des années 90, Mark Lombardi parle de son travail :

“…Mon but est d’interpréter à travers le matériel en juxtaposant et en assemblant toutes ces notations dans un tout unifié et cohérent. Dans certains cas, j‘utilise un ensemble de lignes parallèles empilées et j’établie un calendrier. Les relations hiérarchiques, la circulation de l’argent et d’autres détails clés sont ensuite indiqués par un système de flèches rayonnantes, de lignes brisées et ainsi de suite. Certains dessins sont constitués de deux couches différentes d’informations, une notée en noir, l’autre en rouge. La première représente les éléments essentiels de l’histoire, tandis que la seconde indique les grands procès, les inculpations pénales ou autres actions en justice intentées contre les parties. Chaque déclaration de faits ou de connexions représentées dans le travail est vraie et basée sur l’information tirée entièrement du dossier public.”

 

Ses productions

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Dans ce dessin par exemple, Lombardi a créé une ligne de temps, se déplaçant de gauche à droite, couvrant cinquante ans de la criminalité organisée à Chicago en commençant par Al Capone à gauche. Ensuite il suit le réseau de ses associés et montre comment évoluent leurs activités de contrebande, de racket et de jeux. Enfin comment ils sont parvenus à s’étendre dans d’autres grandes villes, en prenant le contrôle des secteurs du jeu, de la prostitution et du blanchiment d’argent.

c51m2la3mapMark Lombardi, George W. Bush, Harken Energy, and Jackson Stephens, c. 1979-90 (fifth version), 1999, graphite on paper, 24 1/8 Å~ 48 1/4″

Ce dessin intitulé : George W. Bush, Harken Energy, and Jackson Stephens, c. 1979-90 (fifth version), publié en 1999, est celui qui créa la controverse. Lombardi y narre et y représente une histoire à propos de George W. Bush, à l’époque gouverneur du Texas. Ce dernier, créa une société d’énergie, où figurent les noms d’au moins 50 familles d’investisseurs. Un peu plus tard, cette société n’étant plus rentable, elle est rapidement vendue causant d’importantes pertes d’argents mais suscitant aussi une suspicion de détournement d’argents. Un autre fait est saillant, le nom de la famille Ben Laden apparaît dans le graphe, Lombardi met donc à nu et représente juste ces liens et donne à lire une histoire difficile à croire. C’est suite au rendu public de ce dessin, que Mark Lombardi fut qualifié de « conspirateur », ce qui conduisit le FBI à vouloir confisquer ce dessin et à le retirer du MOMA.

Conspiration ?

En 2003, un écrivain du New York Times a mentionné la conspiration dans le titre de un article consacré au travail de Mark Lombardi. Pourtant la théorie du complot est heureusement absente de son œuvre. Comme le note l’historien Robert Hobbs, « Lombardi fait lui-même la lumière de l’idée ». Le travail de Lombardi n’a pas été “injustement négligée » en soi, mais on commence seulement à comprendre en quoi sa contribution est importante. Suite à son décès prématuré en 2000, ses travaux ont connu un renouveau dans le cadre d’une exposition en 2003 organisée Robert Hobbs. En quelques années seulement depuis ses expositions à la fin des années 90, le public s’est considérablement élargi, peut-être en partie en raison de la prise de conscience et de la diffusion des notions d’interactions comme de réseaux par le public. D’une part, les nouvelles du soir aux Etats-Unis parlaient et parlent volontiers de « réseaux terroristes » et des associations libres de personnes à l’échelle mondiale. D’autre part, les réseaux sociaux ont grandi et sont devenus parties prenantes du quotidien avec MySpace et Friendster à l’époque et encore plus avec l’avènement d’outils tels Facebook et autres. L’idée de lier et de concevoir quiconque à son réseau d’interrelations et d’interactions est entendue maintenant et paraît normale. Le travail de Lombardi encapsule deux thèmes très importants pour l’avenir du design. Le premier : nous devons maintenir une vision humaniste des données, en nous fondant sur nos propres facultés de raconter une histoire et en nous opposant ainsi à une démarche froide ayant cours actuellement le Big Data. Le second est la construction du discours autour de ces données, qu’il s’agit d’améliorer afin de rendre explicite nos démarches et donc nos œuvres.

Au cours des dernières années, la visualisation de données a été au centre d’un nombre toujours croissant d’expositions au sein de la communauté du design. D’une part, cela correspond à une progression naturelle, notamment en raison des progrès comme de la diffusion des techniques et méthodes de traitements, d’analyses et de représentations de l’information et des données. D’autre part, la visualisation de données existe comme une esthétique émergente qui repose sur des schémas et des images visuelles complexes. Notre rôle d’artiste et/ou de designer n’est-il pas de questionner la société à leur endroit ?

Dans le cas de Lombardi, même ses premières esquisses sont informatives, car ils montrent un processus de pensée fondamentalement humain. Il essaie et réussi à tirer l’histoire de la masse de données et d’informations qu’il avait recueillie. Ceci est à l’opposé de nombreuses approches numériques qui commencent par une masse de données, suivie par une tentative souvent échoué à la simplifier en tentant d’en trouver des structures comme le Big Data par exemple. Dans le cadre de la recherche pour ses dessins, Lombardi a assemblé 14 000 fiches, qui font maintenant partie de la collection permanente du Musée d’Art Moderne de New York. Chaque fiche fait référence une personne ou une autre entité. Il savait qu’il devait faire la synthèse de ces informations en quelque chose d’utile. Souvent, le recours aux machines n’a pour objectif que de réaliser un classement, une classification de ces informations et de ces données. Ces dernières seraient donc le résultat, alors que le cœur de notre travail demeure et demeurera leurs interprétations afin d’en tirer une synthèse intelligible, explicite et compréhensible.

En effet, la notion de synthèse s’appuie étymologiquement sur les mots grec et latin : sunthesis et synthesis, “à placer ensemble”, est une tâche fondamentalement humaine définie comme : «Méthode de raisonnement, démarche de l’esprit qui va des notions ou des propositions les plus simples aux plus complexes » d’après le Trésor de la Langue Française informatisé. Cette capacité est ce qui nous distingue notoirement des approches actuelles uniquement fondées sur les algorithmes et le numérique (Google, Big Data…). En effet, n’oublions pas que ces outils comme la visualisation n’ont pour objectifs que de donner à voir des cartes d’index. Ceci ne sera jamais accepté, espérons-le, dans le domaine de l’écriture, par exemple. Quel auteur ferait appel à l’ordinateur pour organiser leurs notes et de produire une histoire finie ? Pour autant ces outils peuvent faciliter la compréhension de l’information, objectif au combien difficile et les parties les plus difficiles comptent sur la réflexion et la concentration, qui représentent la marque du travail de Mark Lombardi. En conclusion, les dessins de Lombardi ont le pied sur la fine ligne de l’information et de l’esthétique, mais encore plus important, ses projets nous ouvrent les yeux sur la possibilité et la profondeur à travers laquelle on peut comprendre des informations complexes.

Redigé par Marisol OCHOA
BIBLIOGRAPHIE
Mark Lombardi, artiste conspirateur. Documentaire, ARTE 2011.
Networks of Corruption: The Aesthetics of Mark Lombardi.s Relational
Diagrams (Jakub Zdebik), In RACAR Revue d’art canadienne / Canadian Art
Review, volume 36, 2011.
Mark Lombardi’s « Narrative Structures »: The Visibility of the Network and the
New Global Order (Jessica M. Law), Master’s thesis, Ohio University, 2012.

Martin HOWSE

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De nombreux questionnements relatifs à nos liens avec la Nature et notre environnement traversent l’ensemble des pans des réflexions sociales et sociétales. Les mondes scientifique et de la recherche connaissent un engouement certain tout comme les sphères journalistiques, médiatiques ou encore civiles. Un artiste britannique, Martin Howse, s’interroge sur cette thématique.

Ses travaux sont reconnus pour ses explorations de l’art médiatique, du « Land Art » et de l’informatique. Il postule que ces trois sphères seraient liées voire connectées et tente de le montrer en les croisant concomitamment afin d’identifier leurs transmissions respectives et mutuelles. Ainsi il testerait les liens entretenus entre l’Homme et la Nature. Son approche repose sur l’expérimentation de connexions directes de celle-ci à son média, l’outil informatique, qui lui permettrait par conséquent d’être connecté lui-aussi.

Par exemple dans un documentaire télévisuel lui étant dédié et diffusé par la chaîne ARTE (09/10/2012), Martin Howse explique vouloir entendre la Terre de la manière la plus première et la plus pure. À cette fin, on le voit brancher un ordinateur au sol et donc à la Terre. En outre, les sons identifiés sont enregistrés et réutilisés lors de performances notamment sonores.

Martin Howse explique vouloir répondre au besoin de si ce n’est de communiquer avec à la Nature mais au moins de s’en rapprocher. Cependant il n’explique que peu ce qu’il considère comme naturel. Par ailleurs, on entrevoie difficilement comment il interagit dans un dialogue conscient avec la Nature.

Sur un autre point, pour l’artiste, la Nature représenterait la réalité et s’opposerait à la virtualité, ici le numérique. Cette opposition entre réel et virtuel semble acquise mais n’est nullement explicitée.

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Aussi par ses travaux, Martin Howse s’empare de ces dimensions sociales et sociétales pour, par et dans son art, il remplie ainsi  un des objectif de l’Art. Si on peut toutefois s’interroger sur sa portée, il n’en demeure pas moins que son travail semble faire public. Par ailleurs, sa démarche repose sur l’expérimentation et l’enquête, définissant son travail comme une œuvre artistique. Ainsi, Martin Howse intègre pleinement la sphère artistique. Cependant pour certains il semble sujet à controverse, notamment en raison d’un autre trait de son travail : la collecte et le recueil de déchets tout comme leur réutilisation dans ses productions. Ce mode de travail semble pourtant reconnu comme en atteste les travaux de Niki de Saint Phalle, Tom Deininger, Mary Ellen Croteau, Steven Siegel…

Une idée est sous-jacente aux travaux de Martin Howse, notre éloignement au naturel, il serait à l’œuvre pour donner place aux médias et à la technologie, dont l’emprise serait toujours plus présente voire pressante. En effet, l’essor et le poids des technologies numériques dans l’activité humaine et dans sa gestion ne peuvent être remis en question avec une connectivité omniprésente et les recours à la technologie et à la technique permanents. Par exemple, on peut citer le trading hautes-fréquence ou encore l’intelligence artificielle. En fait, on note de plus une opposition en réel et virtuel, liée à l’emprise des technologies notamment de l’information adossées à l’outil numérique. L’Art serait tout autant touché et cette situation est décrite dans l’ouvrage L’art au risque de la technologie – Les appareils à l’œuvre (vol1), de Pascal Krajewski. Il énonce : « le monde s’appareille et la technologie s’insinue par tous les pores… L’art n’est pas resté à l’abri de cette invasion. Les œuvres demeurent dynamiques, interactives, algorithmiques, instables. »

Dans ce volume, Karejewsky se projette sur les temps de la création de l’œuvre et de son existence comme objet. Ainsi, on pose la question de la mutation de l’œuvre artistique. Si on peut supposer qu’une de ses qualités intrinsèques est sa stabilité, l’auteur la questionne. À partir de là, peut-on poser la question de la pérennité de l’œuvre artistique ? Si tel est le cas, on peut questionner tout autant la démarche artistique l’ayant permise ? Ces questions montrent que des questionnements majeurs sur les arts numériques doivent être posées et des enquêtes menées.

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Redigé par Marisol OCHOA
Sources:
« Martin Howse : Entre terre et logiciels » (9 octobre 2012) ARTE TV :
http://creative.arte.tv/fr/episode/martin-howse-entre-terre-et-logiciels?language=de
Pascal Krajewski, 2013,  L’Art au risque de la technologie (vol 1) – Les appareils à l’œuvre , L’Harmattan, 260 p.

Du Light Painting pour visualiser les ondes Wi-Fi. IMMATERIALS

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Chaque jour, chacun d’entre nous est confronté à des multitudes d’ondes, radios ou wi-fi, sans même s’en apercevoir. Et si la photographie pouvait nous aider à visualiser ces ondes et nous faire prendre conscience de leur présence au quotidien ?

Le mois de décembre à Oslo est sombre, c’est un mois idéal pour le light painting. Pendant quelques semaines de marche, de mesure et de photographies, Timo Arnall, Jorn Knutsen et Einar Sneve Martinussen, ont visualisé un certain nombre de réseaux à Oslo. Les visualisations illustrent le terrain invisible des réseaux WiFi dans les environnements urbains. Ils ont résumé ce phénomène comme « Immatériel ».

Avec une barre de 4 mètres de long sur laquelle ils ont soudé 80 LEDs et un système de détection du RSSI (Received Signal Strength Indication) d’un réseau WiFi, les artistes peuvent illuminer un certain nombre de LEDs en fonction de l’intensité du signal et créer une représentation visuelle du réseau WiFi pour un lieu donné. 

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La tige de mesure est inspirée par les moyens que les géomètres-experts utilisent pour cartographier et décrire le paysage physique.

La radio et la communication sans fil sont des éléments fondamentaux de la construction des villes en réseau. Elles représentent un «terrain électromagnétique» qui est à la fois complexe et invisible, et dont leur présence est seulement suggérée par la présence d’antennes.

Immaterials: Light painting WiFi from Timo on Vimeo.

Ces peintures lumineuses montrent que les réseaux WiFi locaux, informels et fragmentés constituent une infrastructure urbaine très évoluée, en grande partie inaccessible et qui est principalement créée par ses utilisateurs. Les visualisations montrent le WiFi comme une partie du paysage urbain, et révèlent comment les espaces urbains peuvent être utilisés.

La visualisation des réseaux WIFI  illustre la manière invisible, immatérielle, intangible dont les technologies nous entourent et participent du discours de la ville.

Le lien pour accéder aux autres photos du projet :

https://www.flickr.com/photos/timo/sets/72157626020532597

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Article rédigé par Tatiana Krasilnikova

Représentation de soi et identité numérique – Fanny Georges

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Représentation de soi et identité numérique : Une approche sémiotique et quantitative de l’emprise culturelle du web 2.0 est un article de Fanny Georges paru en 2009. Dans cet article, elle étudie l’identité dans le web 2.0 et la manière dont l’utilisateur socialise et prend existence à l’écran. Elle s’intéresse moins à l’analyse des comportements, qu’à l’analyse de la structuration des représentations à l’intérieur du système du web. Le questionnement de l’impact et de l’emprise culturelle de la CMO (communication médiée par ordinateur) sur la représentation de l’identité ne comporte pas seulement des enjeux liés au numérique mais aussi des enjeux fondamentaux pour la société. L’évolution du web change le rapport à l’autre, le rapport à soi et modifie le concept de présence.

L’identité déclarative, c’est à dire les données saisies par l’utilisateur, constituait l’identité dans le web 1.0, mais ne s’y résume plus dans le web 2.0. Peuvent s’ajouter désormais, l’« identité agissante » (relevé explicite des activités de l’utilisateur par le Système) et l’ « identité calculée » (variables quantifiées produites d’un calcul du Système). L’identité déclarative peut être composée du nom, de photographies, des centres d’intérêts de l’utilisateur. L’identité agissante est le détail des actions que celui-ci effectue, un suivi de comportement, par exemple « X est rentré dans le groupe Y ». L’identité calculé est l’ensemble des données calculées par rapport aux activités de l’utilisateur, comme une sorte d’état global de la personne, par exemple le « nombre d’amis », le temps passé à faire une action, le « nombre de partage d’une publication » etc…

Ces trois dimensions de l’identité numérique correspondent à trois manières d’appréhender l’information. Une information sur une page de profil est une notification agissante (l’action s’est produite), mais elle fait à la fois l’objet d’un stockage dans la zone déclarative et est comptabilisée numériquement.

 

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Le profil personnel permet à l’utilisateur d’exister dans le monde numérique et de pallier l’absence du corps.Dans le « réel », la présence du corps est un indice absolu d’existence. Dans le monde « virtuel », consulter un site web ne suffit pas à donner à l’utilisateur une existence observable pour un autre utilisateur. L’un des composants de l’identité déclarative est le pseudonyme, l’autonyme qui est le nom donné à soi-même. L’auteure distingue Facebook dans lequel il est d’usage de donner son propre nom ce qui crée une tension identificatrice tendant à confondre identité réelle et identité virtuelle.

Pour pouvoir déclarer son identité, l’utilisateur doit effectuer un processus de modélisation du Soi. Il mobilise certains souvenirs pour constituer une représentation abstractive (ou schéma-silhouette) de lui-même. Il fait abstraction d’un certain nombre d’informations jugées non pertinentes, et en choisit d’autres qui lui semblent plus conformes à l’idée générale qu’il se fait de lui-même. Les signes déclaratifs vont permettre de le différencier et de le distinguer des autres utilisateurs.L’utilisateur doit se différencier pour sortir de l’ordinaire et se distinguer, en revanche sa représentation ne doit pas être trop distinctive pour qu’il puisse avoir des critères qui le mettent en relation avec d’autres membres et générer des réseaux nécessaires à la dynamique communautaire. Le corps a une importance primordiale dans l’identité sociale alors que le numérique donne une forme à ce qui n’en a pas dans le réel comme les centres d’intérêts, les pensées, les interactions, la classification des actions. L’identité de l’utilisateur et ses actions sont détaillés et calculés dans le temps.

 

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En s’appuyant sur des auteurs comme D. Peraya et J.-P. Meunier, A. Klein, J. Piaget, elle tente une approche sémiotique sociocognitive de la CMO. Elle étend la notion de décentration, définie comme les marqueurs textuels d’adresse à l’autre, aux outils du web 2.0 et aux jeux vidéos. La dynamique de centration-décentration naît de l’interaction de l’utilisateur avec les signes qui réfèrent à une altérité humaine ou objectale, par exemple les « amis », les médias partagés ou encore les objets possédés. L’identité en ligne peut être représentée par un embrayeur (le « ligateur autonyme » : l’avatar/photographie et le pseudonyme) par lequel s’opère la dynamique cognitive de centration et autour duquel s’agencent des signes par lesquels s’opère une dynamique de décentration tissant des liens entre le Sujet et le monde communautaire.

Pour montrer l’importance de l’identité agissante et calculée par rapport à l’identité déclarative, Fanny Georges s’appuie sur le design de la visibilité de D. Cardon et analyse les mécanismes de Facebook. Dans son étude sur le design de la visibilité, D. Cardon définit des modèles de visibilité pratiqués par les utilisateurs. Il distingue notamment le profil  « tout montrer tout voir » et le profil « montrer caché ». Les profils utilisateur ont été classés en deux groupes: les « hyper visibles » et les utilisateurs « cachés », en fonction de leur comportement déclaratif. Les utilisateurs « cachés » n’ont rempli aucun champ déclaratif ou un seul. Les utilisateurs « hyper visibles » ont rempli tous les champs déclaratifs.

Les utilisateurs hyper visibles ont une vie communautaire intense, qui se manifeste par la participation à des groupes et par l’envoi de messages collectifs et un taux de présence plus élevé. Les utilisateurs « cachés » ont autant d’amis que les utilisateurs « hyper visibles », mais ils entretiennent peu de liens publics avec eux (les messages privés n’étant pas observables). Même si l’utilisateur ne renseigne aucun champ déclaratif, le Système produit une représentation distinctive par l’identité agissante et calculée. L’absence d’informations déclaratives n’est donc pas un obstacle à la socialisation, ni à la reconnaissance par les autres, c’est-à-dire au phénomène identitaire. L’identité numérique dans Facebook est donc moins conditionnée par l’identité déclarative que par les identités agissante et calculée, qui valorisent équitablement les utilisateurs cachés comme les hyper visibles.

L’identité découle d’une co-dépendance entre le sytème et l’utilisateur. L’utilisateur saisit ses informations (graphiques, sonores, visuelles) et le sytème fournit le cadre et effectue un traitement et une valorisation de ces données. Le système crée un flux d’informations ininterrompu pour valoriser et mettre en relation les utilisateurs à l’intérieur d’une communauté. Ce processus crée une forme implicite de jeu social et de jeu avec soi-même. En interagissant avec le dispositif, le sujet s’informe dans la structure prédéterminée par l’interface. L’emprise culturelle est dépendante à la fois de la structuration de l’identité propre au dispositif et à la fois dépendante de son actualisation par la communauté des utilisateurs dont fait partie de Sujet.

« L’identité numérique est [ ] une coproduction où se rencontrent les stratégies des plateformes et les tactiques des utilisateurs. » (D. Cardon)

Étant donné qu’il n’y a pas de présence physique qui donne existence, l’individu doit sans cesse agir pour prendre existence dans le numérique. Qu’ils le veuillent ou non, les utilisateurs rentrent dans un processus dans lequel leur identité en ligne est en mouvement perpétuel. S’ils veulent continuer à exister, ils doivent produire et renouveler régulièrement les signes identitaires qu’ils projettent sur la plateforme.

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Article rédigé par Liv D’orio

Suicide Room – Jan Komasa

La Chambre des suicidés (Sala samobójców) est un drame polonais écrit et réalisé par Jan Komasa et sorti en 2011 dont le personnage principal est Dominik.

Le film est structuré entre le monde numérique et le monde « réel ». La vie réelle alternent entre les plans des personnages à l’opéra, au bal, au lycée, et au travail des parents de Dominik pour signifier le masque social qui est en oeuvre dans la société.

c3a06nob0shfylmajyb62ogftivLes plans du monde numérique opposent de manière illusoire le web avec les réseaux sociaux (qui perpétuent les normes sociales de la société) et le jeu en ligne qui semble signifier la liberté mais qui, en réalité, a également ses déterminismes.

L’absence de ses parents, le harcèlement de ses camarades et le rejet de la société mènent Dominik à son autodestruction. Le film montre une opposition entre le bal du lycée, symbole du masque et de la parade du rôle social, et la vidéo de scarification, symbole de l’expression de son mal être, la « vérité » d’Hamlet.

Ses parents tentent maladroitement de l’aider mais leur  priorité n’est pas que Dominik aille mieux, mais qu’il puisse effectuer ses obligations. Le baccalauréat, (« Matura » en polonais vient du latin « maturus » qui signifie « mûr ») représente ici le passage à l’âge adulte, la détermination du statut social et l’acceptation de la norme. Dominik refuse donc de passer son bac puisqu’il représente tout ce qu’il rejette. Il rejette également tout ce qui vient de ses parents, modèles de conformisme pour lui.

Dominik embrassent un de ses amis à la soirée du bal pour suivre un pari, la vidéo est likée et commentée sur les réseaux sociaux. La vidéo est d’abord bien reçue socialement parce qu’elle est perçue comme un jeu, mais ce n’est pas un jeu pour Dominik. Quand les autres vont s’en rendre compte, Dominik va subir un harcèlement scolaire et sur les réseaux sociaux. Ce comportement déviant rendu public va le conduire à son repli dans le numérique pour se créer une nouvelle identité et échapper à son rôle assigné par la société. Les réseaux sociaux sont encore trop liées à  l’identité sociale dans la vie « réelle », la pression sociale y est tout autant subi, Dominik va alors se créer un avatar sur un jeu en ligne pour essayer de se débarrasser des normes sociales qui lui sont imposées. Il passe également d’une communauté subie à une communauté choisie.

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Suicide Room est donc un jeu en ligne dans lequel il va rencontrer une communauté de personnes dont Sylwia qui va avoir beaucoup d’influence sur lui. La notion de jeu renvoie au fait de mettre de la distance par rapport aux déterminations de la vie sociale. On dit d’une pièce qui n’est pas entièrement prise dans un mécanisme qu’elle a du jeu, c’est-à-dire une certaine aisance dans ses mouvements et une certaine indépendance par rapport à la machine dont elle fait partie. D’un autre côté, par cette distance et l’appropriation de différents rôles, le jeu permet un apprentissage de la vie collective et constitue un processus de socialisation de l’individu. Dominik refuse le jeu de la société mais il se lie aux autres par le jeu en ligne.

L’avatar est une volonté de prendre forme, d’avoir une présence physique dans le monde numérique. Dominique l’utilise comme un moyen de s’émanciper du masque en société mais aussi comme un moyen de s’en créer un nouveau façonné par ce qu’il a choisi de montrer de lui-même. Le film renvoie au Persona, du verbe latin personare (« parler à travers »), qui est une personne fictive stéréotypée. Le mot latin était utilisé en son origine pour désigner le masque que portaient les acteurs de théâtre antique. Cette notion est utilisée aussi en psychologie analytique et en ergonomie informatique comme archétype d’utilisateur fictif dans la démarche de conception. Dominik et Sylwia passent du rôle dans la société au rôle crée par leur avatar qui est une identité choisie.

Dans les plans d’ouverture, le titre du film est écrit sous la forme d’une adresse web, ce qui donne l’impression que le film s’y déroule à l’intérieur. Avant même que Dominik choisisse de se créer un avatar, sa représentation est constamment en ligne, sur les réseaux sociaux, sur you tube. Le film s’ouvre sur des vidéos en ligne et se finit sur l’instant de la mort de Dominik filmée par un smartphone qui se retrouve froidement sur le net. Dominik n’existe plus physiquement mais son identité numérique restera post-mortem.

La violence des rapports sociaux dans la vie réelle et sur les réseaux sociaux contraste de manière illusoire avec le jeu virtuel dans lequel il a enfin trouvé quelqu’un qui le comprend et qui l’aime. Mais il y a également de la violence dans le monde virtuel ainsi que des codes sociaux : le duel pour gagner sa place à l’intérieur de la communauté,  la violence et le meurtre de Jasper pour garder sa place et la violence psychologique de Sylwia. Dominik a l’illusion d’une liberté mais Sylwia l’enchaine par sa dépendance affective.

Dominik est mis en garde par rapport à l’influence de Sylwia, mais il est trop tard, la manipulation psychologique a déjà fait effet. Il est un héros tragique, implacablement attiré vers sa chute. Le héros tragique est libre et prédestiné; il est innocent et coupable; il est responsable et victime. Suicide Room est en quelque sorte une tragédie 2.0 qui met le personnage face à ses choix et sa détresse dans une société qu’il rejette. Ce parallèle entre virtuel et réel amène l’idée qu’il n’existe pas de lieu idéal dans lequel les règles sociales seraient absentes.

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Article rédigé par Liv D’orio 

Ne suis-je pas une femme ? – bell hooks

« Les livres scolaires ne parlent pas des gens qui me ressemblent. Les programmes scolaires ne parlent pas des femmes noires comme moi. Durant ma scolarité, je n’ai pas le souvenir d’avoir étudié beaucoup de femmes et encore moins la vie d’une noire qui avait marqué l’histoire ou d’avoir étudié le texte d’une auteure noire ayant du talent. Plus jeune, j’étais donc persuadée qu’il n’existait pas vraiment de noires qui avaient marqué l’histoire ou de noires ayant assez d’intelligence pour qu’on étudie leurs œuvres.»  

Que dévoile cette réflexion ? Contrairement à ce que l’on peut penser, elle ne date des années 1970 du temps des Black Panthers et militantes pour les droits des femmes. De nos jours, la littérature étudiée, vantée, récompensée aux prix les plus prestigieux est généralement masculine et blanche avec une rédaction centré sur le point de vue de l’homme. Même si des écrivains noirs comme Aimé Cesaire, Alexandre Dumas ou Léopold Sédar Senghor ou des parcours incroyables de grandes figures tel que Nelson Mandela ou Malcom X ont aussi marqué l’histoire,  il y a toutefois, une question qui a trotté dans la tête de presque toutes femmes noires : « Dans l’Histoire, où sont passées les FEMMES qui me ressemblent ? ». Encore une fois, nous pouvons réaliser à quel point être femme et noire pouvait rendre un individu doublement invisible dans les médias, dans les récits historiques et même dans les combats féministes : c’est là que l’afro féminisme a été mis en lumière. L’afro-féminisme est un combat qui s’est interrogé sur l’exclusion des minorités noires au sein du féminisme.  Bell Hooks, fut l’une des plus grande activiste noire, féministe, militante pour l’égalité raciale, qui s’intéressait très particulièrement aux imbrications entre race, classe et genre. Elle  décrit dans ce livre devenu un classique les processus de marginalisation des femmes noires et met en critique les féminismes blancs et leur difficulté à prendre en compte les oppressions croisées. Un livre majeur du « black feminism » enfin traduit plus de trente ans après sa parution ; un outil nécessaire pour tous-tes à l’heure où, en France, une nouvelle génération d’afro-féministes prend la parole.

Son liv41yly7ihs8l-_sx338_bo1204203200_re riche et accessible, Ne suis-je pas une femme ? part d’un constat, largement étayé au fil du livre : celui de l’invisibilité des femmes noires dans les luttes pour l’égalité, le fait qu’elles n’aient pas d’identité. « Lorsque l’on parle des personnes noires, l’attention est portée sur les hommes noirs ; et lorsque l’on parle des femmes, l’attention est portée sur les femmes blanches. C’est particulièrement flagrant dans le vaste champ de la littérature féministe », souligne bell hooks, preuves à l’appui. À partir de multiples sources, l’auteure retrace ici la trajectoire des femmes afro-américaines.

La préface du livre est de Amandine Gay qui retrace le parcours de femmes noires activistes comme Sojourner Truth, une militante noire américaine, qui, en 1851, prononça le discours Ain’t I a woman à une Convention des femmes à Akron en Ohio. Elle évoque aussi l’histoire de Paulette Nardal, une martiniquaise, qui, en 1920 à Paris fut la première femme noire à étudier à la Sorbonne. Elle fonda des salons littéraires pour mettre en relation les diasporas noires.

Amandine Gay revient aussi sur son parcours et son passage au sein du collectif « Osez le féminisme » dont « la majorité des membres sont blanches » et dont le discours est « éminemment paternaliste ». Amandine Gay dénoncamandine-gay_par-enrico-bartolucci_smalle ce « problème de cécité » dont souffre la France, ce « refus de voir les Blanc.he.s et les Noir.e.s hors d’une rhétorique universaliste qui invisibilise les couleurs et les hiérarchies qui y sont associées ». C’est pour cela que tout au long elle encourage la 3ème vague d’afro féministes de militer via tous les moyens connectés possible. Depuis 2013, l’afro féminisme réapparaît alors avec une grande vigueur en France avec des blogs, des manifestations, des collectifs, des émissions de radio, des revues, des conférences et même via les youtubeuses.

De surcroît, au cours du livre, bell hooks souligne qu’au début de son militantisme, elle pensait que le sexisme était moins important que le racisme mais des décisions historiques ont permis de comprendre que l’un et l’autre sont indissociables : en effet, après de nombreux débats, le droit de vote fut d’abord donné aux hommes noirs. Les femmes noires ne pouvaient alors pas s’allier aux femmes blanches car ces dernières étaient racistes. Et si elles soutenaient le droit de vote des hommes noirs, alors elles faisaient perdurer des valeurs patriarcales.

Dans les années 50, au début  de lutte pour les droits civiques, il a été exigé que les femmes noires aient une position subalterne. Les féministes blanches ont idéalisé les femmes noires en parlant de leur « ‘force ». Or comme le souligne bell hooks, il est différent d’être forte face à l’oppression que d’être forte parce qu’on a vaincu l’oppression. Les femmes noires sont célébrées dans leur rôle de mère, leur disponibilité sexuelle, leur capacité à porter de lourdes charges. Ainsi quand les féministes blanches se comparent aux noirs, pour souligner les oppressions qu’elles vivent, elles oublient les femmes noires…

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Ses chapitres sur la période esclavagiste dévoilent bel et bien que le sexisme est aussi fort que le racisme. Au XVIIème siècle, certaines femmes blanches sont encouragées à épouser des hommes noirs pour avoir des enfants métis qui pourront travailler. Avec l’apparition des lois anti métissage, ce sont les femmes noires qui doivent faire des enfants, qui pourront servir ensuite d’esclaves. Les esclavagistes commencent donc à importer aux Etats-Unis des femmes noires car ils considéraient qu’elles étaient déjà habituées aux travaux des champs. Sur les bateaux, elles n’étaient pas enchaînées contrairement aux hommes ; mais cela favoriserait leur agression par les esclavagistes. Les viols sont donc très nombreux ainsi que les grossesses qui en découlent.

Au cours de l’histoire, au XIXème la vision de la femme blanche évolue. On voit en elle une déesse, innocente. La femme noire, a contrario, est vue comme sauvage, sexuelle, une tentatrice, une prostituée. Beaucoup d’abolitionnistes lorsqu’ils parlent des sévices subis par les femmes noires parlent de « prostitution » au lieu de viol pour éviter de choquer ; cela a contribué à véhiculer l’image d’une femme objet et pécheresse. Les femmes blanches voient souvent les femmes noires comme responsables du viol qu’elles subissent et ces femmes blanches esclavagistes ont beaucoup persécuté les femmes noires.

Les hommes noirs finissent par imiter les blancs, et violent aux aussi les femmes noires.  Il est difficile d’estimer le nombre de grossesses issues des viols. Les femmes étaient parfois récompensées après la naissance d’un enfant (qui valait plus cher s’il était métis). Les fausses couches étaient extrêmement nombreuses ainsi que les mortes en couches. Les hommes noirs sont souvent réticents à reconnaître qu’ils peuvent oppresser par le sexisme car cela serait reconnaître qu’il existe une autre oppression que le racisme. Car oui, les femmes noires sont opprimées à la fois par les hommes blancs et les hommes noirs. Certains hommes noirs expliquent ainsi que s’ils ne désirent pas les femmes noires c’est qu’elles ne sont pas assez féminines contrairement aux femmes blanches.

Les mouvements féministes de femmes blanches se sont malheureusement construits sur des bases racistes. Beaucoup de femmes blanches se battaient pour le droit de vote mais contre celui des noirs. Elles étaient contre l’esclavage maissuffragettes-real pas pour la suppression des inégalités. Beaucoup de suffragettes ne supportaient pas l’idée que les hommes noirs aient des droits avant elles ; certaines ont donc milité pour la suprématie blanche. Beaucoup soutenaient la ségrégation raciale. Elles étaient encore plus opposées aux femmes noires qui étaient vues comme moralement impures et perverses.

Surtout que les femmes blanches ont été les bénéficiaires les plus immédiates de l’esclavage ; cela ne changeait rien au statut de l’homme blanc mais beaucoup à celui de la femme blanche qui avait désormais un pouvoir sur quelqu’un. Après l’abolition de l’esclavage, les femmes noires ont travaillé comme domestiques et donc l’exploitation domestique a continué.
Beaucoup de militantes noires se sont intéressées aux droits des femmes après l’abolition, mais comme elles étaient obligées d’identifier leurs mouvements par leur couleur de peau, on supposait que leur priorité était de lutter contre le racisme et pas contre le sexisme.

Au final pour bell hooks, dire que les hommes ont des privilèges c’est accréditer l’idée qu’on ne peut s’accomplir qu’en agissant comme un homme, et que le masculin est supérieur au féminin. Elle décide donc de se réapproprier un autre féminisme : l’afro-féminisme.

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Article rédigé par Sanella M.L