Les différents modes d’existence d’Étienne Souriau

avt_etienne-souriau_8399

“ Il n’y a pas d’existence idéale, l’idéal n’est pas un genre d’existence ”

Etienne Souriau est un philosophe français, professeur d’esthétique à la Sorbonne, né en avril 1892 à Lille et mort en novembre 1979 à Paris. Il est notamment l’auteur de Pensée vivante et perfection formelle (1925), L’Instauration philosophique (1939), Les différents modes d’existence (1943), L’Ombre de Dieu (1955), et La Correspondance des arts (1969). Il a dirigé aux éditions PUF le Vocabulaire d’esthétique, qui ne sera publié qu’après sa mort.

La carrière de Souriau a été celle d’un grand professeur : passé par l’École normale supérieure où il entra en 1912, détenteur de l’agrégation à laquelle il fut reçu premier en 1920, d’un doctorat en 1925 ; après quoi il devient Professeur à l’Université d’Aix-en-Provence (1925-1929) puis de Lyon (1929-1941) et enfin à l’Université de Paris – La Sorbonne.

En 1947, Souriau publie « La Correspondance des Arts » qui se propose de définir l’architectonique des lois et d’organiser le vocabulaire commun aux œuvres d’art par delà les disciplines artistiques. Dans cet ouvrage, il détaille son « Système des Beaux arts » selon deux modes d’existence : phénoménale et « réique » (ou « chosale »). Dans ce dernier mode d’existence, il distingue les arts présentatifs des arts représentatifs. Etienne Souriau propose ainsi sa classification des arts, différente de la classification populaire.

« Si vous voulez rendre justice à la beauté, cherchez-la dans les choses belles. »

À ces choses, Souriau porte en effet une attention scrupuleuse. La classification populaire compte sept classes : architecture, sculpture, arts visuels (peinture, photographie, dessin, etc.), musique, littérature, arts de la scène (théâtre, danse, mime, cirque) et cinéma. Dans la classification d’Etienne Souriau chaque classe peut produire un art sur deux niveaux, représentatif/abstrait, c’est-à-dire : sculpture/architecture, dessin/arabesque, peinture représentative/peinture pure, musique dramatique ou descriptive/musique, pantomime/danse, littérature et poésie/prosodie pure, cinéma et photo/éclairage, projections lumineuses. Il distingue en outre ces sept classes d’art d’après leurs caractéristiques sensorielles (la saillie, la ligne, la couleur, la mélodie, le mouvement, la prononciation et la lumière).

« La pensée existe-t-elle, en elle-même et par elle-même ? La matière, existe-t-elle, et de la même manière ? Dieu existe-il ? … La rose bleue existe-t-elle ? »

Dans « Les différents modes d’existence » Etienne Souriau pose les questions suivantes : Quel rapport y a t-il entre l’existence d’une œuvre d’art et celle d’un être vivant ? Entre l’existence de l’atome et celle d’une valeur comme la solidarité ? Ces questions sont les nôtres à chaque fois qu’une réalité est instaurée, prend consistance et vient à compter dans nos vies, qu’il s’agisse d’un morceau de musique, d’un amour ou de Dieu en personne. Comme William James ou Gilles Deleuze, Etienne Souriau défend méthodiquement la thèse d’un pluralisme existentiel. Il y a, en effet, différentes manières d’exister, et même différents degrés ou intensités d’existence : des purs phénomènes aux choses objectivées, en passant par le virtuel et le « sur-existant » dont témoignent les œuvres de l’esprit ou de l’art, tout comme le fait même de la morale. L’existence est polyphonique, et le monde s’en trouve considérablement enrichi et élargi. Outre ce qui existe au sens ordinaire du terme, il faut compter avec toutes sortes d’états virtuels ou fugaces, de domaines transitionnels, de réalités ébauchées, en devenir, qui sont autant d’ »intermondes ».

Servi par une érudition stupéfiante qui lui permet de traverser d’un pas allègre toute l’histoire de la philosophie, Etienne Souriau donne les éléments d’une grammaire de l’existence. Mais son enquête se veut aussi une introduction à « la pratique de l’art d’exister ». À quoi nous attachons-nous précisément lorsque nous aimons un être ? À quoi nous engageons-nous lorsque nous nous identifions à un personnage de roman, lorsque nous valorisons une institution ou adhérons à une théorie ? Et finalement, quels modes d’existences sommes-nous capables d’envisager et d’expérimenter pour nous-mêmes ? Questions métaphysiques, questions vitales.

9782130574873_v100

———

Article rédigé par Tatiana Krasilnikova

Martin HOWSE

howse_transnatural-2012

De nombreux questionnements relatifs à nos liens avec la Nature et notre environnement traversent l’ensemble des pans des réflexions sociales et sociétales. Les mondes scientifique et de la recherche connaissent un engouement certain tout comme les sphères journalistiques, médiatiques ou encore civiles. Un artiste britannique, Martin Howse, s’interroge sur cette thématique.

Ses travaux sont reconnus pour ses explorations de l’art médiatique, du « Land Art » et de l’informatique. Il postule que ces trois sphères seraient liées voire connectées et tente de le montrer en les croisant concomitamment afin d’identifier leurs transmissions respectives et mutuelles. Ainsi il testerait les liens entretenus entre l’Homme et la Nature. Son approche repose sur l’expérimentation de connexions directes de celle-ci à son média, l’outil informatique, qui lui permettrait par conséquent d’être connecté lui-aussi.

Par exemple dans un documentaire télévisuel lui étant dédié et diffusé par la chaîne ARTE (09/10/2012), Martin Howse explique vouloir entendre la Terre de la manière la plus première et la plus pure. À cette fin, on le voit brancher un ordinateur au sol et donc à la Terre. En outre, les sons identifiés sont enregistrés et réutilisés lors de performances notamment sonores.

Martin Howse explique vouloir répondre au besoin de si ce n’est de communiquer avec à la Nature mais au moins de s’en rapprocher. Cependant il n’explique que peu ce qu’il considère comme naturel. Par ailleurs, on entrevoie difficilement comment il interagit dans un dialogue conscient avec la Nature.

Sur un autre point, pour l’artiste, la Nature représenterait la réalité et s’opposerait à la virtualité, ici le numérique. Cette opposition entre réel et virtuel semble acquise mais n’est nullement explicitée.

howse_substrate_2011

Aussi par ses travaux, Martin Howse s’empare de ces dimensions sociales et sociétales pour, par et dans son art, il remplie ainsi  un des objectif de l’Art. Si on peut toutefois s’interroger sur sa portée, il n’en demeure pas moins que son travail semble faire public. Par ailleurs, sa démarche repose sur l’expérimentation et l’enquête, définissant son travail comme une œuvre artistique. Ainsi, Martin Howse intègre pleinement la sphère artistique. Cependant pour certains il semble sujet à controverse, notamment en raison d’un autre trait de son travail : la collecte et le recueil de déchets tout comme leur réutilisation dans ses productions. Ce mode de travail semble pourtant reconnu comme en atteste les travaux de Niki de Saint Phalle, Tom Deininger, Mary Ellen Croteau, Steven Siegel…

Une idée est sous-jacente aux travaux de Martin Howse, notre éloignement au naturel, il serait à l’œuvre pour donner place aux médias et à la technologie, dont l’emprise serait toujours plus présente voire pressante. En effet, l’essor et le poids des technologies numériques dans l’activité humaine et dans sa gestion ne peuvent être remis en question avec une connectivité omniprésente et les recours à la technologie et à la technique permanents. Par exemple, on peut citer le trading hautes-fréquence ou encore l’intelligence artificielle. En fait, on note de plus une opposition en réel et virtuel, liée à l’emprise des technologies notamment de l’information adossées à l’outil numérique. L’Art serait tout autant touché et cette situation est décrite dans l’ouvrage L’art au risque de la technologie – Les appareils à l’œuvre (vol1), de Pascal Krajewski. Il énonce : « le monde s’appareille et la technologie s’insinue par tous les pores… L’art n’est pas resté à l’abri de cette invasion. Les œuvres demeurent dynamiques, interactives, algorithmiques, instables. »

Dans ce volume, Karejewsky se projette sur les temps de la création de l’œuvre et de son existence comme objet. Ainsi, on pose la question de la mutation de l’œuvre artistique. Si on peut supposer qu’une de ses qualités intrinsèques est sa stabilité, l’auteur la questionne. À partir de là, peut-on poser la question de la pérennité de l’œuvre artistique ? Si tel est le cas, on peut questionner tout autant la démarche artistique l’ayant permise ? Ces questions montrent que des questionnements majeurs sur les arts numériques doivent être posées et des enquêtes menées.

martin-howse-ground-1200x900

Redigé par Marisol OCHOA
Sources:
« Martin Howse : Entre terre et logiciels » (9 octobre 2012) ARTE TV :
http://creative.arte.tv/fr/episode/martin-howse-entre-terre-et-logiciels?language=de
Pascal Krajewski, 2013,  L’Art au risque de la technologie (vol 1) – Les appareils à l’œuvre , L’Harmattan, 260 p.

Du Light Painting pour visualiser les ondes Wi-Fi. IMMATERIALS

%d1%81%d0%bd%d0%b8%d0%bc%d0%be%d0%ba-%d1%8d%d0%ba%d1%80%d0%b0%d0%bd%d0%b0-2016-10-13-%d0%b2-22-18-40

Chaque jour, chacun d’entre nous est confronté à des multitudes d’ondes, radios ou wi-fi, sans même s’en apercevoir. Et si la photographie pouvait nous aider à visualiser ces ondes et nous faire prendre conscience de leur présence au quotidien ?

Le mois de décembre à Oslo est sombre, c’est un mois idéal pour le light painting. Pendant quelques semaines de marche, de mesure et de photographies, Timo Arnall, Jorn Knutsen et Einar Sneve Martinussen, ont visualisé un certain nombre de réseaux à Oslo. Les visualisations illustrent le terrain invisible des réseaux WiFi dans les environnements urbains. Ils ont résumé ce phénomène comme « Immatériel ».

Avec une barre de 4 mètres de long sur laquelle ils ont soudé 80 LEDs et un système de détection du RSSI (Received Signal Strength Indication) d’un réseau WiFi, les artistes peuvent illuminer un certain nombre de LEDs en fonction de l’intensité du signal et créer une représentation visuelle du réseau WiFi pour un lieu donné. 

5482012564_22cbeff30e_b

5481031917_b845dcd559_b

La tige de mesure est inspirée par les moyens que les géomètres-experts utilisent pour cartographier et décrire le paysage physique.

La radio et la communication sans fil sont des éléments fondamentaux de la construction des villes en réseau. Elles représentent un «terrain électromagnétique» qui est à la fois complexe et invisible, et dont leur présence est seulement suggérée par la présence d’antennes.

Immaterials: Light painting WiFi from Timo on Vimeo.

Ces peintures lumineuses montrent que les réseaux WiFi locaux, informels et fragmentés constituent une infrastructure urbaine très évoluée, en grande partie inaccessible et qui est principalement créée par ses utilisateurs. Les visualisations montrent le WiFi comme une partie du paysage urbain, et révèlent comment les espaces urbains peuvent être utilisés.

La visualisation des réseaux WIFI  illustre la manière invisible, immatérielle, intangible dont les technologies nous entourent et participent du discours de la ville.

Le lien pour accéder aux autres photos du projet :

https://www.flickr.com/photos/timo/sets/72157626020532597

———

Article rédigé par Tatiana Krasilnikova

Représentation de soi et identité numérique – Fanny Georges

9782707157492

Représentation de soi et identité numérique : Une approche sémiotique et quantitative de l’emprise culturelle du web 2.0 est un article de Fanny Georges paru en 2009. Dans cet article, elle étudie l’identité dans le web 2.0 et la manière dont l’utilisateur socialise et prend existence à l’écran. Elle s’intéresse moins à l’analyse des comportements, qu’à l’analyse de la structuration des représentations à l’intérieur du système du web. Le questionnement de l’impact et de l’emprise culturelle de la CMO (communication médiée par ordinateur) sur la représentation de l’identité ne comporte pas seulement des enjeux liés au numérique mais aussi des enjeux fondamentaux pour la société. L’évolution du web change le rapport à l’autre, le rapport à soi et modifie le concept de présence.

L’identité déclarative, c’est à dire les données saisies par l’utilisateur, constituait l’identité dans le web 1.0, mais ne s’y résume plus dans le web 2.0. Peuvent s’ajouter désormais, l’« identité agissante » (relevé explicite des activités de l’utilisateur par le Système) et l’ « identité calculée » (variables quantifiées produites d’un calcul du Système). L’identité déclarative peut être composée du nom, de photographies, des centres d’intérêts de l’utilisateur. L’identité agissante est le détail des actions que celui-ci effectue, un suivi de comportement, par exemple « X est rentré dans le groupe Y ». L’identité calculé est l’ensemble des données calculées par rapport aux activités de l’utilisateur, comme une sorte d’état global de la personne, par exemple le « nombre d’amis », le temps passé à faire une action, le « nombre de partage d’une publication » etc…

Ces trois dimensions de l’identité numérique correspondent à trois manières d’appréhender l’information. Une information sur une page de profil est une notification agissante (l’action s’est produite), mais elle fait à la fois l’objet d’un stockage dans la zone déclarative et est comptabilisée numériquement.

 

loadimg-1-php

Le profil personnel permet à l’utilisateur d’exister dans le monde numérique et de pallier l’absence du corps.Dans le « réel », la présence du corps est un indice absolu d’existence. Dans le monde « virtuel », consulter un site web ne suffit pas à donner à l’utilisateur une existence observable pour un autre utilisateur. L’un des composants de l’identité déclarative est le pseudonyme, l’autonyme qui est le nom donné à soi-même. L’auteure distingue Facebook dans lequel il est d’usage de donner son propre nom ce qui crée une tension identificatrice tendant à confondre identité réelle et identité virtuelle.

Pour pouvoir déclarer son identité, l’utilisateur doit effectuer un processus de modélisation du Soi. Il mobilise certains souvenirs pour constituer une représentation abstractive (ou schéma-silhouette) de lui-même. Il fait abstraction d’un certain nombre d’informations jugées non pertinentes, et en choisit d’autres qui lui semblent plus conformes à l’idée générale qu’il se fait de lui-même. Les signes déclaratifs vont permettre de le différencier et de le distinguer des autres utilisateurs.L’utilisateur doit se différencier pour sortir de l’ordinaire et se distinguer, en revanche sa représentation ne doit pas être trop distinctive pour qu’il puisse avoir des critères qui le mettent en relation avec d’autres membres et générer des réseaux nécessaires à la dynamique communautaire. Le corps a une importance primordiale dans l’identité sociale alors que le numérique donne une forme à ce qui n’en a pas dans le réel comme les centres d’intérêts, les pensées, les interactions, la classification des actions. L’identité de l’utilisateur et ses actions sont détaillés et calculés dans le temps.

 

loadimg-2-php

 

En s’appuyant sur des auteurs comme D. Peraya et J.-P. Meunier, A. Klein, J. Piaget, elle tente une approche sémiotique sociocognitive de la CMO. Elle étend la notion de décentration, définie comme les marqueurs textuels d’adresse à l’autre, aux outils du web 2.0 et aux jeux vidéos. La dynamique de centration-décentration naît de l’interaction de l’utilisateur avec les signes qui réfèrent à une altérité humaine ou objectale, par exemple les « amis », les médias partagés ou encore les objets possédés. L’identité en ligne peut être représentée par un embrayeur (le « ligateur autonyme » : l’avatar/photographie et le pseudonyme) par lequel s’opère la dynamique cognitive de centration et autour duquel s’agencent des signes par lesquels s’opère une dynamique de décentration tissant des liens entre le Sujet et le monde communautaire.

Pour montrer l’importance de l’identité agissante et calculée par rapport à l’identité déclarative, Fanny Georges s’appuie sur le design de la visibilité de D. Cardon et analyse les mécanismes de Facebook. Dans son étude sur le design de la visibilité, D. Cardon définit des modèles de visibilité pratiqués par les utilisateurs. Il distingue notamment le profil  « tout montrer tout voir » et le profil « montrer caché ». Les profils utilisateur ont été classés en deux groupes: les « hyper visibles » et les utilisateurs « cachés », en fonction de leur comportement déclaratif. Les utilisateurs « cachés » n’ont rempli aucun champ déclaratif ou un seul. Les utilisateurs « hyper visibles » ont rempli tous les champs déclaratifs.

Les utilisateurs hyper visibles ont une vie communautaire intense, qui se manifeste par la participation à des groupes et par l’envoi de messages collectifs et un taux de présence plus élevé. Les utilisateurs « cachés » ont autant d’amis que les utilisateurs « hyper visibles », mais ils entretiennent peu de liens publics avec eux (les messages privés n’étant pas observables). Même si l’utilisateur ne renseigne aucun champ déclaratif, le Système produit une représentation distinctive par l’identité agissante et calculée. L’absence d’informations déclaratives n’est donc pas un obstacle à la socialisation, ni à la reconnaissance par les autres, c’est-à-dire au phénomène identitaire. L’identité numérique dans Facebook est donc moins conditionnée par l’identité déclarative que par les identités agissante et calculée, qui valorisent équitablement les utilisateurs cachés comme les hyper visibles.

L’identité découle d’une co-dépendance entre le sytème et l’utilisateur. L’utilisateur saisit ses informations (graphiques, sonores, visuelles) et le sytème fournit le cadre et effectue un traitement et une valorisation de ces données. Le système crée un flux d’informations ininterrompu pour valoriser et mettre en relation les utilisateurs à l’intérieur d’une communauté. Ce processus crée une forme implicite de jeu social et de jeu avec soi-même. En interagissant avec le dispositif, le sujet s’informe dans la structure prédéterminée par l’interface. L’emprise culturelle est dépendante à la fois de la structuration de l’identité propre au dispositif et à la fois dépendante de son actualisation par la communauté des utilisateurs dont fait partie de Sujet.

« L’identité numérique est [ ] une coproduction où se rencontrent les stratégies des plateformes et les tactiques des utilisateurs. » (D. Cardon)

Étant donné qu’il n’y a pas de présence physique qui donne existence, l’individu doit sans cesse agir pour prendre existence dans le numérique. Qu’ils le veuillent ou non, les utilisateurs rentrent dans un processus dans lequel leur identité en ligne est en mouvement perpétuel. S’ils veulent continuer à exister, ils doivent produire et renouveler régulièrement les signes identitaires qu’ils projettent sur la plateforme.

_ _ _

Article rédigé par Liv D’orio

Ne suis-je pas une femme ? – bell hooks

« Les livres scolaires ne parlent pas des gens qui me ressemblent. Les programmes scolaires ne parlent pas des femmes noires comme moi. Durant ma scolarité, je n’ai pas le souvenir d’avoir étudié beaucoup de femmes et encore moins la vie d’une noire qui avait marqué l’histoire ou d’avoir étudié le texte d’une auteure noire ayant du talent. Plus jeune, j’étais donc persuadée qu’il n’existait pas vraiment de noires qui avaient marqué l’histoire ou de noires ayant assez d’intelligence pour qu’on étudie leurs œuvres.»  

Que dévoile cette réflexion ? Contrairement à ce que l’on peut penser, elle ne date des années 1970 du temps des Black Panthers et militantes pour les droits des femmes. De nos jours, la littérature étudiée, vantée, récompensée aux prix les plus prestigieux est généralement masculine et blanche avec une rédaction centré sur le point de vue de l’homme. Même si des écrivains noirs comme Aimé Cesaire, Alexandre Dumas ou Léopold Sédar Senghor ou des parcours incroyables de grandes figures tel que Nelson Mandela ou Malcom X ont aussi marqué l’histoire,  il y a toutefois, une question qui a trotté dans la tête de presque toutes femmes noires : « Dans l’Histoire, où sont passées les FEMMES qui me ressemblent ? ». Encore une fois, nous pouvons réaliser à quel point être femme et noire pouvait rendre un individu doublement invisible dans les médias, dans les récits historiques et même dans les combats féministes : c’est là que l’afro féminisme a été mis en lumière. L’afro-féminisme est un combat qui s’est interrogé sur l’exclusion des minorités noires au sein du féminisme.  Bell Hooks, fut l’une des plus grande activiste noire, féministe, militante pour l’égalité raciale, qui s’intéressait très particulièrement aux imbrications entre race, classe et genre. Elle  décrit dans ce livre devenu un classique les processus de marginalisation des femmes noires et met en critique les féminismes blancs et leur difficulté à prendre en compte les oppressions croisées. Un livre majeur du « black feminism » enfin traduit plus de trente ans après sa parution ; un outil nécessaire pour tous-tes à l’heure où, en France, une nouvelle génération d’afro-féministes prend la parole.

Son liv41yly7ihs8l-_sx338_bo1204203200_re riche et accessible, Ne suis-je pas une femme ? part d’un constat, largement étayé au fil du livre : celui de l’invisibilité des femmes noires dans les luttes pour l’égalité, le fait qu’elles n’aient pas d’identité. « Lorsque l’on parle des personnes noires, l’attention est portée sur les hommes noirs ; et lorsque l’on parle des femmes, l’attention est portée sur les femmes blanches. C’est particulièrement flagrant dans le vaste champ de la littérature féministe », souligne bell hooks, preuves à l’appui. À partir de multiples sources, l’auteure retrace ici la trajectoire des femmes afro-américaines.

La préface du livre est de Amandine Gay qui retrace le parcours de femmes noires activistes comme Sojourner Truth, une militante noire américaine, qui, en 1851, prononça le discours Ain’t I a woman à une Convention des femmes à Akron en Ohio. Elle évoque aussi l’histoire de Paulette Nardal, une martiniquaise, qui, en 1920 à Paris fut la première femme noire à étudier à la Sorbonne. Elle fonda des salons littéraires pour mettre en relation les diasporas noires.

Amandine Gay revient aussi sur son parcours et son passage au sein du collectif « Osez le féminisme » dont « la majorité des membres sont blanches » et dont le discours est « éminemment paternaliste ». Amandine Gay dénoncamandine-gay_par-enrico-bartolucci_smalle ce « problème de cécité » dont souffre la France, ce « refus de voir les Blanc.he.s et les Noir.e.s hors d’une rhétorique universaliste qui invisibilise les couleurs et les hiérarchies qui y sont associées ». C’est pour cela que tout au long elle encourage la 3ème vague d’afro féministes de militer via tous les moyens connectés possible. Depuis 2013, l’afro féminisme réapparaît alors avec une grande vigueur en France avec des blogs, des manifestations, des collectifs, des émissions de radio, des revues, des conférences et même via les youtubeuses.

De surcroît, au cours du livre, bell hooks souligne qu’au début de son militantisme, elle pensait que le sexisme était moins important que le racisme mais des décisions historiques ont permis de comprendre que l’un et l’autre sont indissociables : en effet, après de nombreux débats, le droit de vote fut d’abord donné aux hommes noirs. Les femmes noires ne pouvaient alors pas s’allier aux femmes blanches car ces dernières étaient racistes. Et si elles soutenaient le droit de vote des hommes noirs, alors elles faisaient perdurer des valeurs patriarcales.

Dans les années 50, au début  de lutte pour les droits civiques, il a été exigé que les femmes noires aient une position subalterne. Les féministes blanches ont idéalisé les femmes noires en parlant de leur « ‘force ». Or comme le souligne bell hooks, il est différent d’être forte face à l’oppression que d’être forte parce qu’on a vaincu l’oppression. Les femmes noires sont célébrées dans leur rôle de mère, leur disponibilité sexuelle, leur capacité à porter de lourdes charges. Ainsi quand les féministes blanches se comparent aux noirs, pour souligner les oppressions qu’elles vivent, elles oublient les femmes noires…

maxresdefault

Ses chapitres sur la période esclavagiste dévoilent bel et bien que le sexisme est aussi fort que le racisme. Au XVIIème siècle, certaines femmes blanches sont encouragées à épouser des hommes noirs pour avoir des enfants métis qui pourront travailler. Avec l’apparition des lois anti métissage, ce sont les femmes noires qui doivent faire des enfants, qui pourront servir ensuite d’esclaves. Les esclavagistes commencent donc à importer aux Etats-Unis des femmes noires car ils considéraient qu’elles étaient déjà habituées aux travaux des champs. Sur les bateaux, elles n’étaient pas enchaînées contrairement aux hommes ; mais cela favoriserait leur agression par les esclavagistes. Les viols sont donc très nombreux ainsi que les grossesses qui en découlent.

Au cours de l’histoire, au XIXème la vision de la femme blanche évolue. On voit en elle une déesse, innocente. La femme noire, a contrario, est vue comme sauvage, sexuelle, une tentatrice, une prostituée. Beaucoup d’abolitionnistes lorsqu’ils parlent des sévices subis par les femmes noires parlent de « prostitution » au lieu de viol pour éviter de choquer ; cela a contribué à véhiculer l’image d’une femme objet et pécheresse. Les femmes blanches voient souvent les femmes noires comme responsables du viol qu’elles subissent et ces femmes blanches esclavagistes ont beaucoup persécuté les femmes noires.

Les hommes noirs finissent par imiter les blancs, et violent aux aussi les femmes noires.  Il est difficile d’estimer le nombre de grossesses issues des viols. Les femmes étaient parfois récompensées après la naissance d’un enfant (qui valait plus cher s’il était métis). Les fausses couches étaient extrêmement nombreuses ainsi que les mortes en couches. Les hommes noirs sont souvent réticents à reconnaître qu’ils peuvent oppresser par le sexisme car cela serait reconnaître qu’il existe une autre oppression que le racisme. Car oui, les femmes noires sont opprimées à la fois par les hommes blancs et les hommes noirs. Certains hommes noirs expliquent ainsi que s’ils ne désirent pas les femmes noires c’est qu’elles ne sont pas assez féminines contrairement aux femmes blanches.

Les mouvements féministes de femmes blanches se sont malheureusement construits sur des bases racistes. Beaucoup de femmes blanches se battaient pour le droit de vote mais contre celui des noirs. Elles étaient contre l’esclavage maissuffragettes-real pas pour la suppression des inégalités. Beaucoup de suffragettes ne supportaient pas l’idée que les hommes noirs aient des droits avant elles ; certaines ont donc milité pour la suprématie blanche. Beaucoup soutenaient la ségrégation raciale. Elles étaient encore plus opposées aux femmes noires qui étaient vues comme moralement impures et perverses.

Surtout que les femmes blanches ont été les bénéficiaires les plus immédiates de l’esclavage ; cela ne changeait rien au statut de l’homme blanc mais beaucoup à celui de la femme blanche qui avait désormais un pouvoir sur quelqu’un. Après l’abolition de l’esclavage, les femmes noires ont travaillé comme domestiques et donc l’exploitation domestique a continué.
Beaucoup de militantes noires se sont intéressées aux droits des femmes après l’abolition, mais comme elles étaient obligées d’identifier leurs mouvements par leur couleur de peau, on supposait que leur priorité était de lutter contre le racisme et pas contre le sexisme.

Au final pour bell hooks, dire que les hommes ont des privilèges c’est accréditer l’idée qu’on ne peut s’accomplir qu’en agissant comme un homme, et que le masculin est supérieur au féminin. Elle décide donc de se réapproprier un autre féminisme : l’afro-féminisme.

———

Article rédigé par Sanella M.L

Pavel Smetana – Room of desires, 1996

La Chambre des désirs (room of desires) est une installation interactive de 1996 qui donne à voir l’invisible, ce dont «rêve tout le monde: savoir ce que l’autre pense», résume Pavel Smetana, son auteur. Le spectateur entre dans une cabine sombre et s’assoit dans un fauteuil. Il est nettoyé et affublé de détecteurs de «biosignaux», comme à l’hôpital pour un électroencéphalogramme.

214343-RoomOfDesiresdetail1

Mais si ces capteurs, reliés à quatre ordinateurs, lisent les fréquences cardiaques, le niveau de stress et les ondes du cerveau, ils n’établissent pas un diagnostic : ils programment en temps réel un film avec bande-son, unique pour chaque participant et généré à partir des données envoyées par son propre corps.

Des images apparaissent sur le mur en face de lui, elles commencent à se déplacer, des sons l’entourent.  Les signaux transmis par le corps influencent en direct l’image et le son dans cette projection, réagissant continuellement à la condition  physique et psychique de ses visiteurs. Les informations sur l’activité du cœur et du cerveau sont reçues par les ordinateurs qui choisissent alors des ordres de vidéos et de sons adaptés.
104647-ILBwithout

Aux dires des spectateurs présents dans la salle, certaines personnes prenaient peur en voyant ce « qui était dans la tête » de leur amis. Un maître yogi aurait même fait penser l’espace d’un instant à l’artiste que l’installation rencontrait un problème technique : en effet elle ne diffusait plus que l’image de vagues, avec le bruit de la mer…

Ainsi, en adaptant des données visuelles et sonores à de simple données scientifiques, Pavel Smetana réalise le fantasme de tout un chacun: il invente la machine à lire dans les pensées. Ou du moins, en crée-t-il l’illusion, avec une étonnante efficacité. Les spectateurs deviennent intrus, pensent pénétrer le cerveau du sujet face à l’installation. A l’inverse le sujet voit son intimité -factice- dévoilée, il s’expose, montrant sur un écran géant et à la vue de tous ce qu’il aurait au fond de lui, il se dévoile, offre ce qu’il a de plus personnelles : ses pensées.                                                                                                 Le numérique -puisque c’est bien de cela qu’il s’agit ici, point de magie mais juste quelques machines et ordinateurs – propose donc sous une nouvelle forme de créer une identité au spectateur, celle qu’il aura généré à partir de données humaines, palpables. Bien que cette identité proposée soit artificielle et préconçue, cette installation offre une expérience à la fois excitante et troublante, voire dérangeante, aussi bien pour les spectateurs « voyeurs » que pour le spectateur acteur.

IDENTITÉS NUMÉRIQUES – expressions et traçabilité

identites-numeriques

La question de l’identité est une problématique qui a, de tout temps et à de nombreuses reprises, été très largement étudiée. Cependant, avec l’apparition relativement récente d’internet, notamment comme nouveau vecteur de communication, apparaît une nouvelle forme d’identité à dissocier de l’identité traditionnelle : il s’agit de l’identité numérique.   Avec internet, le sujet découvre la possibilité nouvelle de se créer un double imaginaire. Pourtant, l’identité numérique est contradictoire : d’un côté on trouve l’identité que l’on construit, maîtrise et incarne (réseau sociaux…) et de l’autre celle dont on a aucun contrôle, avec l’inscription de toutes nos données personnelles sur des serveurs, et ce sans que l’on soit d’accord ni même souvent que l’on en soit conscient.                           Comment l’individu gère-t-il son identité numérique, avec toutes les contradictions qu’elle apporte?
« Identités numériques, expressions et traçabilité » est un ouvrage collectif dirigé par Jean-Paul Fourmentraux regroupant plusieurs articles publiés dans la revue Hermès qui met en avant cette opposition, présentant internet à la fois comme un espace d’expression identitaire et comme un espace de contrôle de nos données personnelles.

Ainsi, internet permet de se créer une identité numérique que l’on maîtrise. On distingue pour cela plusieurs secteurs:

Dans un premier temps on trouve les réseaux sociaux (facebook, twitter, instagram…) On peut observer que les réseaux sociaux sont de plus en plus présents et importants dans nos vies, ils occupent de plus en plus de place (voire trop de place?). En effet, par le biais de ces réseaux les gens sont de moins en moins pudiques: tous les événements qui rythment nos journées se retrouvent en ligne, quand bien même ils seraient dénués d’intérêt. « Ils prennent manifestement plaisir à cette exhibition de leurs échanges personnalisés » (Dominique Cardon p105) : c’est la communication privée-publique . Mais justement, à présent on n’écrit plus pour raconter réellement ce que l’on fait mais pour capter l’attention: c’est cette dernière qui compte, et non plus l’information elle-même. C’est pourquoi le flux est important : les internautes vont à la course aux « likes » en multipliant ainsi les démonstrations de leur vie privée. Si les déclarations en elles-même ne comptent plus, ce qui a désormais de l’importance ce sont les réactions de notre public, qu’elles soient brèves ou suscitent de longs échanges. « L’écriture de soi dans un monde virtuel touche très vite le besoin de réconfort narcissique de chaque individu. » (Franck Beau, p88) Cependant l’exposition -parfois abusive- de soi ne signifie pas un renoncement au contrôle de son image au contraire : on observe ici un comportement incohérent de la part des internautes: d’un côté ils sont de plus en plus impudiques dans leur pratique d’exposition de soi, mais de l’autre ils sont de plus en plus préoccupés par les risques de contrôle.

Les comportements diffèrent quant à la construction de son image, de son identité sur les sites de rencontre. « L’identité numérique doit faire l’objet d’une construction tenant compte de l’effet de séduction à exercer sur l’autre » ( Marc Parmentier p73). L’image donnée de soi ne vise pas une sincérité absolue: au contraire sur les sites de rencontre l’identité numérique est l’objet d’une construction de soi ayant pour but de créer un effet de séduction sur l’autre. Cependant cet « autre » utilise les mêmes procédés, et ainsi il ne s’agit pas de mensonge à proprement parler puisqu’on sait que tout le monde fonctionne, de façon plus ou moins abusive, de cette façon. Ainsi, face au profil d’un utilisateur sur ce type de site, on sait que si la personne a modifié certains éléments qui le caractérise, il aura tenté de se magnifier et non de dégrader son image. Cependant une nouvelle contradiction fait surface: c’est ce qu’Adam Smith appelle « Le paradoxe de la femme fardée » : elle se maquille pour séduire mais voudrait plaire pour ce qu’elle est réellement, au naturel. Cette tension entre l’envie de plaire et celle d’être soi est bien présente sur les sites de rencontre. On y retrouve, comme sur les réseaux sociaux une nouvelle perte de pudeur par rapport à notre identité traditionnelle : on parle abondamment de soi, on expose immédiatement son identité narrative, ses caractéristiques, ses goûts – allant parfois même jusqu’à nos goûts intimes exposés aux premières lignes aux yeux de tous et sans retenue.

L’internaute dispose d’un dernier outil pour construire sciemment son identité numérique, il s’agit de l’avatar. C’est l’instrument avec lequel il manifeste son action dans l’environnement numérique, qu’il construit , à son image ou suivant une image fantasmée. « Le travail que représente cette mise en scène de soi est le premier levier d’élaboration d’une identité virtuelle« . (Franck Beau p83). L’émergence de la figure de l’avatar dans la construction de notre identité numérique amène elle aussi à de nouvelles réflexions. L’avatar, présent dans les jeux vidéos en ligne, constitue une identité « ludique », en opposition avec notre identité réelle. Pourtant à quelle moment franchit-on la frontière entre le virtuel et le réel, et cette frontière peut-elle réellement être franchie au moyen d’un simple avatar? On peut citer comme exemple le jeu second life, où le joueur vit dans un monde virtuel par le biais de son avatar, étant au contact d’autres internautes. A notamment déjà eu lieu un procès – dans la vie réelle – d’une femme demandant le divorce suite à l’adultère de son époux -adultère fictif ayant eu lieu sur second life. « Les avatars doivent-ils être considérés comme une sorte d’extension symbolique des personnes humaines qui les animent ou bien n’étaient-ils que des mannequins outils, des robots télécommandés destinés à tous usages et manipulables sans attention particulière? » (Marc Parmentier, p75). Cette question se pause d’autant plus que ces plateformes virtuelles peuvent, pour certains de ses utilisateurs, se confondre avec le monde réel : leur réalité n’est plus le monde physique qui nous entoure mais bien celui du jeu auquel ils s’adonnent, et dans lequel ils progressent par le biais de cet avatar, figure qu’ils ont créée, choisie, contrôlée. Ces comportements peuvent être liées à des manques de confiance , d’estime de soi, des difficultés à communiquer avec l’extérieur. Derrière un avatar, on peut devenir qui l’on souhaite, compenser avec les manques, les fragilités que l’on éprouverait dans le monde physique.

Ainsi, internet nous offre de nombreux moyeux de nous créer une identité numérique et virtuelle, avec toutes les contradictions que cela apporte. « Loin d’être composé de données objectives, attestées, vérifiables et calculables, le patchwork désordonné et proliférant de signes identitaires exposé sur les sns est tissé de jeux, de parodies, de pastiches, d’allusions et d’exagérations. L’identité numérique est moins un dévoilement qu’une projection de soi . Ainsi dévoilent-ils des éléments très différents sur meetic, facebook,pintersest ou seconde life. Les utilisateurs multiplient par ailleurs les stratégies d’anonymisations pour créer de la distance entre leur personne réelle et leur identité numérique, et ce jusqu’à détruire toute référence à ce qu’ils sont et font « dans la vraie vie ». » ( Dominique Cardon, p101)

Pourtant, au moyen de l’identité numérique les individus restent aisément traçables. »L’individu numérique est bien épié avec un degré de pénétration inédit ». (Louise Merzeau, p144)
Chaque agissement social se traduit en données, désormais on ne peut plus ne pas laisser de traces, et se construit ainsi une deuxième identité numérique, sur laquelle l’individu n’a cette fois aucun contrôle. Cette identité numérique est créée non pas à partir des informations que nous choisissons de transmettre ni celles qui créent notre identité narrative, mais par l’accumulation des traces que nous laissons par nos connexions : téléchargements, géolocalisations, achats, contenus produits, sites visités… Cette identité disséminée dans les réseaux ne nous est que très partiellement palpable, nous ne savons pas exactement dans quelle mesure nos informations sont collectées. Ainsi si nous pensons maîtriser notre identité numérique, notre image virtuelle, la quantité d’informations que nous divulguons en ligne, la réalité est tout autre. « Pendant que les personnes jouent elle-même avec leur signature, les puissances économiques et politiques cherchent à cerner leur comportement. Toute la question est de savoir ou passe la frontière entre surveillance et redocumentarisation. »(Louise Merzeau, p139.  La question de la collecte de nos données personnelles et informations fait de plus en plus débat, les internautes étant de plus en plus révoltés par l’idée de voir leurs comportements épiés, et ce d’autant plus depuis les révélations faites par Edward Snowden sur les programmes de surveillance de masse américains et britanniques.

Mais « Imaginer qu’on pourrait suspendre cette traçabilité sans affecter du même coup toute la logique des interactions est une illusion. » (Louise Merzeau, p140). En effet, on observe des contradictions chez les citoyens quand à ce désir de protéger leur données: d’un côté ils s’offusquent des collectes qui sont opérées, mais de l’autre le climat actuel les pousse à vouloir être protégés des terroristes et à placer les méthodes d’identification prioritairement par rapport à la protection de leurs informations privées. D’autre part, et c’est sur ce point que la contradiction est la plus forte, le désir du consommateur d’avoir un service adapté à ses besoins propres et de plus en plus accru, même si il doit pour cela divulguer ses informations personnelles aux géants mondiaux ou aux entreprises. « Il s’agit d’une mutation culturelle encore plus forte et encore plus durable que celle provoquée par la lutte anti-terroristes. » (Louise Mergeau, p156) Ainsi le consommateur et citoyen qu’est l’internaute d’aujourd’hui exprime le désir de conserver ses données privées tout en souhaitant que les gouvernements découvrent celles des terroristes, et que les entreprises lui offrent des services adaptés personnellement. Le paradoxe est grand, de même que celui qu’on pourrait observer avec l’exemple des bloqueurs de publicités (add block) : En peu de temps a eu lieu une utilisation exponentielle de cette outil : l’individu veut contrôler ce qu’il voit, refuse le harcèlement médiatique, l’exploitation commerciale. Pourtant, si les publicités étaient supprimées d’internet, les petits sites ne pourraient plus exister et subsisteraient uniquement les quelques géants mondiaux (facebook, twitter etc…) ce qui restreindrait énormément les libertés des internautes.

Ces quelques arguments pourraient justifier la collecte de cette identité numérique sur laquelle nous n’avons pas de contrôle. Cependant, comme nos ignorons dans quelle mesure elle a lieu, on peut à juste titre s’interroger sur une utilisation abusive de ces moyens de contrôle.

Ainsi, « Ces données personnelles accentuent le caractère indexable de l’être humain et pausent la question de savoir si l’homme deviendrait, ou non, un document comme les autres. » (Jean-Paul Fourmentraux, p18)