Mark Lombardi : Artiste provocateur

Dans ma recherche j’ai toujours fais appel au travail de Mark LOMBARDI, son travail m’a toujours fasciné par la complexité technique de ses dessins mais aussi par les questions qu’ils se posent.

Nous sommes face à un artiste qui a causé une controverse : Mark Lombardi. Ce dernier est reconnu pour notamment sa production de dessins complexes, où des informations pourtant toutes publiées et donc publiques sont ordonnées et agencées, afin de rendre compte d’une vision de la société, à laquelle le spectateur appartient inconsciemment.

Ces productions donnent à voir et à lire une réalité parfois difficile à croire au public. Dans cet écrit, nous allons découvrir quelles ont été les motivations qui ont conduit Mark Lombardi à choisir comme objet de travail voire comme problématique : l’information. Ensuite, nous tenterons de définir, si nous sommes face à un artiste, un chercheur, un lanceur d’alertes ou un conspirateur.

Ce que l’on sait sur Mark Lombardi.

Mark Lombardi, est né à Syracuse (New York) en 1951 et se suicida le 22 mars 2000 à New York, Williamsburg (Brooklyn). Il obtient un diplôme en Histoire de l’Art à l’Université de Syracuse en 1974. Puis, il est recruté par Jim Harithas, directeur du Musée d’Art contemporain de Houston, comme assistant-commissaire d’exposition et assistant galeriste. En 1995, il devient par ailleurs bibliothécaire en charge du fonds d’Art de la Bibliothèque municipale de New-York. Après l’acquisition de la Square One Gallery à New-York, dont il devient le directeur. Il en créa une seconde : Lombardi’s Gallery à New-York. Parallèlement il continue son travail d’artiste. En 1994 un changement survient, il abandonne le style Neo-Geo*, auquel il se consacrait et se tourne vers une voie plus personnelle. Cette dernière radicalement originale consiste à retranscrire sur des feuilles de papier de grand format des graphes sagittaux montrant les liens complexes et nombreux entre les mondes politiques et financiers de grandes dans ce qui appelées les « Grandes Affaires » marquant la société industrielle moderne. Ainsi apparaissent des relations, où peuvent se croiser le Vatican et sa banque avec la Mafia sicilienne par exemple. Lombardi toucha aussi des sujets plus délicats comme par exemple les liens stratégiques entre les familles Bush et Ben Laden autour de James Reynolds Bath.

Son œuvre : Sa méthode.

Grâce son expérience de bibliothécaire, Lombardi a conservé une habitude taxinomique et sa curieuse façon d’empiler l’information et de l’organiser. Il en tire une capacité à rendre intelligible cette somme d’informations. Ses proches, notamment le galeriste Deven Or, décrivent comment Lombardi prenait des notes sur tout car obsédé par l’information. À la fin de sa vie, on a retrouvé plus de 14 000 fiches personnelles archivées dans des boites en carton.

Cette information était ensuite traitée et représentée par Lombardi à l’aide de points reliés entre eux par des flèches. Y figurent des noms, des versements et des événements qui se croisent sur un axe sagittal. Ces graphes ainsi créés prenaient la forme de vastes sphères ou de treillis ovales et furent parfois comparés à des cosmogonies aristotéliciennes ou médiévales. Lombardi n’envisageait pas que ses croquis puissent réellement devenir des œuvres d’art. En effet pour lui, ils étaient conçus comme des moyens de travailler sur les connexions et les nœuds tout en se préparant à écrire « peut-être » des histoires ou des articles à leur sujet. Lors d’un entretien, Lombardi affirme qu’il tentait d’organiser l’information faisant sens pour lui, il créa donc des réseaux sociaux.

Dans une déclaration pour un spectacle à la fin des années 90, Mark Lombardi parle de son travail :

“…Mon but est d’interpréter à travers le matériel en juxtaposant et en assemblant toutes ces notations dans un tout unifié et cohérent. Dans certains cas, j‘utilise un ensemble de lignes parallèles empilées et j’établie un calendrier. Les relations hiérarchiques, la circulation de l’argent et d’autres détails clés sont ensuite indiqués par un système de flèches rayonnantes, de lignes brisées et ainsi de suite. Certains dessins sont constitués de deux couches différentes d’informations, une notée en noir, l’autre en rouge. La première représente les éléments essentiels de l’histoire, tandis que la seconde indique les grands procès, les inculpations pénales ou autres actions en justice intentées contre les parties. Chaque déclaration de faits ou de connexions représentées dans le travail est vraie et basée sur l’information tirée entièrement du dossier public.”

 

Ses productions

lombardi-07World mafia, 1994

Dans ce dessin par exemple, Lombardi a créé une ligne de temps, se déplaçant de gauche à droite, couvrant cinquante ans de la criminalité organisée à Chicago en commençant par Al Capone à gauche. Ensuite il suit le réseau de ses associés et montre comment évoluent leurs activités de contrebande, de racket et de jeux. Enfin comment ils sont parvenus à s’étendre dans d’autres grandes villes, en prenant le contrôle des secteurs du jeu, de la prostitution et du blanchiment d’argent.

c51m2la3mapMark Lombardi, George W. Bush, Harken Energy, and Jackson Stephens, c. 1979-90 (fifth version), 1999, graphite on paper, 24 1/8 Å~ 48 1/4″

Ce dessin intitulé : George W. Bush, Harken Energy, and Jackson Stephens, c. 1979-90 (fifth version), publié en 1999, est celui qui créa la controverse. Lombardi y narre et y représente une histoire à propos de George W. Bush, à l’époque gouverneur du Texas. Ce dernier, créa une société d’énergie, où figurent les noms d’au moins 50 familles d’investisseurs. Un peu plus tard, cette société n’étant plus rentable, elle est rapidement vendue causant d’importantes pertes d’argents mais suscitant aussi une suspicion de détournement d’argents. Un autre fait est saillant, le nom de la famille Ben Laden apparaît dans le graphe, Lombardi met donc à nu et représente juste ces liens et donne à lire une histoire difficile à croire. C’est suite au rendu public de ce dessin, que Mark Lombardi fut qualifié de « conspirateur », ce qui conduisit le FBI à vouloir confisquer ce dessin et à le retirer du MOMA.

Conspiration ?

En 2003, un écrivain du New York Times a mentionné la conspiration dans le titre de un article consacré au travail de Mark Lombardi. Pourtant la théorie du complot est heureusement absente de son œuvre. Comme le note l’historien Robert Hobbs, « Lombardi fait lui-même la lumière de l’idée ». Le travail de Lombardi n’a pas été “injustement négligée » en soi, mais on commence seulement à comprendre en quoi sa contribution est importante. Suite à son décès prématuré en 2000, ses travaux ont connu un renouveau dans le cadre d’une exposition en 2003 organisée Robert Hobbs. En quelques années seulement depuis ses expositions à la fin des années 90, le public s’est considérablement élargi, peut-être en partie en raison de la prise de conscience et de la diffusion des notions d’interactions comme de réseaux par le public. D’une part, les nouvelles du soir aux Etats-Unis parlaient et parlent volontiers de « réseaux terroristes » et des associations libres de personnes à l’échelle mondiale. D’autre part, les réseaux sociaux ont grandi et sont devenus parties prenantes du quotidien avec MySpace et Friendster à l’époque et encore plus avec l’avènement d’outils tels Facebook et autres. L’idée de lier et de concevoir quiconque à son réseau d’interrelations et d’interactions est entendue maintenant et paraît normale. Le travail de Lombardi encapsule deux thèmes très importants pour l’avenir du design. Le premier : nous devons maintenir une vision humaniste des données, en nous fondant sur nos propres facultés de raconter une histoire et en nous opposant ainsi à une démarche froide ayant cours actuellement le Big Data. Le second est la construction du discours autour de ces données, qu’il s’agit d’améliorer afin de rendre explicite nos démarches et donc nos œuvres.

Au cours des dernières années, la visualisation de données a été au centre d’un nombre toujours croissant d’expositions au sein de la communauté du design. D’une part, cela correspond à une progression naturelle, notamment en raison des progrès comme de la diffusion des techniques et méthodes de traitements, d’analyses et de représentations de l’information et des données. D’autre part, la visualisation de données existe comme une esthétique émergente qui repose sur des schémas et des images visuelles complexes. Notre rôle d’artiste et/ou de designer n’est-il pas de questionner la société à leur endroit ?

Dans le cas de Lombardi, même ses premières esquisses sont informatives, car ils montrent un processus de pensée fondamentalement humain. Il essaie et réussi à tirer l’histoire de la masse de données et d’informations qu’il avait recueillie. Ceci est à l’opposé de nombreuses approches numériques qui commencent par une masse de données, suivie par une tentative souvent échoué à la simplifier en tentant d’en trouver des structures comme le Big Data par exemple. Dans le cadre de la recherche pour ses dessins, Lombardi a assemblé 14 000 fiches, qui font maintenant partie de la collection permanente du Musée d’Art Moderne de New York. Chaque fiche fait référence une personne ou une autre entité. Il savait qu’il devait faire la synthèse de ces informations en quelque chose d’utile. Souvent, le recours aux machines n’a pour objectif que de réaliser un classement, une classification de ces informations et de ces données. Ces dernières seraient donc le résultat, alors que le cœur de notre travail demeure et demeurera leurs interprétations afin d’en tirer une synthèse intelligible, explicite et compréhensible.

En effet, la notion de synthèse s’appuie étymologiquement sur les mots grec et latin : sunthesis et synthesis, “à placer ensemble”, est une tâche fondamentalement humaine définie comme : «Méthode de raisonnement, démarche de l’esprit qui va des notions ou des propositions les plus simples aux plus complexes » d’après le Trésor de la Langue Française informatisé. Cette capacité est ce qui nous distingue notoirement des approches actuelles uniquement fondées sur les algorithmes et le numérique (Google, Big Data…). En effet, n’oublions pas que ces outils comme la visualisation n’ont pour objectifs que de donner à voir des cartes d’index. Ceci ne sera jamais accepté, espérons-le, dans le domaine de l’écriture, par exemple. Quel auteur ferait appel à l’ordinateur pour organiser leurs notes et de produire une histoire finie ? Pour autant ces outils peuvent faciliter la compréhension de l’information, objectif au combien difficile et les parties les plus difficiles comptent sur la réflexion et la concentration, qui représentent la marque du travail de Mark Lombardi. En conclusion, les dessins de Lombardi ont le pied sur la fine ligne de l’information et de l’esthétique, mais encore plus important, ses projets nous ouvrent les yeux sur la possibilité et la profondeur à travers laquelle on peut comprendre des informations complexes.

Redigé par Marisol OCHOA
BIBLIOGRAPHIE
Mark Lombardi, artiste conspirateur. Documentaire, ARTE 2011.
Networks of Corruption: The Aesthetics of Mark Lombardi.s Relational
Diagrams (Jakub Zdebik), In RACAR Revue d’art canadienne / Canadian Art
Review, volume 36, 2011.
Mark Lombardi’s « Narrative Structures »: The Visibility of the Network and the
New Global Order (Jessica M. Law), Master’s thesis, Ohio University, 2012.

Du Light Painting pour visualiser les ondes Wi-Fi. IMMATERIALS

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Chaque jour, chacun d’entre nous est confronté à des multitudes d’ondes, radios ou wi-fi, sans même s’en apercevoir. Et si la photographie pouvait nous aider à visualiser ces ondes et nous faire prendre conscience de leur présence au quotidien ?

Le mois de décembre à Oslo est sombre, c’est un mois idéal pour le light painting. Pendant quelques semaines de marche, de mesure et de photographies, Timo Arnall, Jorn Knutsen et Einar Sneve Martinussen, ont visualisé un certain nombre de réseaux à Oslo. Les visualisations illustrent le terrain invisible des réseaux WiFi dans les environnements urbains. Ils ont résumé ce phénomène comme « Immatériel ».

Avec une barre de 4 mètres de long sur laquelle ils ont soudé 80 LEDs et un système de détection du RSSI (Received Signal Strength Indication) d’un réseau WiFi, les artistes peuvent illuminer un certain nombre de LEDs en fonction de l’intensité du signal et créer une représentation visuelle du réseau WiFi pour un lieu donné. 

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La tige de mesure est inspirée par les moyens que les géomètres-experts utilisent pour cartographier et décrire le paysage physique.

La radio et la communication sans fil sont des éléments fondamentaux de la construction des villes en réseau. Elles représentent un «terrain électromagnétique» qui est à la fois complexe et invisible, et dont leur présence est seulement suggérée par la présence d’antennes.

Immaterials: Light painting WiFi from Timo on Vimeo.

Ces peintures lumineuses montrent que les réseaux WiFi locaux, informels et fragmentés constituent une infrastructure urbaine très évoluée, en grande partie inaccessible et qui est principalement créée par ses utilisateurs. Les visualisations montrent le WiFi comme une partie du paysage urbain, et révèlent comment les espaces urbains peuvent être utilisés.

La visualisation des réseaux WIFI  illustre la manière invisible, immatérielle, intangible dont les technologies nous entourent et participent du discours de la ville.

Le lien pour accéder aux autres photos du projet :

https://www.flickr.com/photos/timo/sets/72157626020532597

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Article rédigé par Tatiana Krasilnikova

Représentation de soi et identité numérique – Fanny Georges

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Représentation de soi et identité numérique : Une approche sémiotique et quantitative de l’emprise culturelle du web 2.0 est un article de Fanny Georges paru en 2009. Dans cet article, elle étudie l’identité dans le web 2.0 et la manière dont l’utilisateur socialise et prend existence à l’écran. Elle s’intéresse moins à l’analyse des comportements, qu’à l’analyse de la structuration des représentations à l’intérieur du système du web. Le questionnement de l’impact et de l’emprise culturelle de la CMO (communication médiée par ordinateur) sur la représentation de l’identité ne comporte pas seulement des enjeux liés au numérique mais aussi des enjeux fondamentaux pour la société. L’évolution du web change le rapport à l’autre, le rapport à soi et modifie le concept de présence.

L’identité déclarative, c’est à dire les données saisies par l’utilisateur, constituait l’identité dans le web 1.0, mais ne s’y résume plus dans le web 2.0. Peuvent s’ajouter désormais, l’« identité agissante » (relevé explicite des activités de l’utilisateur par le Système) et l’ « identité calculée » (variables quantifiées produites d’un calcul du Système). L’identité déclarative peut être composée du nom, de photographies, des centres d’intérêts de l’utilisateur. L’identité agissante est le détail des actions que celui-ci effectue, un suivi de comportement, par exemple « X est rentré dans le groupe Y ». L’identité calculé est l’ensemble des données calculées par rapport aux activités de l’utilisateur, comme une sorte d’état global de la personne, par exemple le « nombre d’amis », le temps passé à faire une action, le « nombre de partage d’une publication » etc…

Ces trois dimensions de l’identité numérique correspondent à trois manières d’appréhender l’information. Une information sur une page de profil est une notification agissante (l’action s’est produite), mais elle fait à la fois l’objet d’un stockage dans la zone déclarative et est comptabilisée numériquement.

 

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Le profil personnel permet à l’utilisateur d’exister dans le monde numérique et de pallier l’absence du corps.Dans le « réel », la présence du corps est un indice absolu d’existence. Dans le monde « virtuel », consulter un site web ne suffit pas à donner à l’utilisateur une existence observable pour un autre utilisateur. L’un des composants de l’identité déclarative est le pseudonyme, l’autonyme qui est le nom donné à soi-même. L’auteure distingue Facebook dans lequel il est d’usage de donner son propre nom ce qui crée une tension identificatrice tendant à confondre identité réelle et identité virtuelle.

Pour pouvoir déclarer son identité, l’utilisateur doit effectuer un processus de modélisation du Soi. Il mobilise certains souvenirs pour constituer une représentation abstractive (ou schéma-silhouette) de lui-même. Il fait abstraction d’un certain nombre d’informations jugées non pertinentes, et en choisit d’autres qui lui semblent plus conformes à l’idée générale qu’il se fait de lui-même. Les signes déclaratifs vont permettre de le différencier et de le distinguer des autres utilisateurs.L’utilisateur doit se différencier pour sortir de l’ordinaire et se distinguer, en revanche sa représentation ne doit pas être trop distinctive pour qu’il puisse avoir des critères qui le mettent en relation avec d’autres membres et générer des réseaux nécessaires à la dynamique communautaire. Le corps a une importance primordiale dans l’identité sociale alors que le numérique donne une forme à ce qui n’en a pas dans le réel comme les centres d’intérêts, les pensées, les interactions, la classification des actions. L’identité de l’utilisateur et ses actions sont détaillés et calculés dans le temps.

 

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En s’appuyant sur des auteurs comme D. Peraya et J.-P. Meunier, A. Klein, J. Piaget, elle tente une approche sémiotique sociocognitive de la CMO. Elle étend la notion de décentration, définie comme les marqueurs textuels d’adresse à l’autre, aux outils du web 2.0 et aux jeux vidéos. La dynamique de centration-décentration naît de l’interaction de l’utilisateur avec les signes qui réfèrent à une altérité humaine ou objectale, par exemple les « amis », les médias partagés ou encore les objets possédés. L’identité en ligne peut être représentée par un embrayeur (le « ligateur autonyme » : l’avatar/photographie et le pseudonyme) par lequel s’opère la dynamique cognitive de centration et autour duquel s’agencent des signes par lesquels s’opère une dynamique de décentration tissant des liens entre le Sujet et le monde communautaire.

Pour montrer l’importance de l’identité agissante et calculée par rapport à l’identité déclarative, Fanny Georges s’appuie sur le design de la visibilité de D. Cardon et analyse les mécanismes de Facebook. Dans son étude sur le design de la visibilité, D. Cardon définit des modèles de visibilité pratiqués par les utilisateurs. Il distingue notamment le profil  « tout montrer tout voir » et le profil « montrer caché ». Les profils utilisateur ont été classés en deux groupes: les « hyper visibles » et les utilisateurs « cachés », en fonction de leur comportement déclaratif. Les utilisateurs « cachés » n’ont rempli aucun champ déclaratif ou un seul. Les utilisateurs « hyper visibles » ont rempli tous les champs déclaratifs.

Les utilisateurs hyper visibles ont une vie communautaire intense, qui se manifeste par la participation à des groupes et par l’envoi de messages collectifs et un taux de présence plus élevé. Les utilisateurs « cachés » ont autant d’amis que les utilisateurs « hyper visibles », mais ils entretiennent peu de liens publics avec eux (les messages privés n’étant pas observables). Même si l’utilisateur ne renseigne aucun champ déclaratif, le Système produit une représentation distinctive par l’identité agissante et calculée. L’absence d’informations déclaratives n’est donc pas un obstacle à la socialisation, ni à la reconnaissance par les autres, c’est-à-dire au phénomène identitaire. L’identité numérique dans Facebook est donc moins conditionnée par l’identité déclarative que par les identités agissante et calculée, qui valorisent équitablement les utilisateurs cachés comme les hyper visibles.

L’identité découle d’une co-dépendance entre le sytème et l’utilisateur. L’utilisateur saisit ses informations (graphiques, sonores, visuelles) et le sytème fournit le cadre et effectue un traitement et une valorisation de ces données. Le système crée un flux d’informations ininterrompu pour valoriser et mettre en relation les utilisateurs à l’intérieur d’une communauté. Ce processus crée une forme implicite de jeu social et de jeu avec soi-même. En interagissant avec le dispositif, le sujet s’informe dans la structure prédéterminée par l’interface. L’emprise culturelle est dépendante à la fois de la structuration de l’identité propre au dispositif et à la fois dépendante de son actualisation par la communauté des utilisateurs dont fait partie de Sujet.

« L’identité numérique est [ ] une coproduction où se rencontrent les stratégies des plateformes et les tactiques des utilisateurs. » (D. Cardon)

Étant donné qu’il n’y a pas de présence physique qui donne existence, l’individu doit sans cesse agir pour prendre existence dans le numérique. Qu’ils le veuillent ou non, les utilisateurs rentrent dans un processus dans lequel leur identité en ligne est en mouvement perpétuel. S’ils veulent continuer à exister, ils doivent produire et renouveler régulièrement les signes identitaires qu’ils projettent sur la plateforme.

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Article rédigé par Liv D’orio

Suicide Room – Jan Komasa

La Chambre des suicidés (Sala samobójców) est un drame polonais écrit et réalisé par Jan Komasa et sorti en 2011 dont le personnage principal est Dominik.

Le film est structuré entre le monde numérique et le monde « réel ». La vie réelle alternent entre les plans des personnages à l’opéra, au bal, au lycée, et au travail des parents de Dominik pour signifier le masque social qui est en oeuvre dans la société.

c3a06nob0shfylmajyb62ogftivLes plans du monde numérique opposent de manière illusoire le web avec les réseaux sociaux (qui perpétuent les normes sociales de la société) et le jeu en ligne qui semble signifier la liberté mais qui, en réalité, a également ses déterminismes.

L’absence de ses parents, le harcèlement de ses camarades et le rejet de la société mènent Dominik à son autodestruction. Le film montre une opposition entre le bal du lycée, symbole du masque et de la parade du rôle social, et la vidéo de scarification, symbole de l’expression de son mal être, la « vérité » d’Hamlet.

Ses parents tentent maladroitement de l’aider mais leur  priorité n’est pas que Dominik aille mieux, mais qu’il puisse effectuer ses obligations. Le baccalauréat, (« Matura » en polonais vient du latin « maturus » qui signifie « mûr ») représente ici le passage à l’âge adulte, la détermination du statut social et l’acceptation de la norme. Dominik refuse donc de passer son bac puisqu’il représente tout ce qu’il rejette. Il rejette également tout ce qui vient de ses parents, modèles de conformisme pour lui.

Dominik embrassent un de ses amis à la soirée du bal pour suivre un pari, la vidéo est likée et commentée sur les réseaux sociaux. La vidéo est d’abord bien reçue socialement parce qu’elle est perçue comme un jeu, mais ce n’est pas un jeu pour Dominik. Quand les autres vont s’en rendre compte, Dominik va subir un harcèlement scolaire et sur les réseaux sociaux. Ce comportement déviant rendu public va le conduire à son repli dans le numérique pour se créer une nouvelle identité et échapper à son rôle assigné par la société. Les réseaux sociaux sont encore trop liées à  l’identité sociale dans la vie « réelle », la pression sociale y est tout autant subi, Dominik va alors se créer un avatar sur un jeu en ligne pour essayer de se débarrasser des normes sociales qui lui sont imposées. Il passe également d’une communauté subie à une communauté choisie.

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Suicide Room est donc un jeu en ligne dans lequel il va rencontrer une communauté de personnes dont Sylwia qui va avoir beaucoup d’influence sur lui. La notion de jeu renvoie au fait de mettre de la distance par rapport aux déterminations de la vie sociale. On dit d’une pièce qui n’est pas entièrement prise dans un mécanisme qu’elle a du jeu, c’est-à-dire une certaine aisance dans ses mouvements et une certaine indépendance par rapport à la machine dont elle fait partie. D’un autre côté, par cette distance et l’appropriation de différents rôles, le jeu permet un apprentissage de la vie collective et constitue un processus de socialisation de l’individu. Dominik refuse le jeu de la société mais il se lie aux autres par le jeu en ligne.

L’avatar est une volonté de prendre forme, d’avoir une présence physique dans le monde numérique. Dominique l’utilise comme un moyen de s’émanciper du masque en société mais aussi comme un moyen de s’en créer un nouveau façonné par ce qu’il a choisi de montrer de lui-même. Le film renvoie au Persona, du verbe latin personare (« parler à travers »), qui est une personne fictive stéréotypée. Le mot latin était utilisé en son origine pour désigner le masque que portaient les acteurs de théâtre antique. Cette notion est utilisée aussi en psychologie analytique et en ergonomie informatique comme archétype d’utilisateur fictif dans la démarche de conception. Dominik et Sylwia passent du rôle dans la société au rôle crée par leur avatar qui est une identité choisie.

Dans les plans d’ouverture, le titre du film est écrit sous la forme d’une adresse web, ce qui donne l’impression que le film s’y déroule à l’intérieur. Avant même que Dominik choisisse de se créer un avatar, sa représentation est constamment en ligne, sur les réseaux sociaux, sur you tube. Le film s’ouvre sur des vidéos en ligne et se finit sur l’instant de la mort de Dominik filmée par un smartphone qui se retrouve froidement sur le net. Dominik n’existe plus physiquement mais son identité numérique restera post-mortem.

La violence des rapports sociaux dans la vie réelle et sur les réseaux sociaux contraste de manière illusoire avec le jeu virtuel dans lequel il a enfin trouvé quelqu’un qui le comprend et qui l’aime. Mais il y a également de la violence dans le monde virtuel ainsi que des codes sociaux : le duel pour gagner sa place à l’intérieur de la communauté,  la violence et le meurtre de Jasper pour garder sa place et la violence psychologique de Sylwia. Dominik a l’illusion d’une liberté mais Sylwia l’enchaine par sa dépendance affective.

Dominik est mis en garde par rapport à l’influence de Sylwia, mais il est trop tard, la manipulation psychologique a déjà fait effet. Il est un héros tragique, implacablement attiré vers sa chute. Le héros tragique est libre et prédestiné; il est innocent et coupable; il est responsable et victime. Suicide Room est en quelque sorte une tragédie 2.0 qui met le personnage face à ses choix et sa détresse dans une société qu’il rejette. Ce parallèle entre virtuel et réel amène l’idée qu’il n’existe pas de lieu idéal dans lequel les règles sociales seraient absentes.

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Article rédigé par Liv D’orio 

Mille Plateaux – Gilles Deleuze et Felix Guattari

71-c1B7U3iLQuand je me suis penché sur la question du cyberespace, je suis parti de notions longuement élaborées par Deleuze et Guattari, la notion de racine unique, de rhizome, de ligne de fuite, l’espace lisse et l’espace strié.

Le livre « Mille Plateaux, Capitalisme et Schizophrénie 2 » est le deuxième ouvrage, après « L’Anti-Oedipe », qui sont assemblés sous le titre générique de « Capitalisme et schizophrénie ». Mille Plateaux est considéré comme un ouvrage qui explore des chemins inédits des champs politique et philosophique, une ontologie révolutionnaire des devenirs s’attaquant aux concepts afférents à l’arborescence, d’Etat, de langue et de nomade.

Leur conception originale du pluralisme et du rhizome est incontestablement l’oeuvre la plus importante de Deleuze et Guattari. L’individu est au milieu et non le fondement ou l’unicité de l’organisation sociale. L’idée principale que l’on retrouve à travers l’ensemble de l’ouvrage de Milles Plateaux est que l’individu est un multiple, une pluralité. Les subjectivités sociales sont toujours au-dessus ou en dessous de l’individu. Dans ce livre, L’idée des plateaux montre au gens une subjectivité sociale toujours en mouvement, comme la racine d’un rhizome, sans commencement ni fin. Nous avons une horizontalité fluide opposée à des concepts tels que  » L’individu comme racine et fondement « , longtemps implanté dans la philosophie du monde moderne occidental. On peut voir un grand nombre de philosophes tels que Platon, Kant, Hegel…qui explicitent leurs doctrines par l’arborescence.

L’introduction de ce livre, «Rhizome» avait été écrite en 1976 et reprise ensuite dans «Mille Plateaux» en 1980. Mille plateaux est considéré comme un livre-carte, un livre-rhizome qui n’a pas de début ni fin, ou d’ordre pré-établi. Il est formé de chapitres (plateaux). On peut commencer la lecture par n’importe quel chapitre car il n’y a pas de hiérarchie. Il n’est organisé ni catalogué chronologique, comme les livres arborescents. Il est plutôt comme une carte, on peut prendre n’importe quel chemin, et y entrer à n’importe quelle ligne pour aller à n’importe quel endroit. Prendre les lignes de fuite, se déplacer à travers ses plateaux, effectuer la déterritorialisation et la reterritorialisation.

Dans le chapitre Rhizome, on peut comprendre que la pensée du multiple, du fragment et de la transformation. Ces idées ont rapport aux théories qui concernent les systèmes et les réseaux. Par exemple: « le devenir comme un passage, une transition » la définition des flux et des connections horizontales des réseaux qui correspond à la conception organique, qui est fragmentaire et en même temps fluctuante. L’homme a créé beaucoup de systèmes différents. Cependant, internet est très singulier entre eux, car il est un système de type « Rhizome ». Le système d’éducation, de gouvernance ainsi que les autres organisations sont de type arborescent. Dans le cadre d’un système arborescent, on peut voir que toutes les choses sont divisés par des branches qui partent d’un tronc. Il y a une caractéristique hiérarchique très forte dans l’arbre. La hiérarchie est préétablie : la racine, le tronc, le branche, et puis le feuille. Le rhizome est radicalement différent, il n’a de centre, comme les herbes sauvages qui s’étendent sans limite sur la terre, il n’a pas de division, un point du rhizome est connecté avec tous les autres points, sans ordre fixe.

Les racines rhizomes et les racines arbres sont des fragments des éléments de plateaux. Le rhizome est une plante vivace et une extension biologique. Il n’a pas d’intention de s’incruster profondément dans la terre, il ne possède pas un caractère de verticalité, il est composé de lignes qui s’étendent horizontalement et dimensionnellement comme la racine prolifique des bambous, asperges, gingembres, pommes de terre, mais aussi les réseaux sociaux, les blogs, les fourmis (la fourmi est un rhizome animal dans la nature, c’est pourquoi on trouve que il est si difficile de se débarrasser des fourmis. Souvent, après un grand désastre, les fourmis peuvent se réunir et reconstruire une colonie entière) ; chaque segment est indépendant et possède sa propre vie, mais il influence les autres. Au fond, le rhizome a multiplicités linéaires (à entrées et sorties multiples avec ses lignes de fuites) à n dimensions et s’inscrit dans l’immanence. Il n’y a pas une, deux, cinq ou dix subdivisions. La limite du rhizome est insaisissable. « Le rhizome est une antigénéalogie. C’est une mémoire courte, ou une antimémoire. Le rhizome procède par variation, expansion, conquête, capture, piqûre. A l’opposé du graphisme, du dessin ou de la photo, à l’opposé des calques, le rhizome se rapporte à une carte qui doit être produite, construite, toujours démontable, connectable, renversable, modifiable, à entrées et sorties multiples, avec ses lignes de fuite.  » (Gille Deleuze et Félix Guattari, Rhizome Ed. de Minuit, 1958). Les autres s’enracinent dans la transcendance, ils sont conventionnels, statiques, pétrifiés, liaisons préétablies. Pourtant, les deux systèmes sont indispensables pour les plateaux, il n’y a pas soit des rhizomes soit des arbres. Pour qu’il y ait des rhizomes il faut qu’il y ait des arbres, parfois les rhizomes deviennent racines puis arbres, parfois c’est l’inverse.

Les auteurs pensent que le rhizome est la mémoire courte et l’arborescence est la mémoire longue. On peut étendre cette idée à l’informatique. L’internet d’aujourd’hui est un jeune cyberespace, il est rhizome. Au contraire les ordinateurs sont arborescents. Le cyberespace est comme une mémoire courte de l’humanité, perpétuellement en mouvement. Quand on est sur internet, les hyper-liens nous amènent aux endroits inconnus. On part d’un point à un autre, on zappe les informations fragmentaires en oubliant son point de départ. Le point de départ n’est plus et ne sera jamais  » Le Point de Départ  » (juste un point départ entre un nombre infini de point départ). C’est comme le désert du Sahara, il n’y a pas un chemin défini, un point de départ fixé. Mais il existe bien une myriade de chemins. En plus on peut effacer le chemin et rechercher un autre chemin. Aucun chemin n’est abouti. L’horizon, lui aussi, est infini. D’ailleurs, selon l’image de structure du cerveau humain, le rhizome internet est similaire à celui-ci et à la composition de la connexion entre les neurones. Dans ce livre, les auteurs ont écrit « La pensée n’est pas arborescente, et le cerveau n’est pas une matière enracinée ni ramifiée. », la pensée est rhizome.

Les caractéristiques du rhizome : sans hiérarchie, acentré (polycentré), insaisissable, Lorsqu’il est cassé, il va se reconstruire. Il peut être interprété comme une manière de concevoir un système de connexion libre entre les choses anti-générique dans le cyberespace. Une fois les ordinateurs connectés au réseau, les circuits informatiques peuvent se présenter sous diverses formes : un son, une vidéo, du texte, etc. Les utilisateurs font la carte rhizome avec tous les éléments informatiques différents. Il faut mentionner le fameux exemple de la guêpe et l’orchidée « L’orchidée se déterritorialise en formant une image, un calque de guêpe ; mais la guêpe se reterritorialise sur cette image. La guêpe se déterritorialise pourtant, devenant elle-même une pièce dans l’appareil de reproduction de l’orchidée ; mais elle reterritorialise l’orchidée, en en transportant le pollen. La guêpe et l’orchidée font rhizome, en tant qu’hétérogènes « . Par rapport à la guêpe, on voit pas comment l’orchidée germe, fleurit et pousse. Ainsi, on ne perçoit pas la généalogie de la guêpe à travers l’image de l’orchidée. Pourtant, ils font la carte rhizome ensemble. En plus l’orchidée peut aussi faire rhizome avec les autres insectes ou animaux. La guêpe peut également se déterritorialiser avec les autres fleurs.

Les idées de « Mille plateaux » sont typiquement importantes pour caractériser le cyberespace, un terme inventé par William Gibson dans une nouvelle《 Burning Chrome 》publiée dans le magazine 《omni》en 1982. Ensuite, le cyberespace est popularisé dans le roman de science-fiction Neuromancien qui est publié en 1984. Il est souvent considéré comme le roman fondateur du mouvement Cyberpunk, et a inspiré un grand nombre d’œuvres telles que les mangas Ghost in the Shell ou Akira et Matrix au cinéma. En fait, le titre original de ce roman est Neuromancer, neuro signifie le nerf, l’intelligence (artificielle) et mancien signifie prédire l’avenir, par extension : la magie. Ce phénomène était engendré dès lors que l’on aperçoit que le développement informatique et technologique crée un haut degré de civilisation matérielle, mais alimente également la crise écologique mondiale. Le développement durable de l’humanité est menacée, nous imposant impérativement un nouvel espace de vie, qui est au-delà de la réalité, de la présence tangible et du temps et l’espace.

Le cyberespace a beau être une nouvelle dimension de l’espace géographique et du temps historique, imperceptible au premier abord, il n’en demeure pas moins présent dans presque chacun des aspects de nos vies quotidiennes. Cela revient à dire qu’il n’y a pas seulement une partie du monde humain qui déplacé vers le monde virtuel, mais notre monde d’origine est entremêlé avec l’espace et le temps virtuels. Autrement dit, nous n’avons pas toujours conscience de notre déplacement vers le cyberespace. Le cyberespace est en train de coloniser notre monde dans le silence.

Dans « Deleuze Dictionnaire » (2005), dans la partie «Espace et Arts numériques», nous retrouvons une discussion sur la relation entre la philosophie, l’esthétique et l’art numérique de Deleuze. Les sujets sont les suivants : l’espace ouvert, l’espace lisse, l’absence de limite, la vitesse, le sexe ou la race ambiguë, les connections rhizome et la création hybride… toutes les idées de Deleuze ont hanté certains artistes, c’est sans doutes pourquoi il est ensuite devenu un favori parmis les artistes numériques. Deleuze s’interroge sur les concepts traditionnels de l’espace culturel : l’espace serait une toile de fond, l’humain jouerait un rôle principal dans la pièce de spectacle. Lorsque le concept de rhizome remplace la pensée dendroïde, l’espace n’est plus séparé de l’acteur humain. L’espace possède une portée virtuelle, vit dans le rhizome. La pensée rhizome peut entrer dans l’espace virtuel de l’ordinateur et de l’art numérique. Il efface les limites, détruit le dualisme : nature et humain, humain et machine, humain et animal ou humain et Cyberg, créant un nouvel espace. Les artistes numériques créent des nouveaux corps, hybrides, sur internet, ils s’interrogent sur les limites existantes pour les déverrouiller. Ils peuvent ouvrir un nouvel espace virtuel et commencer une création illimitée. Cependant, l’ordinateur et Internet sont désormais parties de la malédiction du capitalisme, il construit des barrières et contrôle leurs mouvements par l’informatique, afin d’éviter qu’ils s’écartent de l’orbite qu’on leur impose, de se dévier de leurs objectifs, dans un but de consolidation de la société. L’espace est ainsi en train de perdre sa qualité virtuelle. Néanmoins l’art a le potentiel pour se détourner du champ économique capitaliste. L’art numérique permet aux gens de s’expérimenter dans un espace virtuel, en perpétuel changements, sans frontière, de créer et recréer un nouvel espace virtuel.

On trouve la même idée qui s’oppose au contrôle du cyberespace par les gouvernements (ou d’autres formes de pouvoirs) dans « La Déclaration d’indépendance du cyberespace », un document rédigé le 8 février 1996 à Davos en Suisse par un des fondateurs de l’Electronic Frontier Foundation John Perry Barlow. La Déclaration refuse l’appropriation d’internet par un gouvernement extérieur. Car il pense qu’aucun état n’a eu le « consentement des gouvernés » pour appliquer leurs lois sur Internet, et qu’internet n’appartient à n’importe quel pays. En plus, internet se régule par lui-même, avec ses propres codes et langages sociaux, basé sur l’éthique de réciprocité. Cette déclaration n’accuse pas seulement Les États-Unis, mais également la Chine, l’Allemagne, la France, la Russie, Singapour, et l’Italie d’asphyxier l’Internet.

« Governments derive their just powers from the consent of the governed. You have neither solicited nor received ours. We did not invite you. You do not know us, nor do you know our world. Cyberspace does not lie within your borders. Do not think that you can build it, as though it were a public construction project. You cannot. It is an act of nature and it grows itself through our collective actions. »

« Cyberspace consists of transactions, relationships, and thought itself, arrayed like a standing wave in the web of our communications. Ours is a world that is both everywhere and nowhere, but it is not where bodies live. » – Extrait de « La Déclaration d’indépendance du cyberespace ».

Aujourd’hui, le Cyberespace est omniprésent. Il contient tous les médias nouveaux et hétérogènes. Comme dans une chambre : il y’a le bureau, le lit, les fleurs, les rideaux, des tasses, des lampes etc. Il est également un nouveau monde, primordial, étroitement lié à la société et la culture; un espace lisse ouvert par les médias numériques. Mais il cohabite avec l’espace strié, la reterritorialisation. Dans une certaine mesure, tous les types de portails webs, comme les jeux en ligne, tchats, pages web personnelles, blogs, etc. sont des construction de leur propre domaine. Cependant, le lien hypertexte permet à tous les médias numériques de se synchroniser. Le multimédia, le lien hypertexte, la virtualité, l’interactivité, déterritorialisent les espaces striés à tout instant, afin de créer les nouveaux espaces lisses ouverts et l’espace nomade. Tout comme « l’éternel retour » De Nietzsche. Mais, Nietzsche parle du temps, et Deleuze se focalise sur l’espace. La réconciliation entre l’espace lisse et la déterritorialisation du cyberespace porte l’esthétique de nomade.

Selon Mille plateaux l’espace lisse est insaisissable, il est une globalité étendue. Comme le cyberespace, le désert du Sahara, la Grande Prairie ou l’océan Pacifique. Là-bas, le nomade y déambule à son gré. On évolue selon ses nécessités ou son propre désir, les parcours sont plus conjoncturel. L’aboutissement de l’espace est incertain. Il existe bien des routes (comme les hyperliens), mais elles ne sont pas toutes marquées par des repères bien précis et des trajets définis. Pas de limites, par rapport au regard de l’homme, l’horizon est aussi illimité. Cet espace est absolument ouvert et déterritorialisé. On s’y sent libre car on y est libre. On y effectue les échanges inter culturels ou marchands les plus fructueux. Là-bas on voit la soie chinoise qui traverse la rivière, la montagne, le désert, la croisade par voie maritime, les tribus Mongoles galopant sur la prairie, et quand on est devant l’ordinateur, en fait, l’écran n’existe pas vraiment, on pourrait dire qu’il est comme une paire de lunettes. En les mettant, on voit le monde varié mais pas les lunettes.

L’espace strié est le contraire de l’espace lisse, il est fermé, jalonné, normalisé, légiféré, géo référencé et territorialisé. On peut interpréter qu’il est celui des campagnes, des champs bocagers, borné et emplit de routes, de chemins et de couloirs. Lorsque l’on prend un chemin de départ, la fin nous attend sûrement. L’itinéraire est pré établi: d’un point A à un point B.

Félix Guattari et Gilles Deleuze pensent qu’il y a trois types de lignes qui existent au sein de nos vies : la ligne dure, la ligne souple et la ligne de fuite. Les lignes dures sont présentées par des systèmes de pouvoir. Nous devons rester sous contrôle par le destin fixé ou les itinéraires fixés. Comme aller à l’école quand on est enfant, puis à l’université, aller chercher un travail et enfin prendre sa retraite. Les lignes dures ont l’air plus rassurantes, conviennent aux gens qui ne veulent pas prendre de risques, ou de se lancer dans l’aventure. Elles nous promettent un « avenir » confortable dans notre imaginaire: un métier, une famille, un fatum à achever, une mission à remplir.

Les lignes souples sont différentes mais circulent autour des lignes dures. Elles jouent un rôle supplémentaire, telle que les histoires de famille, les petits secrets, les discussions à voix basses pendant les cours, la micro-politique à l’école. Au fond, ce sont des élément qui s’immiscent dans les routines de la vie : les refus de respecter le code de la route, les oppositions aux idées politiques dans une société fermée, les manifestations ponctuelles, les cours séchés. Si on prend une ligne souple, on retourne rapidement sur la ligne dure et tout rentre dans l’ordre.

Et enfin il y a les lignes de fuite, Elles ne nous amènent jamais au même endroit. C’est-à-dire que si on prend une ligne de fuite, on ne peut jamais revenir en arrière. C’est un risque absolu que l’on prend. Deleuze et Guattari citent Fitzgerald dans Mille Plateaux  » Une vraie rupture est quelque chose sur quoi on ne peut pas revenir, qui est irrémissible parce qu’elle fait que le passé a cessé d’exister « . On comprend que les lignes de fuites n’amènent pas à un avenir mais un devenir. L’ordre,  le calendrier, le programme n’existent pas sur une ligne de fuite.  » Plus personne ne peut rien pour moi ni contre moi. Mes territoires sont hors de prise, et pas parce qu’ils sont imaginaires, au contraire, parce que je suis en train de les tracer  » – (Mille Plateaux).  » Nous devons inventer nos lignes de fuite si nous en sommes capables, et nous ne pouvons les inventer qu’en les traçant effectivement, dans la vie « – (Mille Plateaux). La direction est mystérieuse et imprévue. Un devenir suggère un processus hors de contrôle. C’est la ligne qui nous promet une émancipation, délivrance et libération. Au contraire du destin fixé, préétabli, il y a cette ligne, qui nous permet de sentir l’être en nous, de se sentir débarrassé du joug.

D’après la théorie des trois lignes, il n’y a plus de dualisme. Car les lignes dures ne représentent pas les mauvaises. Au contraire, les lignes de fuites ne présentent pas non plus les bonnes lignes. Le dualisme apparait pour la première fois dans la philosophie occidentale avec les écrits de Platon et Aristote. C’est une pensée de la morale et un dispositif du pouvoir. La bonne voie n’est pas forcement de prendre les lignes de fuites. Elles nous donnent notamment une occasion d’expérimenter et découvrir. Les lignes dures sont pour nous capitales, parce qu’elles nous donnent la nourriture et un endroit pour se loger. Même si elles manipulent nos manières de penser, de se comporter et de sentir. Elles visent à dévaster les lignes de fuites afin de manifester contre l’Etat et aussi contre soi-même.

Pourtant, les lignes de fuite sont les plus aventureuses et réelles par rapport aux lignes souples, car elles sont imaginaires : rêveries, illusions, utopies, bavardages…).nous devons tracer nous-mêmes nos lignes de fuite. La fuite peut nous emmener dans un trou noir, la prison et la mort. On a effectivement fui nos lignes dures. Mais la fugue est une expérimentation scabreuse. C’est comme lorsque parfois, pour s’amuser, on clique sur une petite publicité d’un site fade pour prendre une ligne de fuite, mais cela transmet le virus. Continuer à développer l’intelligence artificielle est une ligne de fuite, charger la conscience sur internet aussi.

Enfin, dans nos vies, toutes les lignes sont entrelacées. A la multitude des systèmes pré établis, de pouvoirs et de conventions (les lignes dures) se tortillent une myriade de lignes souples. On vit dans une structure fixée, mais chaque point a une multiplicité de désertions possibles. On peut tracer sa ligne de fuite et expérimenter la vie de soi. En plus je trouve que le rhizome me fait penser à la relation entre l’humain, l’animal, la plante et le monde inorganique. L’humain n’est pas le centre du monde. Tous les éléments constituant le monde sont une partie du rhizome; Il ne doit pas y avoir de conflit, de domination entre l’humain et la nature, mais une connexion, une interdépendance. Un lien est établi pour former une carte de rhizome. Le cyberespace serait alors un espace sans matière, un organe, un prolongement et un miroir de notre monde, un développement de notre conscience, qui est fluctuante et qui s’étend comme le rhizome dans toutes les directions, ou dans aucune. Notre conscience s’alimenterait des autres consciences, et les internautes de nos jours seraient alors rhizomes eux-mêmes.

Seuls ensemble : de plus en plus de technologies, de moins en moins de relations humaines


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Psycho-sociologue de formation et enseignante en Sciences et Technologie au prestigieux MIT, Sherry Turkle travaille depuis les années 1980 sur les rapports entre robots, nouvelles technologies et êtres humains.

Dans Seuls Ensemble, ouvrage qui vient compléter une trilogie débutée en 1984 autour de la technologie, elle interroge la façon dont les nouvelles technologies ont redessiné le paysage de notre intimité, de nos relations et plus particulièrement de notre solitude. Le livre étudie notamment l’impact des nouvelles technologies dans notre cercle intime au moyen d’études auprès d’adolescents et adultes qui s’étalent sur une durée d’environ quinze ans.

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L’affaire Marc L.

A une époque où les réseaux sociaux font partie de notre quotidien, laisser sa trace sur internet devient de plus en plus facile pour celui qui n’est pas assez précautionnetigre_blancux. C’est par ailleurs ainsi qu’est né le premier Portrait Google, il y a de cela quelques années à présent, celui de Marc L. Ce dernier a eu la bonne (mauvaise) surprise de voir un article paraitre à ce sujet dans le magazine Le Tigre.

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