#DrawToArt – Le dispositif artistique par Google Arts et Culture

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Affiche de l’événement Art # Connexion où le dispositif de Google a été mis à disposition du public

Lors d’un événement s’étant déroulé au Grand Palais à Paris, du 7 au 9 Juillet 2018, la branche de Google appelée Arts et Culture a présenté un dispositif numérique et artistique où le visiteur est invité à dessiner ce qu’il désire sur un écran présenté comme un chevalet de peintre. Son dessin est comparé en temps réel à une œuvre artistique, qu’il s’agisse d’une peinture ou d’une sculpture, et ce dans l’espoir d’inciter le grand public à s’intéresser davantage au milieu de l’art.

Cet événement, appelé Art # Connexion, proposait « quinze expériences digitales autour de l’art réunies pour la 1ère fois au Grand Palais » et permettait une interaction gratuite avec plusieurs dispositifs à un public de tout âge. Le ministère de la culture et Google Arts et Culture étaient partenaires de l’événement.

Comme décris précédemment, #DrawToArt est une expérience digitale qui se présente sous la forme d’un écran intégré dans un chevalet où le spectateur est invité à dessiner ce qu’il désire pour ensuite voir son dessin comparé avec des œuvres d’arts qui y sont similaires. Bien qu’ayant un aspect purement ludique, ce dispositif est surtout réalisé pour montrer de quoi l’algorithme Google est capable. Ici, il s’agit de proposer des œuvres d’arts présentes dans une immense base de données pour les comparer avec le dessin du spectateur, et ainsi l’inviter à en savoir plus sur le monde de l’art en général.

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Capture d’écran de la vidéo de présentation du dispositif par Google (lien vers la vidéo ci-joint : http://youtu.be/Y1x52RMwM0Q)

Cependant, assez rapidement, une polémique naît de ce dispositif. Le sociologue et chercheur Antonio Casilli dénonce sur Twitter que « Google propose aux usagers du musée d’entraîner ses IA avec Autodraw. Pratique ». En effet, les actions des visiteurs du musée, à savoir dessiner sur l’écran, nourrissent l’intelligence artificielle de Google. Cela lui permet de devenir de plus en plus précise, et cela, sans que le visiteur soit rémunéré d’une quelque manière que ce soit. On peut parler de ce que Casilli appelle « le travail invisible ». Selon lui, cela a pour objectif, d’enrichir uniquement les profits des entreprises. En transformant en valeurs toutes les actions quotidiennes que l’on fait sur internet, à savoir faire une recherche Google, mettre un j’aime sur Facebook ou regarder une vidéo sur Youtube, nous enrichissons ces mêmes entreprises. Ces actions du quotidien nous paraissent banales et gratuites mais contribuent au perfectionnent des IA et rapportent plus de profits à leurs entreprises.

#DrawToArt a d’ailleurs contribué à ce que l’algorithme de Google soit plus performant et donne naissance à une application qui reprend le même principe que celui du dispositif présenté au Grand Palais : Autodraw. En effet, cette application utilise l’intelligence artificielle de Google pour deviner ce que nous sommes en train de dessiner en temps réel. A la place de proposer des œuvres d’art en rapport avec le dessin, l’IA propose des formes, objets, structures et personnages concrets. Par exemple en dessinant un rectangle à l’intérieur d’un autre, Autodraw pense que l’on dessine un smartphone sans que l’on n’ait fini le dessin. En cliquant sur la proposition donnée par l’IA, un dessin de smartphone apparaît donc à l’écran.

Les usagers du musée ont nourri une intelligence artificielle sans être rémunérés, et ce en toute normalité. Cela expose le problème auquel on fait face aujourd’hui et qu’Antonio Casilli dénonce à travers ses multiples recherches sur le sujet, à savoir le Digital Labor.
Cependant peut-on réellement affirmer que les usagers du musée aient travaillé (à leur insu) pour rendre l’IA de Google plus performante ? En lisant différents messages sur les réseaux sociaux liés à l’événement, les visiteurs ont partagé leurs impressions sur le dispositif #DrawToArt. Celui-ci ne leur donnait pas l’illusion de travailler mais de les amuser de manière ludique. Sur les réseaux sociaux, de nombreuses personnes montrent leur dessin à côté d’une œuvre d’art similaire que l’algorithme a choisi parmi sa base de données. De ce fait, on peut se demander si l’on peut qualifier de « travail » ce que l’on interprète comme une action gratuite, simple voire ludique comme ce que propose #DrawToArt. Après tout, un véritable travail présente une mission que l’on doit effectuer dans le temps qu’on nous impose, or ici, les usagers du musée ne sont en rien obligés d’interagir avec le dispositif, il n’y a aucune obligation qui leur soit imposée.

Antonio Casilli considère que dès lors qu’on optimise une IA sans avoir la moindre rémunération en retour, nous devenons par conséquent à la fois consommateurs de ces services « gratuits » et producteurs. Nous laissons filtrer nos données par la simple action de cliquer, comme par exemple en le faisant sur une publicité. Ces données entrent dans les bases de données des IA et les rendent plus performantes. Si pour Casilli le Digital Labor se définit en englobant « toute activité qui produit de la valeur et qui est fondé sur des principes de tâcheronisation et de datafication », alors on peut considérer que les actions des visiteurs du musée qui ont participé au dispositif #DrawToArt ont effectivement travaillé gratuitement pour Google, permettant ainsi d’entraîner son IA sans le moindre coût.

En Attendant Les Robots : Enquête sur le travail du clic par Antonio Casilli

Antonio Casilli En Attendant Les Robots

Antonio Casilli est un sociologue, chercheur et maître de conférences à Télécom Paris, une école supérieure dans le domaine de la télécommunication. Il fait régulièrement des interventions sur France Culture et s’intéresse tout particulièrement à l’influence des nouvelles technologies sur le travail. La vie privée sur internet et la sociabilité à l’heure des réseaux sociaux font également parti de ses champs de recherche.

Son domaine de recherche principal est le Digital Labor. L’auteur insiste sur le fait qu’il ne faut pas confondre ce terme avec le travail numérique qui concerne un corps de métiers ayant un lien avec le numérique, comme un web-designer, un graphiste ou un community manager.
Les métiers de l’industrie du numérique ne font pas parti du Digital Labor, ces derniers étant d’ailleurs confondus avec le travail dit « invisible », très peu, voire pas du tout rémunéré et basé sur le « clic ».

Pour mieux aborder le sujet, il faut d’abord savoir comment « le travail du clic » fonctionne, et pour cela on fait souvent appel à ce qu’on nomme à tort « L’intelligence artificielle ».
Dans la pensée collective, étant autonome et ayant une grande base de données pour pouvoir fonctionner, l’intelligence artificielle ne requière aucunement l’intervention de l’Homme. Mais cette base de données ne se créé pas toute seule. Dès l’introduction du livre d’Antonio Casilli, celui-ci nous raconte une discussion qu’il a eu avec un stagiaire d’une start-up qui vante l’utilisation de l’intelligence artificielle pour trouver des solutions à des problèmes dans le milieu du show-business et du luxe. Le stagiaire révèle avec certitude qu’il n’y a pas d’intelligence artificielle pour résoudre les problèmes posés par les clients. L’entreprise fait appel à des personnes sous-payées, vivant à plusieurs milliers de kilomètres et qui font manuellement des recherches sur internet (plus particulièrement les réseaux sociaux). On est alors en droit de se questionner sur l’utilisation de « l’intelligence artificielle » en tant que technologie agissant à notre place. Dans ce cas précis, il est indéniable qu’il n’existe pas d’intelligence artificielle, uniquement une forme de mensonge créée de toutes pièces par la start-up.

« Le travail humain est occulté par la mise en valeur des machines et de leurs automatismes. » explique Casilli, cependant le grand public a tendance à penser que l’introduction des machines dans une chaîne de production amène à une société entièrement automatisée.
Si l’on se réfère au cas d’un moteur de recherche, Google par exemple, chaque clic, qui nourrit cette intelligence artificielle, produit par conséquent de la valeur pour l’entreprise. Grâce à l’action faussement gratuite d’effectuer une recherche, cela permet en réalité d’enrichir l’intelligence artificielle. Ce phénomène existe depuis l’introduction des machines dans le monde du travail et les personnes qui l’étudient, comme Antonio Casilli, sont menées à penser qu’à travers son action, le consommateur devient un micro-travailleur.

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Casilli traite de trois grandes lignes directrices dans son ouvrage En attendant les robots, à savoir l’essor des intelligences artificielles, l’illusion de « l’automation intelligente » et le cas des fermes à clic dans les pays en voie de développement.
Il indique qu’il en découle trois types de Digital Labor :

  1. Le service à la demande comme les services de livraison (Deliveroo) et de transport pour les particuliers (Uber).
  2. Le micro-travail, que Casilli désigne dans son introduction avec la start-up qui embauche des personnes dans des pays en voie de développement pour agir à la place de l’intelligence artificielle.
  3. Et la plate-forme sociale où le clic génère de la valeur, tel Facebook avec les likes que laissent les utilisateurs sur des posts, des photos ou des vidéos, et Youtube avec son système de commentaires pour créer une interactivité entre le vidéaste et son public, et ainsi faire travailler l’algorithme qui permet de proposer du contenu de qualité.

Il est évident que cette forme de travail que définit le terme Digital Labor ne doit pas ressembler à un véritable travail. Mais comme l’explique Antonio Casilli, on a directement l’impression, en parlant de Digital Labor, que l’on parle d’un labeur, d’une corvée que l’on nous force à faire contre notre gré.
Toutefois, en reprenant l’exemple de la recherche Google, on se rend compte nous même que cela ne nous « coûte rien » de taper quelques mots sur une barre de recherche et que cela ne semble en rien pénible. Nous faisons des recherches en ligne sans y être forcés, rien ne nous empêche d’effectuer ces recherches autrement, grâce à d’autres ressources, comme des livres ou des magazines. Peut-on encore définir ce principe de cliquer, d’aimer une vidéo sur Youtube ou d’écrire un commentaire sur un réseau social comme étant un micro-travail à nos yeux ?
Selon Antonio Casilli, dans le cas de la start-up faisant appel à des travailleurs sous-payés pour répondre à une demande, ils prétextent l’intelligence artificielle pour cacher ce à quoi cela fait directement écho : l’entreprise use de l’illusion de « l’automation intelligente ». Cette forme d’illusion permet à la start-up de gagner une certaine notoriété en faisant croire qu’elle use d’une intelligence artificielle, et ainsi cette illusion permet d’engranger plus d’argents et de faire fonctionner son économie au détriment du travail invisible de ces travailleurs vivant de l’autre côté de la Terre.

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À travers la croyance du travail bientôt fait par des machines et non plus par des êtres humains, le livre En attendant les robots d’Antonio Casilli montre une réalité tout autre. Il permet d’ouvrir les yeux sur le Digital Labor qui divise l’opinion et qui peut être vu comme une forme d’exploitation moderne de la vie privée. Cela est devenue une action familière, ironiquement automatique, qui consiste à cliquer sur un bouton j’aime, de partager sa vie privée aux yeux de tous et cela en toute connaissance de cause. La vision d’Antonio Casilli est tranchée, il dénonce ce travail invisible comme étant un réel problème au sein de notre société actuelle.

Le Digital Labor est-il véritablement une nouvelle façon de précariser le travail en dépit d’une illusion de la gratuité et de l’automation au sein d’une société où les machines font parties de notre vie quotidienne ?

Mark Lombardi : Artiste provocateur

Dans ma recherche j’ai toujours fais appel au travail de Mark LOMBARDI, son travail m’a toujours fasciné par la complexité technique de ses dessins mais aussi par les questions qu’ils se posent.

Nous sommes face à un artiste qui a causé une controverse : Mark Lombardi. Ce dernier est reconnu pour notamment sa production de dessins complexes, où des informations pourtant toutes publiées et donc publiques sont ordonnées et agencées, afin de rendre compte d’une vision de la société, à laquelle le spectateur appartient inconsciemment.

Ces productions donnent à voir et à lire une réalité parfois difficile à croire au public. Dans cet écrit, nous allons découvrir quelles ont été les motivations qui ont conduit Mark Lombardi à choisir comme objet de travail voire comme problématique : l’information. Ensuite, nous tenterons de définir, si nous sommes face à un artiste, un chercheur, un lanceur d’alertes ou un conspirateur.

Ce que l’on sait sur Mark Lombardi.

Mark Lombardi, est né à Syracuse (New York) en 1951 et se suicida le 22 mars 2000 à New York, Williamsburg (Brooklyn). Il obtient un diplôme en Histoire de l’Art à l’Université de Syracuse en 1974. Puis, il est recruté par Jim Harithas, directeur du Musée d’Art contemporain de Houston, comme assistant-commissaire d’exposition et assistant galeriste. En 1995, il devient par ailleurs bibliothécaire en charge du fonds d’Art de la Bibliothèque municipale de New-York. Après l’acquisition de la Square One Gallery à New-York, dont il devient le directeur. Il en créa une seconde : Lombardi’s Gallery à New-York. Parallèlement il continue son travail d’artiste. En 1994 un changement survient, il abandonne le style Neo-Geo*, auquel il se consacrait et se tourne vers une voie plus personnelle. Cette dernière radicalement originale consiste à retranscrire sur des feuilles de papier de grand format des graphes sagittaux montrant les liens complexes et nombreux entre les mondes politiques et financiers de grandes dans ce qui appelées les « Grandes Affaires » marquant la société industrielle moderne. Ainsi apparaissent des relations, où peuvent se croiser le Vatican et sa banque avec la Mafia sicilienne par exemple. Lombardi toucha aussi des sujets plus délicats comme par exemple les liens stratégiques entre les familles Bush et Ben Laden autour de James Reynolds Bath.

Son œuvre : Sa méthode.

Grâce son expérience de bibliothécaire, Lombardi a conservé une habitude taxinomique et sa curieuse façon d’empiler l’information et de l’organiser. Il en tire une capacité à rendre intelligible cette somme d’informations. Ses proches, notamment le galeriste Deven Or, décrivent comment Lombardi prenait des notes sur tout car obsédé par l’information. À la fin de sa vie, on a retrouvé plus de 14 000 fiches personnelles archivées dans des boites en carton.

Cette information était ensuite traitée et représentée par Lombardi à l’aide de points reliés entre eux par des flèches. Y figurent des noms, des versements et des événements qui se croisent sur un axe sagittal. Ces graphes ainsi créés prenaient la forme de vastes sphères ou de treillis ovales et furent parfois comparés à des cosmogonies aristotéliciennes ou médiévales. Lombardi n’envisageait pas que ses croquis puissent réellement devenir des œuvres d’art. En effet pour lui, ils étaient conçus comme des moyens de travailler sur les connexions et les nœuds tout en se préparant à écrire « peut-être » des histoires ou des articles à leur sujet. Lors d’un entretien, Lombardi affirme qu’il tentait d’organiser l’information faisant sens pour lui, il créa donc des réseaux sociaux.

Dans une déclaration pour un spectacle à la fin des années 90, Mark Lombardi parle de son travail :

“…Mon but est d’interpréter à travers le matériel en juxtaposant et en assemblant toutes ces notations dans un tout unifié et cohérent. Dans certains cas, j‘utilise un ensemble de lignes parallèles empilées et j’établie un calendrier. Les relations hiérarchiques, la circulation de l’argent et d’autres détails clés sont ensuite indiqués par un système de flèches rayonnantes, de lignes brisées et ainsi de suite. Certains dessins sont constitués de deux couches différentes d’informations, une notée en noir, l’autre en rouge. La première représente les éléments essentiels de l’histoire, tandis que la seconde indique les grands procès, les inculpations pénales ou autres actions en justice intentées contre les parties. Chaque déclaration de faits ou de connexions représentées dans le travail est vraie et basée sur l’information tirée entièrement du dossier public.”

 

Ses productions

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Dans ce dessin par exemple, Lombardi a créé une ligne de temps, se déplaçant de gauche à droite, couvrant cinquante ans de la criminalité organisée à Chicago en commençant par Al Capone à gauche. Ensuite il suit le réseau de ses associés et montre comment évoluent leurs activités de contrebande, de racket et de jeux. Enfin comment ils sont parvenus à s’étendre dans d’autres grandes villes, en prenant le contrôle des secteurs du jeu, de la prostitution et du blanchiment d’argent.

c51m2la3mapMark Lombardi, George W. Bush, Harken Energy, and Jackson Stephens, c. 1979-90 (fifth version), 1999, graphite on paper, 24 1/8 Å~ 48 1/4″

Ce dessin intitulé : George W. Bush, Harken Energy, and Jackson Stephens, c. 1979-90 (fifth version), publié en 1999, est celui qui créa la controverse. Lombardi y narre et y représente une histoire à propos de George W. Bush, à l’époque gouverneur du Texas. Ce dernier, créa une société d’énergie, où figurent les noms d’au moins 50 familles d’investisseurs. Un peu plus tard, cette société n’étant plus rentable, elle est rapidement vendue causant d’importantes pertes d’argents mais suscitant aussi une suspicion de détournement d’argents. Un autre fait est saillant, le nom de la famille Ben Laden apparaît dans le graphe, Lombardi met donc à nu et représente juste ces liens et donne à lire une histoire difficile à croire. C’est suite au rendu public de ce dessin, que Mark Lombardi fut qualifié de « conspirateur », ce qui conduisit le FBI à vouloir confisquer ce dessin et à le retirer du MOMA.

Conspiration ?

En 2003, un écrivain du New York Times a mentionné la conspiration dans le titre de un article consacré au travail de Mark Lombardi. Pourtant la théorie du complot est heureusement absente de son œuvre. Comme le note l’historien Robert Hobbs, « Lombardi fait lui-même la lumière de l’idée ». Le travail de Lombardi n’a pas été “injustement négligée » en soi, mais on commence seulement à comprendre en quoi sa contribution est importante. Suite à son décès prématuré en 2000, ses travaux ont connu un renouveau dans le cadre d’une exposition en 2003 organisée Robert Hobbs. En quelques années seulement depuis ses expositions à la fin des années 90, le public s’est considérablement élargi, peut-être en partie en raison de la prise de conscience et de la diffusion des notions d’interactions comme de réseaux par le public. D’une part, les nouvelles du soir aux Etats-Unis parlaient et parlent volontiers de « réseaux terroristes » et des associations libres de personnes à l’échelle mondiale. D’autre part, les réseaux sociaux ont grandi et sont devenus parties prenantes du quotidien avec MySpace et Friendster à l’époque et encore plus avec l’avènement d’outils tels Facebook et autres. L’idée de lier et de concevoir quiconque à son réseau d’interrelations et d’interactions est entendue maintenant et paraît normale. Le travail de Lombardi encapsule deux thèmes très importants pour l’avenir du design. Le premier : nous devons maintenir une vision humaniste des données, en nous fondant sur nos propres facultés de raconter une histoire et en nous opposant ainsi à une démarche froide ayant cours actuellement le Big Data. Le second est la construction du discours autour de ces données, qu’il s’agit d’améliorer afin de rendre explicite nos démarches et donc nos œuvres.

Au cours des dernières années, la visualisation de données a été au centre d’un nombre toujours croissant d’expositions au sein de la communauté du design. D’une part, cela correspond à une progression naturelle, notamment en raison des progrès comme de la diffusion des techniques et méthodes de traitements, d’analyses et de représentations de l’information et des données. D’autre part, la visualisation de données existe comme une esthétique émergente qui repose sur des schémas et des images visuelles complexes. Notre rôle d’artiste et/ou de designer n’est-il pas de questionner la société à leur endroit ?

Dans le cas de Lombardi, même ses premières esquisses sont informatives, car ils montrent un processus de pensée fondamentalement humain. Il essaie et réussi à tirer l’histoire de la masse de données et d’informations qu’il avait recueillie. Ceci est à l’opposé de nombreuses approches numériques qui commencent par une masse de données, suivie par une tentative souvent échoué à la simplifier en tentant d’en trouver des structures comme le Big Data par exemple. Dans le cadre de la recherche pour ses dessins, Lombardi a assemblé 14 000 fiches, qui font maintenant partie de la collection permanente du Musée d’Art Moderne de New York. Chaque fiche fait référence une personne ou une autre entité. Il savait qu’il devait faire la synthèse de ces informations en quelque chose d’utile. Souvent, le recours aux machines n’a pour objectif que de réaliser un classement, une classification de ces informations et de ces données. Ces dernières seraient donc le résultat, alors que le cœur de notre travail demeure et demeurera leurs interprétations afin d’en tirer une synthèse intelligible, explicite et compréhensible.

En effet, la notion de synthèse s’appuie étymologiquement sur les mots grec et latin : sunthesis et synthesis, “à placer ensemble”, est une tâche fondamentalement humaine définie comme : «Méthode de raisonnement, démarche de l’esprit qui va des notions ou des propositions les plus simples aux plus complexes » d’après le Trésor de la Langue Française informatisé. Cette capacité est ce qui nous distingue notoirement des approches actuelles uniquement fondées sur les algorithmes et le numérique (Google, Big Data…). En effet, n’oublions pas que ces outils comme la visualisation n’ont pour objectifs que de donner à voir des cartes d’index. Ceci ne sera jamais accepté, espérons-le, dans le domaine de l’écriture, par exemple. Quel auteur ferait appel à l’ordinateur pour organiser leurs notes et de produire une histoire finie ? Pour autant ces outils peuvent faciliter la compréhension de l’information, objectif au combien difficile et les parties les plus difficiles comptent sur la réflexion et la concentration, qui représentent la marque du travail de Mark Lombardi. En conclusion, les dessins de Lombardi ont le pied sur la fine ligne de l’information et de l’esthétique, mais encore plus important, ses projets nous ouvrent les yeux sur la possibilité et la profondeur à travers laquelle on peut comprendre des informations complexes.

Redigé par Marisol OCHOA
BIBLIOGRAPHIE
Mark Lombardi, artiste conspirateur. Documentaire, ARTE 2011.
Networks of Corruption: The Aesthetics of Mark Lombardi.s Relational
Diagrams (Jakub Zdebik), In RACAR Revue d’art canadienne / Canadian Art
Review, volume 36, 2011.
Mark Lombardi’s « Narrative Structures »: The Visibility of the Network and the
New Global Order (Jessica M. Law), Master’s thesis, Ohio University, 2012.

Du Light Painting pour visualiser les ondes Wi-Fi. IMMATERIALS

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Chaque jour, chacun d’entre nous est confronté à des multitudes d’ondes, radios ou wi-fi, sans même s’en apercevoir. Et si la photographie pouvait nous aider à visualiser ces ondes et nous faire prendre conscience de leur présence au quotidien ?

Le mois de décembre à Oslo est sombre, c’est un mois idéal pour le light painting. Pendant quelques semaines de marche, de mesure et de photographies, Timo Arnall, Jorn Knutsen et Einar Sneve Martinussen, ont visualisé un certain nombre de réseaux à Oslo. Les visualisations illustrent le terrain invisible des réseaux WiFi dans les environnements urbains. Ils ont résumé ce phénomène comme « Immatériel ».

Avec une barre de 4 mètres de long sur laquelle ils ont soudé 80 LEDs et un système de détection du RSSI (Received Signal Strength Indication) d’un réseau WiFi, les artistes peuvent illuminer un certain nombre de LEDs en fonction de l’intensité du signal et créer une représentation visuelle du réseau WiFi pour un lieu donné. 

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La tige de mesure est inspirée par les moyens que les géomètres-experts utilisent pour cartographier et décrire le paysage physique.

La radio et la communication sans fil sont des éléments fondamentaux de la construction des villes en réseau. Elles représentent un «terrain électromagnétique» qui est à la fois complexe et invisible, et dont leur présence est seulement suggérée par la présence d’antennes.

Immaterials: Light painting WiFi from Timo on Vimeo.

Ces peintures lumineuses montrent que les réseaux WiFi locaux, informels et fragmentés constituent une infrastructure urbaine très évoluée, en grande partie inaccessible et qui est principalement créée par ses utilisateurs. Les visualisations montrent le WiFi comme une partie du paysage urbain, et révèlent comment les espaces urbains peuvent être utilisés.

La visualisation des réseaux WIFI  illustre la manière invisible, immatérielle, intangible dont les technologies nous entourent et participent du discours de la ville.

Le lien pour accéder aux autres photos du projet :

https://www.flickr.com/photos/timo/sets/72157626020532597

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Article rédigé par Tatiana Krasilnikova

Représentation de soi et identité numérique – Fanny Georges

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Représentation de soi et identité numérique : Une approche sémiotique et quantitative de l’emprise culturelle du web 2.0 est un article de Fanny Georges paru en 2009. Dans cet article, elle étudie l’identité dans le web 2.0 et la manière dont l’utilisateur socialise et prend existence à l’écran. Elle s’intéresse moins à l’analyse des comportements, qu’à l’analyse de la structuration des représentations à l’intérieur du système du web. Le questionnement de l’impact et de l’emprise culturelle de la CMO (communication médiée par ordinateur) sur la représentation de l’identité ne comporte pas seulement des enjeux liés au numérique mais aussi des enjeux fondamentaux pour la société. L’évolution du web change le rapport à l’autre, le rapport à soi et modifie le concept de présence.

L’identité déclarative, c’est à dire les données saisies par l’utilisateur, constituait l’identité dans le web 1.0, mais ne s’y résume plus dans le web 2.0. Peuvent s’ajouter désormais, l’« identité agissante » (relevé explicite des activités de l’utilisateur par le Système) et l’ « identité calculée » (variables quantifiées produites d’un calcul du Système). L’identité déclarative peut être composée du nom, de photographies, des centres d’intérêts de l’utilisateur. L’identité agissante est le détail des actions que celui-ci effectue, un suivi de comportement, par exemple « X est rentré dans le groupe Y ». L’identité calculé est l’ensemble des données calculées par rapport aux activités de l’utilisateur, comme une sorte d’état global de la personne, par exemple le « nombre d’amis », le temps passé à faire une action, le « nombre de partage d’une publication » etc…

Ces trois dimensions de l’identité numérique correspondent à trois manières d’appréhender l’information. Une information sur une page de profil est une notification agissante (l’action s’est produite), mais elle fait à la fois l’objet d’un stockage dans la zone déclarative et est comptabilisée numériquement.

 

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Le profil personnel permet à l’utilisateur d’exister dans le monde numérique et de pallier l’absence du corps.Dans le « réel », la présence du corps est un indice absolu d’existence. Dans le monde « virtuel », consulter un site web ne suffit pas à donner à l’utilisateur une existence observable pour un autre utilisateur. L’un des composants de l’identité déclarative est le pseudonyme, l’autonyme qui est le nom donné à soi-même. L’auteure distingue Facebook dans lequel il est d’usage de donner son propre nom ce qui crée une tension identificatrice tendant à confondre identité réelle et identité virtuelle.

Pour pouvoir déclarer son identité, l’utilisateur doit effectuer un processus de modélisation du Soi. Il mobilise certains souvenirs pour constituer une représentation abstractive (ou schéma-silhouette) de lui-même. Il fait abstraction d’un certain nombre d’informations jugées non pertinentes, et en choisit d’autres qui lui semblent plus conformes à l’idée générale qu’il se fait de lui-même. Les signes déclaratifs vont permettre de le différencier et de le distinguer des autres utilisateurs.L’utilisateur doit se différencier pour sortir de l’ordinaire et se distinguer, en revanche sa représentation ne doit pas être trop distinctive pour qu’il puisse avoir des critères qui le mettent en relation avec d’autres membres et générer des réseaux nécessaires à la dynamique communautaire. Le corps a une importance primordiale dans l’identité sociale alors que le numérique donne une forme à ce qui n’en a pas dans le réel comme les centres d’intérêts, les pensées, les interactions, la classification des actions. L’identité de l’utilisateur et ses actions sont détaillés et calculés dans le temps.

 

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En s’appuyant sur des auteurs comme D. Peraya et J.-P. Meunier, A. Klein, J. Piaget, elle tente une approche sémiotique sociocognitive de la CMO. Elle étend la notion de décentration, définie comme les marqueurs textuels d’adresse à l’autre, aux outils du web 2.0 et aux jeux vidéos. La dynamique de centration-décentration naît de l’interaction de l’utilisateur avec les signes qui réfèrent à une altérité humaine ou objectale, par exemple les « amis », les médias partagés ou encore les objets possédés. L’identité en ligne peut être représentée par un embrayeur (le « ligateur autonyme » : l’avatar/photographie et le pseudonyme) par lequel s’opère la dynamique cognitive de centration et autour duquel s’agencent des signes par lesquels s’opère une dynamique de décentration tissant des liens entre le Sujet et le monde communautaire.

Pour montrer l’importance de l’identité agissante et calculée par rapport à l’identité déclarative, Fanny Georges s’appuie sur le design de la visibilité de D. Cardon et analyse les mécanismes de Facebook. Dans son étude sur le design de la visibilité, D. Cardon définit des modèles de visibilité pratiqués par les utilisateurs. Il distingue notamment le profil  « tout montrer tout voir » et le profil « montrer caché ». Les profils utilisateur ont été classés en deux groupes: les « hyper visibles » et les utilisateurs « cachés », en fonction de leur comportement déclaratif. Les utilisateurs « cachés » n’ont rempli aucun champ déclaratif ou un seul. Les utilisateurs « hyper visibles » ont rempli tous les champs déclaratifs.

Les utilisateurs hyper visibles ont une vie communautaire intense, qui se manifeste par la participation à des groupes et par l’envoi de messages collectifs et un taux de présence plus élevé. Les utilisateurs « cachés » ont autant d’amis que les utilisateurs « hyper visibles », mais ils entretiennent peu de liens publics avec eux (les messages privés n’étant pas observables). Même si l’utilisateur ne renseigne aucun champ déclaratif, le Système produit une représentation distinctive par l’identité agissante et calculée. L’absence d’informations déclaratives n’est donc pas un obstacle à la socialisation, ni à la reconnaissance par les autres, c’est-à-dire au phénomène identitaire. L’identité numérique dans Facebook est donc moins conditionnée par l’identité déclarative que par les identités agissante et calculée, qui valorisent équitablement les utilisateurs cachés comme les hyper visibles.

L’identité découle d’une co-dépendance entre le sytème et l’utilisateur. L’utilisateur saisit ses informations (graphiques, sonores, visuelles) et le sytème fournit le cadre et effectue un traitement et une valorisation de ces données. Le système crée un flux d’informations ininterrompu pour valoriser et mettre en relation les utilisateurs à l’intérieur d’une communauté. Ce processus crée une forme implicite de jeu social et de jeu avec soi-même. En interagissant avec le dispositif, le sujet s’informe dans la structure prédéterminée par l’interface. L’emprise culturelle est dépendante à la fois de la structuration de l’identité propre au dispositif et à la fois dépendante de son actualisation par la communauté des utilisateurs dont fait partie de Sujet.

« L’identité numérique est [ ] une coproduction où se rencontrent les stratégies des plateformes et les tactiques des utilisateurs. » (D. Cardon)

Étant donné qu’il n’y a pas de présence physique qui donne existence, l’individu doit sans cesse agir pour prendre existence dans le numérique. Qu’ils le veuillent ou non, les utilisateurs rentrent dans un processus dans lequel leur identité en ligne est en mouvement perpétuel. S’ils veulent continuer à exister, ils doivent produire et renouveler régulièrement les signes identitaires qu’ils projettent sur la plateforme.

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Article rédigé par Liv D’orio